1958 : Comment de Gaulle a pris le pouvoir

En 1958, la section française de la IVe Internationale édite une brochure signée Robert Langlade, Comment de Gaulle a pris le pouvoir, immédiatement après les événements de mai-juin 1958. Nous avons choisi de publier le dernier chapitre intitulé « Les masses exposées aux coups ».

Préparatifs du discours de Charles De Gaulle à la télévision, le 13 juin 1958. (AFP)
Par Henri Halphen, Lucien Gauthier
Publié le 3 août 2025
Temps de lecture : 6 minutes

En 1958, la section française de la IVe Internationale édite une brochure signée Robert Langlade, Comment de Gaulle a pris le pouvoir, immédiatement après les événements de mai-juin 1958. La Vérité l’édite comme un supplément à son n° 508 du 17 juillet 1958, et en publie de larges extraits dans ses numéros suivants. Nous avons choisi de publier le dernier chapitre intitulé « Les masses exposées aux coups ».

Rappelons que l’arrivée au pouvoir de de Gaulle en mai-juin 1958 marque le passage d’une république parlementaire à un autre système. Celui-ci est clairement désigné ainsi par de Gaulle lui-même dans ses Mémoires (tome I, éd. Plon, 1970, p. 23) : « Vais-je saisir l’occasion que m’offre la déconfiture des partis pour doter l’État d’institutions qui lui rendent, sous une forme appropriée aux temps modernes, la stabilité et la continuité dont il est privé depuis cent soixante-neuf ans ? »

« Stabilité » dont il est privé depuis 169 ans ! Le calcul est simple, cela nous mène exactement à 1789, à la Révolution française ! Voilà pour le cadre du régime bonapartiste de la Ve République.

L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle clôt une étape de la lutte des classes en France où les masses ont vu les dirigeants socialistes et staliniens sacrifier leurs intérêts les plus élémentaires.

En 1944, en août 1953, en août 1955, “l’heure de la Révolution n’a pas sonné” lançaient les bureaucrates aux travailleurs en lutte.

Ceux qui dénonçaient le “produire d’abord”, “la grève, arme des trusts”, la honteuse participation des ministres socialistes et staliniens au gouvernement de Gaulle de 1945, lors des massacres de Sétif et de Guelma ;

– ceux qui appelaient les travailleurs à la grève générale, au combat sur des revendications unitaires ;

– ceux qui condamnaient le vote des députés socialistes et staliniens des pouvoirs spéciaux le 12 mars 1956, et appelaient les ouvriers à manifester devant l’Assemblée nationale leur volonté de paix et de bien-être ;

– ceux qui voulaient que l’appel lancé par les rappelés et les jeunes du contingent : “Les civils avec nous”, devienne autre chose qu’un titre sans lendemain dans l’Humanité et Le Populaire.

Ceux-là étaient des “hitléro-trotskystes”, calomniés et exclus bureaucratiquement des organisations syndicales.

Aujourd’hui, le bilan de la politique des Thorez et Frachon1Respectivement dirigeants du PCF et de la CGT à l’époque (Ndlr)., des Mollet2Dirigeant de la SFIO (l’ancêtre du PS) (Ndlr). et Bothereau3Dirigeant de Force ouvrière (Ndlr)., est là. Ils ont eu la possibilité entière de réaliser leur politique. Ils ont réussi à canaliser la volonté révolutionnaire d’août 44, d’août 53, d’août-septembre 55 dans les voies du parlementarisme bourgeois.

Dans ces conditions, la responsabilité de l’échec subi par les travailleurs retombe entièrement sur ces dirigeants qui ont préféré le confort de la collaboration de classes, les fauteuils de l’Assemblée nationale, les discours autour du tapis vert et des attentes dans les antichambres ministérielles à la lutte des classes.

Dans cette voie, ils ont été jusqu’au bout. Au nom du mythe de “l’unité des républicains”, Mollet est entré dans le gouvernement Pfimlin que soutenait Thorez. Et le gouvernement Pfimlin, couvrant Salan, Massu et l’armée, avec l’approbation de tous les députés, “républicains” ou non, a frayé la voie à de Gaulle.

Si les masses laborieuses de ce pays n’allaient devoir subir les dures conséquences de la montée d’une dictature en France, il y aurait de quoi sourire devant cette politique de Thorez courant après Pfimlin, qui court derrière Salan, les deux réunis pour offrir le pouvoir à de Gaulle !

Dans les bras du « sauveur »4Les intertitres sont de la rédaction.

Il faut bien comprendre ce que représente l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Les contradictions économiques, sociales, coloniales qui secouent l’impérialisme français ne sont pas résolues pour autant. La bourgeoisie française a remporté un seul mais important avantage : elle a gagné la possibilité de tenter un règlement de ses problèmes, en évitant l’intervention des masses.

La bourgeoisie française ne s’est pas résignée de gaieté de cœur à abandonner la démocratie parlementaire qui lui a assuré au moins une certaine stabilité sociale. Ces dernières années, à chaque étape cruciale de la lutte des classes, quand les masses menaçaient dans l’action de briser le carcan du régime capitaliste, dirigeants socialistes et staliniens s’interposaient “victorieusement”.

Mais la profondeur de sa crise a contraint la bourgeoisie de ce pays à faire sauter le verrou de sûreté d’un système parlementaire impuissant à maîtriser ses contradictions internes. La bourgeoisie hostile au départ dans sa grande majorité à de Gaulle, ne s’est pas résignée à faire appel à lui qu’au moment où l’impuissance permanente du système parlementaire représentait objectivement un puissant appel à l’activité révolutionnaire des masses.

Répétons-le : les problèmes qui ont contraint les cercles dirigeants de l’impérialisme français à se jeter dans les bras du “sauveur” subsistent. Au plus, l’arrivée au pouvoir de de Gaulle permet de les retarder, de les “geler”. Les capitalistes français qui ont une claire conscience de ces données, auraient préféré que le Parlement continue à contenir ces contradictions. Mais, et c’est là le point capital, la démocratie bourgeoise implique obligatoirement l’existence d’organisations ouvrières et syndicales, donc la possibilité à chaque étape pour les masses, de se lancer à l’action, de « déborder » les appareils, de remettre en question avec le parlementarisme bourgeois la structure capitaliste du pays.

Les efforts désespérés des appareils social-démocrate et stalinien pour aider la société bourgeoise à contenir ses propres contradictions ont terriblement usé PS et PCF. L’appareil d’État, lui-même déchiré, menaçait de se dissoudre. Dans ces conditions, pour sauver son “État”, pour interdire à brève échéance l’intrusion des masses sur la scène de sa décadence, la bourgeoisie française, entraînant avec elle une aile de la social-démocratie, s’est tournée vers de Gaulle.

S’opposer au mouvement des masses

Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de de Gaulle, le prolétariat conservait intactes toutes ses possibilités de renverser la situation, ceci en dépit de la trahison de ses directions traditionnelles ; les forces de répression de l’État bourgeois étaient incapables de résister à l’offensive éventuelle des masses.

Après chaque échec partiel : août 1953, août-septembre 55, octobre-novembre 1957, les masses, après un temps de reflux, étaient remobilisées objectivement par le processus même de l’approfondissement de la crise de l’impérialisme. Le seul barrage – efficace – représenté par les partis ouvriers ne pouvait par lui-même interdire la remontée des masses, laquelle risquait à la longue de remettre tout en cause.

L’arrivée au pouvoir de de Gaulle entraînera obligatoirement une rupture dans ce développement. Pour la première fois depuis 1945, l’appareil d’État et ses forces de répression pourront s’opposer au mouvement des masses. Et le programme de renforcement de l’État signifie une seule chose : le renforcement de la capacité de répression de l’État bourgeois.

La période de “liberté” actuelle ne peut tromper. Le développement de la situation mène infailliblement à des mesures de plus en plus ouvertes contre le prolétariat et ses libertés afin de tenter de détruire les cadres de la “spontanéité” ouvrière. Le programme bonapartiste de de Gaulle amène à la dictature militaire.

L’analyse des processus internes de la conscience des masses nous oblige également à comprendre que le fait pour le prolétariat de n’avoir pu interdire l’arrivée au pouvoir de de Gaulle implique obligatoirement que dans la prochaine étape, les masses, désorientées, trahies par les “appareils”, ne pourront passer à l’offensive, ne pourront interdire à la bourgeoisie, à son appareil d’État et à son gouvernement de leur porter des coups très sévères.

La perspective la plus probable est le recul ouvrier : une forme de reflux qui est d’une autre sorte, qualitativement différente de celle que nous avons connue depuis 1945 à la suite des échecs des grands mouvements de masses, dans la mesure même où l’offensive bonapartiste, en remettant en question les cadres “organisationnels” (libertés ouvrières, de presse, de réunion, droit de grève, tentative d’“étatisation” des syndicats, etc.) dans lesquelles se reforgeaient la volonté de lutte et la capacité offensive, contraindra le prolétariat à limiter considérablement ses possibilités “spontanées”.

Une offensive contre les libertés

Il est impossible de mesurer à présent l’ampleur de ce recul – qui ne peut manquer probablement malgré tout d’être profond –, la capacité de porter des coups de la bourgeoisie est elle-même limitée par l’ampleur de ses contradictions et de sa crise, par l’inexistence d’une base de masses au bonapartisme.

Peut-être, à une étape ultérieure, la disparition du verrou de sûreté de la démocratie bourgeoise pourra-t-elle se traduire par une vision plus claire pour le prolétariat de l’objectif essentiel de sa lutte : la destruction révolutionnaire de l’État bourgeois. Mais pour l’instant, l’étape qui est devant nous est celle d’une offensive contre les travailleurs et leurs libertés.

Pour débuter, cette offensive se marquera par la limitation du droit de grève, des atteintes aux libertés de presse et de réunion, des tentatives d’étatisation des syndicats, afin “d’atomiser” les travailleurs face au patronat et à l’État.

Mais, d’autre part, c’est avec les syndicats que le gouvernement de Gaulle aura les plus grandes difficultés. La lutte pour leur préservation, la lutte pour les libertés ouvrières élémentaires deviennent des leviers décisifs de la résistance ouvrière à la dictature.

La Une de La Vérité n°508 du 17 juillet 1958. (Cermtri)