Reportage exclusif sur la grève des enseignants en Cisjordanie
Les enseignants palestiniens de Cisjordanie luttent depuis 2016 pour créer un syndicat indépendant. Ils sont de nouveau en grève, depuis plusieurs mois, et confrontés à l'incapacité des institutions de défense des droits humains à les protéger.
- Actualité internationale, Palestine

Les enseignants palestiniens de Cisjordanie luttent depuis 2016 pour créer un syndicat indépendant. Ils sont de nouveau en grève, depuis plusieurs mois, et confrontés à l’incapacité des institutions de défense des droits humains à les protéger.

Nous avons rencontré Yousef Issa Jamil Ajha, enseignant originaire de Bethléem, un des leaders du Mouvement unifié des enseignants. Il nous a livré un témoignage sur le long combat des enseignants palestiniens et leur tentative historique d’établir un syndicat professionnel véritablement indépendant, affranchi de l’influence du Syndicat général des enseignants palestiniens (General Union of Palestinian Teachers – GUPT), structure étroitement liée à l’Autorité palestinienne. Son récit met en lumière les mesures punitives et les licenciements arbitraires infligés aux enseignants engagés dans l’action syndicale.
Le Contexte historique et rôle des enseignants dans la lutte nationale
Pour Yousef Ajha, « dès l’occupation israélienne de la Cisjordanie en 1967, les enseignants palestiniens ont joué un rôle de premier plan dans la résistance à l’occupation, participant activement aux phases clés de la lutte nationale, en particulier pendant la première Intifada en 1987, lorsque des centaines d’enseignants ont été placés en détention administrative pour leur activisme national. Avec la création de l’Autorité palestinienne et la signature des accords d’Oslo en 1993, les enseignants sont apparus comme l’un des groupes les plus engagés dans la défense du droit à l’éducation et la préservation de l’enseignement public et des droits des travailleurs. Cependant, les relations tendues avec le Syndicat général des enseignants – en raison de l’absence d’élections, du manque de transparence et de l’alignement du syndicat sur les structures politiques officielles – ont poussé des milliers d’enseignants à réclamer la création d’un syndicat indépendant fondé sur des élections directes et une représentation démocratique. »
Le mouvement de 2016 et la tentative en vue de créer un syndicat indépendant
Yousef Ajha souligne que « la grève des enseignants de 2016 a marqué un tournant dans l’histoire du mouvement syndical dans le secteur de l’éducation. Des dizaines de milliers d’enseignants sont descendus dans la rue pour réclamer une réforme syndicale et une amélioration de leurs droits professionnels et administratifs. Au cours de cette période, le comité fondateur du Mouvement unifié des enseignants a été créé, bénéficiant d’une large légitimité populaire. Le comité a ensuite franchi une étape historique en lançant les procédures nécessaires à la création du Syndicat indépendant des enseignants et des travailleurs de l’éducation. Il a rédigé des statuts internes, recueilli des milliers de signatures et soumis une demande d’enregistrement officiel au ministère du Travail. Bien que toutes les conditions légales aient été remplies, le ministère a rejeté la demande d’enregistrement en 2016 sans explication, affirmant que le Syndicat général des enseignants était le seul organisme syndical reconnu. Ce refus constituait une violation de la loi fondamentale palestinienne et des conventions internationales, notamment la convention n° 87 de l’OIT sur la liberté syndicale. »
Mesures punitives à l’encontre des enseignants militants et licenciement de Yousef Ajha
La répression ne s’est pas limitée au rejet de l’enregistrement du syndicat. Des mesures punitives directes ont été prises à l’encontre des enseignants militants.
En 2018, plusieurs membres du comité fondateur ont été contraints de prendre une retraite anticipée. Les mesures arbitraires se sont poursuivies les années suivantes à l’encontre des enseignants qui avaient participé au mouvement.
Yousef Ajha raconte : « Au début de l’année 2023, j’ai été arbitrairement licencié sans justification légale. La lettre de licenciement invoquait ‘‘des apparitions dans les médias et l’incitation des enseignants’’, ce qui constituait clairement une criminalisation d’une activité syndicale légitime. Bien que la Haute Cour administrative ait jugé le 20 janvier 2025 que le licenciement était invalide et ordonné sa réintégration, le ministère de l’Éducation a refusé d’appliquer la décision pendant plus de dix mois, jusqu’au 10 novembre 2025, contournant ainsi l’autorité judiciaire malgré l’intervention de nombreuses organisations de défense des droits humains. »
La détérioration de la situation de l’éducation sous l’occupation et les conditions internes
Selon Yousef Ajha, la lutte du syndicat des enseignants ne peut être dissociée du contexte national plus large. Il précise que « le secteur de l’éducation a subi des pertes catastrophiques, en particulier à Gaza, où des écoles ont été détruites et des enseignants et des élèves ont été tués. En Cisjordanie, les fermetures d’écoles, les raids militaires, les check-points et la violence des colons se sont intensifiés, faisant de l’accès à l’école une lutte quotidienne pour les enseignants et les élèves. » Le syndicaliste note que « malgré ces conditions, les enseignants n’ont reçu ni protection ni soutien adéquat, mais ont plutôt été confrontés à des pressions, des sanctions, des menaces et des violations de leur droit au travail et à des moyens de subsistance. »
L’échec des organisations de défense des droits humains à protéger les enseignants
Ces dernières années, des efforts ont été faits pour impliquer les organisations de défense des droits dans la protection des droits des enseignants, en particulier lors de la signature de l’accord de mai 2022, qui a été garanti par des institutions civiles et de défense des droits humains, notamment la Commission indépendante des droits de l’Homme (Independent Commission for Human Rights-ICHR).
Cependant, selon les témoignages des enseignants, ces institutions n’ont pas réussi à fournir une protection réelle ni à faire respecter l’accord. Les sanctions ont continué, notamment les convocations par les services de sécurité avec des abus de pouvoir, du chantage administratif, les retenues sur salaire, les départs à la retraite forcés et les licenciements.
Cet échec reflète la pression politique directe exercée sur les institutions de défense des droits et démontre l’absence de volonté réelle du gouvernement de défendre les libertés syndicales. Des enseignants nous ont dit que, tout le monde sait en Cisjordanie que l’Autorité palestinienne a constitué des institutions et des mouvements (tels que le Syndicat général des enseignants et la Fédération générale des syndicats de Palestine – PGFTU) qui lui sont fidèles. Ceux qui en profitent le plus et qui sont les plus proches du pouvoir sont issus du mouvement Fatah.
La signification profonde de l’expérience de 2016 et au-delà
Bien que le syndicat indépendant n’ait pas encore été officiellement reconnu, cette expérience a fondamentalement transformé la conscience collective des enseignants. Elle a renforcé leur conviction quant à la nécessité d’un syndicat professionnel, démocratique, transparent et élu de manière indépendante, qui les représente véritablement.
Le cas de Yousef Ajha – et l’obstruction d’une décision de justice en sa faveur – démontre qu’il est essentiel de lutter contre les injustices pour établir un rapport démocratique entre les enseignants et les institutions dirigeantes. Malgré les intimidations, les sanctions, les menaces, les arrestations, les licenciements arbitraires et les mesures de sécurité et administratives ciblées, les enseignants palestiniens poursuivent leur lutte pour un syndicat indépendant et la liberté d’activité syndicale. Les dernières années ont montré que les enseignants sont les premiers défenseurs de l’identité nationale et du droit à une éducation digne et équitable.
Reportage par nos correspondants dans le nord de la Palestine (5 décembre 2025)
Lettre de remerciement![]() De : Yousef Issa Jamil Ijha, enseignant – Palestine À : Syndicats internationaux d’enseignants et institutions éducatives soutenant les droits des enseignants palestiniens Chères organisations syndicales, Je suis heureux de vous exprimer ma profonde gratitude et ma reconnaissance pour vos nobles positions et votre solidarité responsable avec les enseignants palestiniens dans leur lutte pour la justice et la liberté d’organisation syndicale. Votre soutien à notre droit à la représentation syndicale et votre défense de la dignité professionnelle des enseignants palestiniens ont eu un impact profond sur le renforcement de notre résilience face aux licenciements arbitraires et aux violations administratives imposées au personnel éducatif. Votre solidarité internationale n’est pas seulement un geste de soutien, mais plutôt un pilier moral et syndical qui garantit à chaque enseignant palestinien que sa voix transcende les frontières et que sa cause est entendue, reconnue et portée par nos partenaires à travers le monde. Ce soutien représente une étape essentielle vers la construction d’un mouvement enseignant libre et démocratique, capable de protéger les droits des éducateurs et de préserver leur statut. Nous saluons votre position honorable, fondée sur les valeurs de justice, d’égalité et de liberté syndicale. Nous affirmons notre engagement à poursuivre la communication et les efforts conjoints pour renforcer la solidarité entre les syndicats d’enseignants du monde entier, au service de l’éducation et dans la poursuite de la justice sociale et de la dignité humaine. Avec notre sincère gratitude et notre respect, Yousef Issa Jamil Ijha, enseignant en Cisjordanie |
Communiqué du 6 décembre du Mouvement unifié des enseignants (extraits)Le recul des actions n’existe que dans l’imagination et les rêves de certains ; pour notre part, nous poursuivons et nous ne faiblirons pas. (…) Des rumeurs ont circulé ces derniers jours au sujet d’un prétendu recul de la mobilisation de certains enseignants dans certaines régions, ce qui est inexact. Ce qui s’est produit n’est rien d’autre qu’une grève partielle imposée par les sanctions, et il ne saurait être reproché à l’enseignant sanctionné de ne pouvoir poursuivre la grève. Le Mouvement n’a jamais demandé à quiconque d’anticiper ou de reporter une décision de grève. Notre position est claire et sans ambiguïté : nous poursuivons notre action et nous ne renoncerons à aucun de nos droits, quels qu’en soient le coût et les sacrifices. Nous n’avons modifié aucune de nos positions, et nous n’avons publié, écrit ni déclaré quoi que ce soit qui les contredise dans quelque réunion que ce soit. Ce qui circule dans certaines zones de Cisjordanie et dans certains districts n’est qu’une déformation des faits. Le Mouvement n’a émis aucune directive, ni instruction, laissant entendre qu’il y aurait un quelconque recul ; bien au contraire, nous dénonçons toutes les sanctions iniques et arbitraires. Comment le gouvernement a-t‑il pu permettre que des enseignants soient renvoyés devant des instances qui ne sont pas naturellement compétentes pour juger de leurs actes, et les soumettre à des procédures d’exception ? N’avez-vous pas constaté, ces derniers jours, l’accélération des sanctions prononcées contre des enseignants restés attachés à leurs droits légitimes ? Ô vous, libres et dignes, Notre grève se poursuivra dans toutes ses formes jusqu’à la levée de l’ensemble des sanctions et jusqu’à la reconnaissance de la présence de tous les enseignants aux différents niveaux d’enseignement. Telle est la position du Mouvement, sur laquelle il n’y a aucun retour possible, car c’est la voie la plus rapide pour réaliser l’unique revendication approuvée par l’ensemble des enseignants. (…) Nous demandons :
Notre message au ministre est le suivant : les menaces et les sanctions infligées aux enseignantes et aux enseignants ne nous feront pas renoncer à notre position et à notre détermination. Si certains ont cru voir dans nos démarches un recul, il ne s’agit que d’une mauvaise lecture : notre union se renforce et une nouvelle phase de notre mouvement s’ouvre, et l’image du corps enseignant ne sera pas altérée. Si l’on considère que notre prétendu recul serait intervenu à la moitié de l’année scolaire, alors il convient d’affirmer clairement que les enseignants ne renonceront pas à leurs droits légitimes et dûment acquis. Enfin, le Mouvement remercie le Syndicat des enseignants français (il s’agit de la Fnec-FP-FO), ainsi que toutes les personnes libres et intègres qui soutiennent l’enseignant palestinien dans la défense de ses droits et qui contribuent à mettre au grand jour les sanctions illégales et arbitraires qui le frappent. Que la paix soit sur vous. Vive notre unité syndicale libre. Mouvement unifié des enseignants – Secrétariat général Samedi 6 décembre 2025.
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