Pour la première fois, des organisations israéliennes affirment que l’État d’Israël commet un génocide à Gaza

Deux organisations israéliennes de défense des droits humains – B’Tselem et Médecins pour les droits humains (Physicians for Human Rights) – ont publié lundi des rapports précis et détaillés affirmant qu’Israël commet un génocide à Gaza.

À Gaza, le 28 juillet. (AFP)
Par François Lazar
Publié le 3 août 2025
Temps de lecture : 4 minutes

Deux organisations israéliennes de défense des droits humains – B’Tselem et Médecins pour les droits humains (Physicians for Human Rights) – ont publié lundi des rapports précis et détaillés affirmant qu’Israël commet un génocide à Gaza. Il s’agit des premières organisations israéliennes à rejoindre les déclarations de plusieurs spécialistes, historiens de l’Holocauste et organisations internationales telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch qui, pour certains, ont avancé cette affirmation dès octobre 2023.

Les conclusions des rapports ont été présentées le 28 juillet lors d’une conférence de presse à Jérusalem-Est, en présence de nombreux médias internationaux.

Le rapport de B’Tselem, intitulé « Notre génocide », documente la mort de dizaines de milliers de Palestiniens, la destruction d’une grande partie de l’habitat urbain et la quasi-évacuation forcée de la population civile de la bande de Gaza. Il analyse les conséquences du blocus et la privation délibérée de tous les apports vitaux nécessaires.

Le rapport relève notamment des preuves d’entrave intentionnelle à l’acheminement de nourriture, d’eau, de soins médicaux, et d’assistance humanitaire vitale, provoquant famine et maladies. Le rapport de B’Tselem détaille que près de l’intégralité des habitants de Gaza (près de 2,2 millions) ont été forcés de se déplacer à répétition, certains à travers des zones déjà dépourvues d’infrastructures, les exposant à une mort lente et intentionnelle.

Il décrit également l’atroce destruction du tissu social : les écoles, hôpitaux et infrastructures indispensables au maintien de la vie ont été délibérément ciblés et détruits, avec notamment 85 % des écoles endommagées et 62 % des habitations détruites ou gravement endommagées.

Le rapport note que « l’examen de la politique israélienne dans la bande de Gaza et de ses conséquences effroyables – alors qu’elles se produisent dans le contexte des déclarations de hauts responsables politiques et militaires israéliens concernant l’objectif de l’attaque – nous amène à la conclusion sans équivoque qu’Israël agit de manière coordonnée et avec l’intention claire de détruire la société palestinienne dans la bande de Gaza. En d’autres termes, Israël commet un génocide contre les Palestiniens de la bande de Gaza. »

Le rapport ajoute : « Nous disposons de témoignages directs et de documents attestant de centaines d’incidents de différents types au cours desquels une violence extrême et sans précédent a été exercée contre la population civile palestinienne dans toute la zone contrôlée par Israël. »

B’Tselem montre que son analyse a été établie à partir de la définition du génocide au sens de la convention de 1948 : actes commis « avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux ».

Pour Yuli Novak, directrice de B’Tselem : « Depuis plus d’un an et demi, nous assistons à une destruction sans précédent des civils, à une famine délibérée et à des déplacements forcés massifs. Les habitants de Gaza sont bombardés, affamés, déplacés, privés de toute humanité et de tous leurs droits. »

Pour sa part, dans son rapport intitulé « Analyse du génocide dans la bande de Gaza d’un point de vue sanitaire » , l’association Physicians for Human Rights, présente une analyse juridique axée sur les aspects sanitaires de la campagne militaire menée par Israël dans la bande de Gaza depuis octobre 2023, et conclut aussi qu’il s’agit d’un génocide, tel que défini dans la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948.

Selon PHR, « la reconnaissance par une organisation israélienne que son propre gouvernement est engagé dans un génocide est un acte éthique crucial, destiné à faire bouger les lignes tant dans la société israélienne qu’au niveau international. » Le rapport établit les preuves « d’un démantèlement délibéré et systématique du système de santé à Gaza et d’autres systèmes essentiels à la survie de la population, notamment des attaques directes contre des hôpitaux, le blocage de l’aide médicale et des évacuations médicales, ainsi que le meurtre et l’arrestation de membres du personnel médical ».

En Cisjordanie, Israël veut briser les Palestiniens

Karim Joubran, directeur du département terrain de B’Tselem, pensait « avoir tout vu, mais ce que nous voyons actuellement à Gaza est quelque chose que nous n’avons jamais vu auparavant. J’ai peur que si cela ne s’arrête pas maintenant, les choses empirent. Je crains que mes petits-enfants n’aient aucun avenir. (…)  Nous voyons cela avec horreur. Pour Israël, la vie des Palestiniens ne vaut rien, mais nous n’aurions jamais cru voir le jour où Israël détruirait tout Gaza, et nous voyons que cela se fait de manière planifiée et systématique. Il est encore difficile de saisir l’ampleur de la catastrophe. »

« Nous avons également constaté une forte augmentation de la violence en Cisjordanie, a-t-il expliqué. Israël s’efforce de briser le moral des Palestiniens par les arrestations, les barrages et le bouclage des villes, ainsi que par une intensification des bombardements aériens et des démolitions. Des milliers de personnes ont été expulsées de leurs maisons, des dizaines de communautés ont été déplacées et beaucoup d’autres sont menacées. Ceux qui pensent que le génocide s’arrêtera à Gaza se trompent. Le plan pour Jénine est le même que pour Gaza. Ils ne veulent pas voir de Palestiniens ici. »

Pour les auteurs du rapport de B’Tselem, « depuis la création de l’État d’Israël, le régime d’apartheid et d’occupation a systématiquement mis en place et utilisé des mécanismes de contrôle violent, d’ingénierie démographique, de discrimination et de démantèlement du peuple palestinien en tant que collectif. Ce sont ces fondements du régime qui ont permis à Israël de lancer, immédiatement après l’attaque de Hamas le 7 octobre 2023, une attaque génocidaire contre les Palestiniens ».

Macabre décompte

Massacres de familles entières, meurtres quasi à bout portant d’enfants, actes de torture, exactions, pillages, destructions massives : l’action de l’armée « la plus morale du monde » à Gaza depuis octobre 2023 laisse des marques indélébiles sur ses soldats.

Un article publié sur le site du journal israélien Yediot Aharonot le 27 juillet 2025 dévoile une estimation du ministère de la Défense israélien : d’ici 2028, soit dans moins de deux ans et demi, environ 100 000 soldats deviendront des blessés ou invalides reconnus, au moins la moitié souffrant de troubles mentaux comme le stress post-traumatique (PTSD) ou la dépression.

À ce jour, 3 769 soldats ont déjà été officiellement reconnus comme souffrant de PTSD résultant du 7 octobre 2023 et des mois de conflit qui ont suivi. En 2024, 1 600 d’entre eux ont été reconnus cette seule année, et environ 9 000 – majoritairement des combattants – sont actuellement en procédure de demande de reconnaissance de blessure mentale.

Depuis le début de la guerre, 18 500 nouveaux blessés – issus de Tsahal et d’autres forces de sécurité – ont rejoint l’agence de réhabilitation du ministère de la Défense.

Concrètement, l’évaluation antérieure de 100 000 invalides était prévue pour 2030, mais l’augmentation rapide des demandes a avancé ce seuil à 2028. Pour le journal, les données confirment une dégradation très rapide du « bien-être mental » des soldats, marquant un véritable défi national à venir. L’article précise que la progression des cas est plus rapide que prévu, accentuée par l’intensité et la durée du conflit.