Rashida Tlaib (Democratic Socialists of America) : « Nous allons gagner car nous n’avons pas d’autre choix »

Le congrès de Democratic Socialists of America vient de se tenir à Chicago, du 8 au 10 août. 1 300 militants délégués par les 80 000 adhérents au dorénavant plus grand parti socialiste de l’histoire américaine. Nous reproduisons le discours de Rashida Tlaib.

Lors du congrès de DSA (photo Matthiew M. et suivante).
Par > Verbatim
Publié le 16 août 2025
Temps de lecture : 9 minutes

Le Parti DSA (Democratic Socialists of America, les socialistes démocratiques d’Amérique) a connu une croissance fulgurante depuis dix ans, appuyée sur l’afflux de milliers de jeunes militants, souvent recrutés au cours des campagnes présidentielles de Bernie Sanders, et l’année dernière au cours de la campagne Uncommitted qui appelait à voter contre tous les candidats aux primaires démocrates, car ils avaient tous pris position en faveur du génocide à Gaza.

Le principal discours prononcé l’a été par Rashida Tlaib, militante de DSA, élue à la Chambre des représentants sous l’étiquette démocrate. Elle est la première élue nationale d’origine palestinienne aux États-Unis, et a mené à la Chambre une lutte constante contre le génocide. Nous le reproduisons.

Rashida Tlaib : « Je viens de la section DSA de Detroit. C’est incroyable pour moi que tout le monde ait déjà entendu mon nom. Je veux tellement vous remercier. Je viens de la plus belle ville noire du pays, la ville de Detroit. Camarades, nous savons que c’est le moment pour notre mouvement. J’ai toujours ressenti que c’était notre moment.

Avant de commencer, je veux m’ancrer dans mes racines. Non seulement comme fille de parents immigrés palestiniens, mais aussi comme fille élevée dans le plus beau quartier noir du sud-ouest de Detroit, là où l’on trouve vingt belles ethnies différentes, là où les mouvements se font entendre. C’est là que chaque quartier a une histoire enracinée dans un mouvement qui a grandi dans la rue, pas à l’Hôtel de ville.

Les branches législatives1Les branches législatives aux États-Unis sont les différentes chambres à tous les niveaux : conseils municipaux, Chambres et Sénats des États, Chambre des représentants et Sénat, etc. sont pleines de membres de conseils d’administration d’entreprises. Comme le disait Lila Catlin, qui a travaillé avec Rosa Parks, le changement, la transformation dans notre pays vient toujours de nous, pas de la Maison-Blanche ni du Congrès des États-Unis.

De l’argent pour les besoins sociaux, pas pour le génocide

Nous savons tous combien le climat politique actuel est terrifiant. Depuis des années, nous avons vu les démocrates comme les républicains ignorer la classe ouvrière pour mener des guerres, pour aider les 1 %2Les 1 % les plus riches, par opposition à 99 % de la population. et les milliardaires. Et maintenant… maintenant, un génocide du peuple palestinien.

Ils envoient des bombes et de l’argent à un État voyou, violent, d’apartheid, au lieu de financer des soins de santé gratuits ici, chez nous. Les deux partis de l’Establishment3Démocrate et Républicain. devraient être à jamais condamnés pour leur participation immorale à ce combat. À travers le pays, des gens qui ne partagent ni ma foi ni mon origine exigent la fin du financement du génocide.

Aucun d’eux n’a demandé à la population si elle voulait arrêter de financer ce génocide. Il y a trop de fauteurs de guerre au Congrès. Beaucoup d’entre eux tirent profit des bénéfices des entreprises de défense en possédant des actions dans des sociétés qui fabriquent des armes.

Donc, quand je les vois appuyer sur le bouton « oui » pour un budget de défense gonflé à près de mille milliards de dollars, ils en tirent un bénéfice personnel. Mais quand je les vois faire ça, je sais que nous nous éloignons encore de l’accès à l’eau potable à Flint4Ville du Michigan, dont l’eau courante a été polluée par le plomb et la légionellose de 2014 à 2019, la rendant impropre à la consommation. et partout dans le pays, que nous nous éloignons encore d’un système de santé universel ; en ce moment, nous avons un système de soins de maladie, pas de santé. Cela nous éloigne encore du moment où l’on comprendra que les travailleurs doivent être au premier plan de ce que finance notre gouvernement pour qu’ils puissent prospérer, pas juste survivre.

Chaque Palestinien tué avec des armes américaines l’a été parce que des dirigeants, y compris les présidents Biden et Trump, pensent que les Palestiniens ne méritent pas de vivre. Ils croient à ces stéréotypes racistes qui rendent les Palestiniens jetables à leurs yeux. Mais à DSA, nous avons toujours, toujours été enracinés dans le mouvement antiguerre qui grandit dans notre pays, un mouvement centré sur la fin d’un système capitaliste fondé sur l’appropriation des richesses, l’oppression et la douleur.

De Detroit à Gaza, DSA sait que quand nous disons « Libérer la Palestine », nous disons aussi que l’eau est un droit humain, que la santé est un droit pour tous, qu’il faut arrêter les guerres – et pourtant nous continuons, dans le pays le plus riche du monde, à voir des gens menés à la banqueroute parce qu’ils sont tombés malades.

La violence contre notre peuple ne prend pas forcément la forme d’un fusil ou d’une bombe. Les systèmes et structures autour de nous tuent notre peuple, nos voisins.

C’est le même effet. Et c’est ce que DSA ne cesse de leur montrer, encore et encore. Notre gouvernement a peur de la force de notre mouvement, et il devient de plus en plus désespéré. Je vous le dis, je les vois désespérés. La répression montre à quel point ils sont faibles face à notre peuple.

Lutter pour un embargo sur les armes à destination d’Israël

Nous devons continuer à exiger un embargo complet sur toutes les armes, contre le gouvernement israélien, vous le savez tous. Et je le dis : appelez ça comme vous voulez, une arme reste une arme. Soit vous voulez mettre fin au financement du génocide, soit vous ne le voulez pas. On ne peut pas parrainer une loi pour interdire certaines bombes, tout en votant pour plus de financement au même pays qui commet ce génocide. On ne peut pas déplorer des morts ou des famines tout en permettant à ce même gouvernement israélien de commettre des crimes de guerre en utilisant l’accès à la nourriture comme arme de guerre.

On ne peut pas boycotter le discours de Netanyahou, puis le rencontrer plus tard et même répandre la rhétorique raciste et les mensonges d’un gouvernement enraciné dans le racisme anti-palestinien et l’islamophobie. Si ce n’est pas assez clair, je vais être encore plus claire pour le Congrès : une arme est une arme, un génocide reste un génocide, peu importe à quel point on essaie d’éviter le mot.

Écoutez bien : les dirigeants élus d’Israël utilisent le langage du génocide à grande échelle. Écoutez-les. Il est grand temps que mes collègues arrêtent de chercher des excuses, de vouloir « stratégiser », de croire qu’on peut élaborer une stratégie autour d’un génocide.

Quand ils me demandent quoi faire, je leur dis simplement : « Sondez votre circonscription, comme vous le faites pour chaque sujet. » La majorité vous dira : « Arrêtez de financer le génocide. »

Le criminel Netanyahou a annoncé son intention d’expulser de force toute la population et de prendre définitivement le contrôle de Gaza. C’est la phase finale du génocide. Les collègues vont tweeter à ce sujet, exprimer des préoccupations, mais n’utiliseront pas leur vote pour arrêter l’envoi d’argent et de fonds.

Mais ils devront rendre des comptes, rendre des comptes pour ces crimes monstrueux. Les excuses des criminels de guerre et des financiers du génocide, ainsi que leurs alliés politiques, ne les sauveront pas des comptes qu’ils devront rendre à leurs propres communautés.

Je suis émue, à ce podium, parce que, si vous avez déjà entendu mes discours, je dis parfois ceci : je me demande si, en imaginant qu’ils ne soient pas Palestiniens, ils les verraient enfin ? Fermez les yeux et imaginez qu’ils ne soient pas Palestiniens. Les verriez-vous enfin comme dignes de vivre ?

La déshumanisation a commencé bien avant que je ne sois élue au Congrès. Bien avant. Ils continuent de propager des contre-vérités incroyables sur les Palestiniens, les rendant « moins mères, moins enfants, moins humains ».

Certains connaissent la vérité, mais ce sont des lâches qui refusent de défendre leurs électeurs. J’ai lu une citation d’un journaliste – vous l’avez probablement déjà vue – qui dit quelque chose que je sais vrai et que je sens venir : « Un jour, quand ce sera sans risque, quand il n’y aura plus aucun coût personnel à dire les choses telles qu’elles sont, quand il sera trop tard pour demander des comptes à qui que ce soit, tout le monde aura toujours été contre. »

Ces méthodes de guerre sont maintenant appliquées aux États-Unis mêmes

À DSA, on sait que partout dans le monde, depuis longtemps, on les a vu mettre en place l’alliance répugnante entre politiciens américains et capitalistes, inventant de nouvelles façons de nous affamer, de torturer et de tuer des gens qui revendiquent leurs droits. Et aujourd’hui, ces mêmes méthodes se retrouvent chez nous, chaque jour.

Des agents masqués de l’ICE5La police fédérale de l’immigration, responsable de raids de plus en plus violents contre les travailleurs immigrés. terrorisent nos chers voisins. Trump et ses sbires démantèlent systématiquement notre gouvernement pour nous rendre plus malades et plus pauvres, tandis que les milliardaires deviennent plus riches. Et les racistes et réactionnaires se sentent plus puissants que jamais pour cracher leur haine lâche et attaquer violemment. Honte à eux.

En même temps, nous voyons une résistance sans précédent émerger spontanément dans les rues pour protéger nos communautés. Des habitants de mon district viennent me dire : « C’est la première fois que je manifeste. » Toutes ces vidéos, où l’on voit des gens ordinaires se mettre en danger pour protéger les autres, sont une incroyable source d’inspiration pour moi.

Partout dans le pays, des réseaux de surveillance de l’ICE, des organisations d’entraide apparaissent. Nos travailleurs se syndiquent et gagnent. Et Detroit est en première ligne, les travailleurs cessent le travail et forment des syndicats pour vivre dignement. Aujourd’hui, ils se battent pour de meilleurs salaires et gagnent, aux États-Unis comme au Mexique.

Il y a une énergie révolutionnaire dans l’air. Pour la première fois, je sens une alliance entre ceux qui son t contre la guerre et ceux qui sont contre la classe milliardaire, ripostant et s’unissant pour dire : « Faites payer les p*** de riches. »

Il revient à DSA d’organiser le pouvoir du peuple pour qu’il devienne une force capable de combattre le fascisme et de gagner. Un front uni est nécessaire pour repousser les sauvages. C’est votre tâche.

Quand vous vous réunissez, comprenez que c’est notre responsabilité, notre moment. Pas besoin de me dire que l’establishment démocrate a totalement échoué à résister aux milliardaires, à Trump et au fascisme. Leurs donateurs sont les mêmes, au final. Ils servent les mêmes intérêts : le capital et l’empire. Leur popularité est au plus bas depuis 1994. On sait tous pourquoi, mais eux ne comprennent pas.

Les travailleurs ont faim de changement révolutionnaire

C’est pour ça que DSA est si important. Nous pouvons diagnostiquer honnêtement et authentiquement les problèmes auxquels la classe ouvrière américaine fait face, et nous battre pour un vrai changement qui s’attaque à la racine. Les masses laborieuses ont faim de changement révolutionnaire.

DSA peut croître comme force politique en organisant les gens que démocrates et républicains ont abandonnés pour morts.

En même temps, dans les prétendues institutions d’enseignement supérieur, des étudiants sont harcelés et punis par des néolibéraux apeurés qui utilisent les mêmes tactiques que Trump pour réprimer les protestations contre le nettoyage ethnique.

Chez moi, à l’université du Michigan, à Ann Arbor, on cible et intimide ceux qui ne sont pas d’accord sur le campus. Mais ces étudiants font tellement peur au président de l’université, aux membres du conseil et même au procureur général du Michigan que l’université est prête à sacrifier sa longue et honorable réputation pour fermer les yeux sur le génocide.

Les gens m’attaquent tout le temps : « Tu es socialiste démocrate… socialiste… socialiste… » Je souris. Je dis : « Je suis une fille de l’UAW ».6Syndicat de l’automobile. Detroit est le centre historique de l’industrie automobile américaine. C’est également une ville majoritairement noire. Ça a été un grand moment quand mon père, avec l’assurance dentaire, a pu aligner ses quatorze enfants chez le dentiste grâce au syndicat. Alors, quand les médias m’attaquent, je m’en fiche. Parce que je ne laisserai pas mon voisin mourir de faim ou sans eau.

La confiance se construit par le contact humain et l’expérience vécue, autant que par le porte-à-porte. Pour que DSA réalise son potentiel, nous devons accepter de croître nous-mêmes. Nous avons besoin de plus de membres issus de communautés diverses dans nos rôles de direction.

Nous échouons quand, dans une salle comme celle-ci, il n’y a qu’une poignée de nos voisins noirs. Ils ne croient plus dans le Parti démocrate, ils cherchent un nouveau foyer politique. Et nous l’avons. Nous devons mieux parler du socialisme démocratique de manière accessible et reliée à leur vie. C’est leur maison, ici à DSA.

Nous le faisons déjà à la base. Cette semaine, Denzel McCampbell de DSA a remporté la primaire du conseil municipal de Detroit sans un sou venant des entreprises. Il sait que les problèmes viennent du monopole de l’entreprise d’électricité DTE, qui achète les politiciens à Lansing7Capitale du Michigan.. Les expériences qu’il a vécues guident son combat contre les monopoles, contre les hausses de tarifs, contre la déshumanisation qui consiste à couper l’électricité à ceux qui sont trop pauvres pour payer.

C’est de ça que je parle pour la prochaine étape : gagner des élections locales ou aider quelqu’un de la communauté à le faire. Quelques centaines de voix peuvent changer nos communautés. En 2011, j’ai gagné par seulement 900 voix, après avoir frappé à 55 000 portes. Nous avons gagné avec amour et humanité, pas en répétant des slogans creux comme le font les démocrates.

Chaque organisateur dans mon équipe finit par devenir un travailleur social, parce qu’on aide les gens à vivre leurs défis quotidiens. Et vous n’avez pas besoin d’être membre de DSA pour être inspiré par des victoires comme celle de Zohran Mamdani.

Parlez politique à vos proches, vos voisins, votre réseau. Nous pouvons parler de classe, de race, de genre, de sexualité, et aussi renverser ce système qui finance les bombes pendant que Flint et d’autres villes n’ont toujours pas d’eau potable.

Les riches et puissants veulent nous voir brisés. Mais nous devons croire au pouvoir du peuple pour dépasser milliardaires et fascistes. Le pouvoir est dans les quartiers, pas à Washington.

Nous sommes à un carrefour de l’histoire américaine. Nous allons reprendre ce pays pour nos familles ouvrières et vaincre ces fascistes haineux. Nous allons gagner car nous n’avons pas d’autre choix.

Et oui, nous allons libérer la Palestine. Notre mouvement ne s’arrête pas, il ne fait que commencer.

Merci à tous. Merci. »