« Étiquettes » et « numéros »
Dans son dernier numéro (21 novembre 2024), La Lettre de la Vérité publie des extraits d’un article de Léon Trotsky paru dans La Vérité du 23 août 1935 en réponse à une lettre de Marceau Pivert. Nous les reproduisons dans cet article.
- Tribune IVe Internationale

| Dirigeant de l’aile gauche du Parti socialiste, Marceau Pivert avait adressé une lettre de soutien aux militants des Jeunesses socialistes qui venaient d’être exclus pour « trotskysme » lors de la conférence nationale des Jeunesses socialistes réunie à Lille. Il y expliquait que l’appareil avait « utilisé les erreurs » des exclus, dont la moindre n’était pas selon lui d’avoir conservé « l’étiquette » de « bolchevik-léniniste » et de s’accrocher au « numéro », autrement dit à la IVe Internationale. Dans sa réponse, Trotsky défend au contraire à la fois l’étiquette et le numéro. Il explique qu’on ne construit jamais rien de solide, qu’on ne saurait jamais gagner la confiance des travailleurs en cachant son programme et ses positions politiques. Il y explique la raison d’être de la IVe Internationale dans la continuité historique des trois internationales précédentes mais dans une rupture assumée avec les appareils bureaucratiques qui ont conduit la IIe et la IIIe Internationale à la faillite. |
Pivert lui-même accuse nos amis de commettre une grande « erreur psychologique » en prenant le nom de bolcheviks-léninistes. Puisque le « bolchevisme initial », selon Pivert, niait la structure démocratique du parti, l’égalité (?) pour toutes les tendances, etc., par leur nom même, les bolcheviks-léninistes donnent à la bureaucratie du parti une arme contre eux-mêmes.
En d’autres termes, l’« erreur psychologique » consiste en une adaptation insuffisante à la psychologie de la bureaucratie du parti.
Ce jugement de Pivert représente une « erreur politique » très sérieuse, et même une série d’erreurs.
Il n’est pas vrai que le « bolchevisme initial » niait la structure démocratique du parti. J’avance l’affirmation absolument contraire : il n’y a pas eu et il n’y a pas de parti plus démocratique que celui de Lénine.
Ce parti s’était formé par en bas. Il dépendait seulement des ouvriers avancés. Il ne connaissait pas la dictature cachée, masquée, mais d’autant plus néfaste, des « amis » bourgeois du prolétariat, des parlementaires carriéristes, des maires affairistes, des journalistes de salon, de toute cette confrérie parasitaire qui permet à la base du parti de parler « librement », « démocratiquement », mais se maintient elle-même avec ténacité à l’appareil et, en fin de compte, fait ce qu’elle veut (…).
Le devoir des révolutionnaires prolétariens conséquents est non pas de renoncer au nom de bolcheviks, mais de montrer dans les faits aux masses leur bolchevisme, c’est-à-dire l’esprit révolutionnaire conséquent et le dévouement absolu, à la cause des opprimés.
Mais pourquoi donc, insiste Pivert, se coller sur le nombril une étiquette (?) au lieu de « suivre les enseignements qu’elle comporte » ? Mais Pivert lui-même ne porte-t-il pas « l’étiquette » de socialiste ? Dans le domaine de la politique tout comme les autres domaines de l’activité humaine, il est impossible de procéder sans « étiquettes », c’est-à-dire sans dénominations et qualificatifs aussi précis que possible. Le nom de « socialiste » est non seulement insuffisant mais absolument trompeur, car s’intitulent « socialistes » en France tous ceux qui en ont envie.
Par leur nom, les bolcheviks-léninistes disent à tous et à chacun que leur théorie, c’est le « marxisme », (…) le véritable marxisme restauré par Lénine et appliqué par lui aux questions fondamentales de l’époque de l’impérialisme ; qu’ils s’appuient sur l’expérience de la révolution d’Octobre, développée dans les décisions des quatre premiers congrès de l’Internationale communiste ; qu’ils sont solidaires du travail théorique et politique accompli par l’« Opposition de gauche » de l’Internationale communiste (1923-1933) ; enfin qu’ils se rangent sous le drapeau de la IVe Internationale. En politique, le « nom », c’est le « drapeau ». Celui qui renonce aujourd’hui à un nom révolutionnaire pour le bon plaisir de Léon Blum et consorts, celui-là renoncera aussi facilement demain au drapeau rouge pour le drapeau tricolore.
Pivert proclame le droit de tout socialiste d’espérer en une meilleure internationale — avec ou sans changement de « numéro ». Cette ironie un peu déplacée sur le « numéro » représente une erreur politique du même type que l’ironie sur l’« étiquette ». Politiquement, la question se pose ainsi : le prolétariat mondial peut-il arriver à lutter avec succès contre la guerre, le fascisme, le capitalisme, sous la direction des réformistes ou des staliniens — c’est-à-dire de la diplomatie soviétique ? Nous répondons : il ne le peut pas.
La IIe et la IIIe Internationale ont épuisé leur contenu et sont devenues des obstacles sur la voie révolutionnaire. Les « réformer » est impossible, car toute leur direction est radicalement hostile aux tâches et aux méthodes de la révolution prolétarienne.
Celui qui n’a pas compris jusqu’au bout l’effondrement des deux internationales, celui-là ne peut pas lever le drapeau de la nouvelle internationale.
« Avec ou sans changement de numéro » ? Cette phrase est dénuée de sens. Ce n’est pas par hasard que les trois anciennes internationales se sont trouvées numérotées. Chaque numéro correspond à une époque déterminée, un programme et des méthodes d’action. La nouvelle internationale doit être non pas la somme des deux cadavres (…), mais la « négation » vivante de ces cadavres et, en même temps, la « continuation » du travail historique accompli par les internationales précédentes. En d’autres termes, il s’agit de la IVe Internationale. Le « numéro » signifie ici une perspective et un programme déterminés, c’est-à-dire un « drapeau ». Que les philistins ironisent là-dessus. Il ne faut pas les imiter.
L’aversion pour les « étiquettes » et les « numéros » en politique est aussi dangereuse que l’aversion pour les définitions précises dans le domaine scientifique. Dans un cas comme dans l’autre, nous avons là le symptôme infaillible d’un manque de clarté dans les idées elles-mêmes. Invoquer les « masses » ne sert, dans de tels cas, qu’à couvrir ses propres hésitations… L’ouvrier qui a compris que la IIe et la IIIe Internationale sont mortes à la cause de la révolution se rangera immédiatement sous notre drapeau. C’est précisément pourquoi il est criminel de cacher ce drapeau sous la table.
Pivert se trompe quand il pense que le bolchevisme est incompatible avec l’existence des fractions. Le principe de l’organisation bolchevique est le « centralisme démocratique » assuré par une complète liberté de critique et de groupement comme par une discipline de fer dans l’action. L’histoire du parti bolchevique est en même temps l’histoire de la lutte interne des idées, des groupements et des fractions.
Certes, au printemps 1921, au moment d’une terrible crise, de la famine, du froid, d’un mécontentement aigu des masses, le Xe congrès du Parti bolchevique, qui comptait en ce temps dix-sept années d’existence, interdit les fractions. Mais cette mesure fut jugée exceptionnelle, temporaire et fut appliquée par le comité central avec beaucoup de prudence et de souplesse.
Le véritable écrasement des fractions ne commença qu’avec la victoire de la bureaucratie sur l’avant-garde prolétarienne et aboutit rapidement à la mort virtuelle du parti. La IVe Internationale, bien entendu, ne souffrira pas dans ses rangs de « monolithisme » mécanique. Au contraire, une de ses plus importantes tâches est de régénérer à un niveau historique plus élevé la « démocratie révolutionnaire de l’avant-garde prolétarienne ».
Les bolcheviks-léninistes se considèrent comme une fraction de l’internationale qui se bâtit. Ils sont prêts à travailler la main dans la main avec les autres fractions vraiment révolutionnaires.
Mais ils refusent catégoriquement d’adapter leur politique à la psychologie des cliques opportunistes et de renoncer à leur propre drapeau.
