« Les communistes n’ont pas d’intérêts distincts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat »
Pour Marx et Engels, en publiant le Manifeste du Parti communiste , il s’agit de définir le programme du Parti qu’ils veulent constituer. Mais celui-ci ne se construit pas en opposition à la classe ouvrière. Au contraire il rejette le sectarisme comme le triomphalisme.
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Comme l’explique Trotsky, la classe ouvrière n’est pas un tout homogène et nécessite que le parti s’appuie sur l’avant-garde pour s’adresser à toute la classe : « La progression de la classe vers la prise de conscience, c’est-à-dire le résultat du travail du parti révolutionnaire qui entraîne à sa suite le prolétariat, est un processus complexe et contradictoire. La classe n’est pas homogène. Ces différentes parties accèdent à la prise de conscience par des chemins différents et à des rythmes différents. » (Léon Trotsky, La Révolution allemande).
Une révolution « pure » ?
Lénine précisait, au sujet de la révolution de 1905 en Russie, en écrivant : « Quiconque attend une révolution sociale “pure” ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. [La révolution de 1905] a consisté en une série de batailles livrées par toutes les classes, groupes et éléments mécontents de la population. Parmi eux, il y avait des masses aux préjugés les plus barbares, luttant pour des objectifs les plus vagues, et les plus fantastiques, il y avait des groupuscules qui recevaient de l’argent japonais, il y avait des spéculateurs et des aventuriers. » (Discussion sur le droit des nations, Lénine).
Mais il insistait pour que les révolutionnaires participent à ces processus. Au point de départ de la révolution de 1905, une manifestation de femmes organisée par le pope Gapone, agent des services de renseignements tsaristes, pour porter des cahiers de doléances au Tsar. Cette manifestation est réprimée violemment par la troupe. Lénine combat alors ceux qui veulent s’abstenir de participer à ce mouvement.
Il écrit : « La révolution socialiste en Europe ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de classe des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoisie et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement – sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible – et, tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité objective d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienter, conquérir le pouvoir. » (idem, Lénine).
C’est effectivement la question centrale que Trotsky soulève quant à l’attitude du Parti communiste allemand qui s’oppose au front unique, dans les années trente. Sous l’égide de Staline, en effet, la direction du Parti communiste allemand refuse le front unique avec le Parti social-démocrate qui s’opposerait au fascisme. Par-là, la direction du Parti communiste désarme la classe ouvrière et fait le jeu du nazisme.
Trotsky insiste : « La tâche des communistes consiste à savoir convaincre les retardataires, à savoir travailler parmi eux, et non à s’en couper avec des mots d’ordre “de gauche” puérils. »
C’est cette politique de division sectaire et ultimatiste qui fait que les couches les plus retardataires de la classe ouvrière, jetées dans la misère, et ne voyant aucune perspective politique du côté du PC et du PS, iront grossir les rangs du nazisme.
La responsabilité du Parti communiste allemand est essentielle dans ce basculement d’une partie de la classe ouvrière dans le camp du nazisme, car c’était renoncer à la politique définie par Marx, de chercher sans sectarisme, sans ultimatisme, à trouver les voies et les moyens de s’adresser aux différentes couches de la classe ouvrière allemande.
Se détourner des ouvriers, qui tendaient à basculer dans le nazisme, au profit de la dénonciation de la social-démocratie comme « social-fascisme » favorisait le développement du nazisme au sein des ouvriers.
« se montrer à la hauteur de la situation »
Trotsky ajoute : « Mais malheur si le parti révolutionnaire ne se montre pas à la hauteur de la situation ! La petite-bourgeoisie pouvait se résigner provisoirement à des privations croissantes si son expérience lui prouvait que le prolétariat est capable de l’arracher à sa situation présente pour la mener sur une voie nouvelle. Mais si le parti révolutionnaire s’avère incapable de rassembler autour de lui le prolétariat, s’agite vainement, sème la confusion et se contredit lui-même, la petite-bourgeoisie perd alors patience et commence à voir dans les ouvriers le responsable de son propre malheur.
Et lorsque la crise revêt une gravité insupportable, un parti se met en avant, avec le but déclaré de chauffer à blanc la petite-bourgeoisie et de diriger sa haine et son désespoir contre le prolétariat. En Allemagne, cette fonction historique est remplie par le national-socialisme. »
La trahison par les dirigeants staliniens des PC et par ceux de la social-démocratie depuis des décennies a poussé et pousse encore aujourd’hui des secteurs de la population, sans perspective et sans avenir, à la colère et à se saisir de n’importe quel parti qui semble se présenter en rupture avec le système, celui des grands partis.
La désertification industrielle, notamment dans le nord et l’est de la France – mais pas seulement – a créé des zones entières privées de tout. Les usines ont fermé, les mines ont fermé. Les services publics ferment les uns après les autres. Les déserts médicaux avancent. Telle est la base de la révolte qui prend une forme déformée dans le vote pour l’extrême droite.
« Rompre avec la propagande »
En 1934, face à la montée du fascisme et la montée du stalinisme, Trotsky combat pour que les révolutionnaires s’adressent à la masse et rompent avec la propagande :
« La psychologie, les idées, les habitudes sont d’ordinaire très en retard sur les développements des rapports objectifs dans la société et la classe ; même dans les organisations révolutionnaires, le mort pèse sur le vif. La période préparatoire de propagande nous a fourni les cadres sans lesquels nous ne pouvions avancer d’un pas, mais nous en avons hérité le fait que puissent s’exprimer à l’intérieur de l’organisation des conceptions tout à fait abstraites de la construction d’un nouveau parti et d’une nouvelle Internationale.
Ces conceptions s’expriment de façon chimiquement pure, de la façon la plus achevée dans la secte morte des bordiguistes1Bordiguiste : courant ultra-sectaire du nom de son dirigeant Amadeo Bordiga (Ndlr).qui espèrent que l’avant-garde prolétarienne se convaincra elle-même, à la lecture d’une littérature à peine lisible, de la justesse de leurs positions et que tôt ou tard elle se rassemblera à juste titre autour de leur secte.
Ces sectaires ajoutent souvent que les événements révolutionnaires poussent inéluctablement les travailleurs vers nous. Cette expectative passive, couverte d’un messianisme idéaliste, n’a rien de commun avec le marxisme. Les événements révolutionnaires passent toujours et inéluctablement par-dessus les têtes de toutes les sectes. On peut, au moyen d’une littérature propagandiste, si elle est bonne, éduquer les premiers cadres, mais on ne peut pas gagner l’avant-garde prolétarienne qui ne vit ni dans un cercle ni dans une salle de classe, mais dans une société de classe, dans une usine, dans les organisations de masses, une avant-garde à laquelle on doit savoir parler dans le langage de ses expériences. Les cadres propagandistes les mieux préparés ne peuvent que se désintégrer s’ils n’entrent pas en contact avec la lutte quotidienne des masses.
L’attente des bordiguistes que les événements révolutionnaires poussent d’eux-mêmes les masses vers eux en récompense de leurs idées “justes” est la plus cruelle de leurs illusions. Pendant les événements révolutionnaires, les masses ne cherchent pas l’adresse de telle ou telle secte, mais passent par-dessus.
Pour grandir plus vite pendant la période de flux, pendant la période préparatoire, il faut savoir où on trouvera des points de contact dans la conscience de larges cercles de travailleurs. Il faut établir des relations adéquates avec les organisations de masse. Il faut trouver le point de départ juste, correspondant aux conditions concrètes de l’avant-garde prolétarienne dans la personne des divers groupes.
Et, pour cela, il faut non seulement ne pas se prendre pour un palliatif en guise du nouveau parti, mais seulement pour l’instrument de sa création. En d’autres termes, tout en préservant intégralement une intransigeance de principe, il faut se libérer radicalement des résidus sectaires qui nous restent comme héritage de la période purement propagandiste. »
