À propos d’un courrier de la direction confédérale de la CGT adressé à Jean-Luc Mélenchon
Dans un courrier public daté du 13 janvier, la direction confédérale de la CGT s’en prend violemment à Jean-Luc Mélenchon. Que lui est-il reproché ?
- Actualité politique et sociale, Tribune libre

Dans un courrier public daté du 13 janvier, la direction confédérale de la CGT s’en prend violemment à Jean-Luc Mélenchon. Que lui est-il reproché ? Un post X du 8 janvier, dans lequel il écrit : « En désaccord formel avec la déclaration de Sophie Binet au nom de la CGT dénonçant les violations des droits de l’homme sous l’autorité de Maduro et abandonnant l’exigence de la libération immédiate du président vénézuélien. Je serai à Lyon au rassemblement pour affirmer notre soutien aux droits inaliénables du peuple vénézuélien et de ses institutions ». Accusé d’ingérence, de division du camp progressiste face à l’extrême droite et même de déstabilisation – rien que ça ! Jean-Luc Mélenchon n’aurait pas le droit d’exprimer son point de vue ni ses désaccords avec Sophie Binet ou la direction confédérale de la CGT.
Pour ma part, je considère qu’il faut revenir au fond du problème. En effet, le 8 janvier, la CGT a signé un appel avec plusieurs organisations dont la FSU, Solidaires, le PS, les écologistes et le PCF intitulé « Non à l’impérialisme ! Solidarité avec la population du Venezuela ! ». À aucun moment, ne figure l’exigence de libération du président du Venezuela Maduro et de son épouse, enlevés par le gouvernement américain. Il ne s’agit pas d’un oubli, mais d’une omission délibérée et acceptée par la direction confédérale au motif que l’urgence exigeait « le rassemblement le plus large possible », selon le courrier adressé à Jean-Luc Mélenchon.
Au nom de l’urgence et du rassemblement, la CGT a accepté de se ranger derrière ceux qui condamnent la forme de l’intervention américaine, mais pas le fond. Puisqu’au fond et à en juger par les déclarations des principaux chefs d’État et de partis, Maduro le méritait bien. Je ne suis pas d’accord. Refuser d’exiger le retour du président enlevé – quoi qu’on pense de Maduro, revient à légitimer l’intervention américaine.
J’ajoute que jamais je n’aurais signé un appel disant : « ni le peuple vénézuélien ni les Nations unies n’ont donné mandat aux États-Unis pour intervenir et s’accaparer des ressources du pays ». Et si c’était le cas, la CGT serait d’accord ? Et si cela concernait Cuba ? La CGT pense-t-elle qu’un peuple peut donner mandat à une puissance étrangère pour intervenir militairement dans son pays ? Qui parle au nom d’un peuple ? « Son » gouvernement ? Faut-il comprendre que les interventions militaires sous mandat de l’Onu qui ont conduit aux bombardements de l’Irak en 1991 et de la Libye en 2011 étaient légitimes ?
Ce débat ne justifie certainement pas un courrier public d’une rare violence à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon, qui représente et incarne, de mon point de vue, la seule force politique conséquente de rupture avec Macron. Ne faudrait-il pas plutôt s’en prendre, sur le même ton, à Macron et aux coupes budgétaires qui servent à financer et à préparer la guerre ?
Déjà début janvier, je me suis posé des questions à la lecture de l’éditorial de Sophie Binet dans la revue de la CGT, Ensemble, intitulé : « L’optimisme de la volonté ». Elle y écrit qu’en 2025, « notre stratégie d’unité et de mobilisations a mis en échec l’essentiel du projet de régression sociale porté par Emmanuel Macron, le gouvernement et le patronat ».
Il est indiscutable que les syndicats CGT sont en permanence sur le pont et remportent des victoires, mais comment peut-on dire que la CGT, sur le plan confédéral donc, a « fait échouer le plan Bayrou » ? Bayrou a perdu le vote de confiance organisé à l’Assemblée nationale le 8 septembre 2025 et a dû démissionner. J’y apprends que « nous avons condamné Emmanuel Macron à l’impuissance (…) en lui retirant toute capacité de réformer ». Je croirais entendre le PS…
Que Macron soit entravé est, me semble-t-il, davantage le résultat de la dissolution de l’Assemblée nationale, de la censure des gouvernements Barnier et Bayrou et de l’opposition de la France insoumise, qui ne ménage pas ses efforts pour appliquer le mandat de rupture qui lui a été confié par ses électeurs. Je relève d’ailleurs que c’est LFI qui a porté le vote de nationalisation d’Arcelor à l’Assemblée. Mais ça, on ne l’écrit pas.
J’apprends par ailleurs, en lisant les vœux de Sophie Binet, que la confédération a organisé des centaines de manifestations pour Gaza. Lesquelles ? LFI a organisé des centaines de manifestation contre le génocide partout dans le pays rassemblant des dizaines de milliers de participants, mais la CGT ?
Que je sache, Macron est encore au pouvoir. Et l’on peut difficilement contester que la situation réelle dans le pays ne fait que s’aggraver : Sécurité sociale, écoles, hôpitaux, services publics, licenciements, marche à la guerre. D’ailleurs, les grèves qui se développent dans les services d’urgence ces derniers jours, conséquences du rejet massif des coupes budgétaires, qui aboutissent à la situation catastrophique des hôpitaux que nous connaissons, et qui est sur le point d’être aggravée par le budget 2026 en cours d’adoption par 49.3, mériteraient d’être soutenues par la confédération, et pas seulement par des communiqués.
Ce qui m’interroge le plus, c’est ce passage des vœux de Sophie Binet : « Partout, ce sont toujours les trois mêmes ingrédients qui permettent à l’extrême droite d’arriver au pouvoir : la division des forces progressistes, leur éloignement des aspirations des travailleurs et travailleuses et la compromission de la droite avec l’extrême droite ». Ce ne serait pas la politique de Macron qui est responsable de la progression électorale de l’extrême droite ? Le RN est passé de 8 députés en 2017 à 119 en 2024, mais Macron n’y serait pour rien ? Et de nous sortir le même refrain, entonné depuis des décennies pour prétendument faire barrage à l’extrême droite, avec le résultat que l’on connaît : sans l’unité des « forces progressistes », point de salut ! Mais l’unité avec qui ? Le PS qui s’efforce depuis des mois de sauver Macron ?
S’il est légitime que la CGT donne son point de vue sur l’attitude des « forces progressistes », cela implique d’accepter la réciproque. Au lieu de sermonner Jean-Luc Mélenchon, la CGT devrait travailler davantage avec la principale force de rupture du pays. Ce serait certainement plus utile. Et cela contribuerait sans doute à construire l’unité des « forces progressistes » dont le peuple a largement besoin.
