« La paix est, et a toujours été, une affaire syndicale »

Après Paris en octobre dernier, un meeting international contre la guerre se tiendra à Londres le 20 juin prochain. Pour sa préparation, la coalition britannique Stop The War a réuni en ligne, le 21 janvier, des responsables syndicaux (extraits).

Manifestation à Manchester, cortège du syndicat Unison en 2025 (photo AFP).
Par la rédaction d’IO
Publié le 29 janvier 2026
Temps de lecture : 10 minutes

« Il est désormais très clair que le 20 juin sera un événement international majeur »

John Rees, du National Union of Journalists

« Nous avons contribué à l’organisation – avec les camarades français, des députés de la France insoumise et des syndicalistes français – de la conférence de Paris pour la paix en octobre dernier. Elle a rassemblé quatre mille personnes, avec une énergie remarquable et des délégations très impressionnantes venues de toute l’Europe, et elle reposait fortement sur la mobilisation syndicale.

Dès le départ, lorsque nous avons planifié cette conférence, nous avions toujours l’intention d’en organiser une seconde à Londres. J’étais avec Alex Gordon et Chris Nineham, qui sont présents à cette réunion, ainsi qu’avec Clément, lors d’une réunion de préparation à Paris il y a une dizaine de jours.

Il y avait des délégations du Parti du travail de Belgique, de Podemos, de Die Linke, ainsi que de certains syndicats espagnols. Il est désormais très clair que cette conférence sera un événement international majeur. Une conférence préparatoire, uniquement destinée à mobiliser pour Londres, est déjà prévue à Berlin en mai. Et les camarades espagnols se sont engagés à organiser une troisième conférence à Madrid après celle de Londres.

Nous sommes donc en train de construire un véritable internationalisme ouvrier sérieux, opposé à la guerre. Nous avons déjà commencé à recevoir – et j’en ai partagé certains extraits dans le tchat – des réponses d’organisations syndicales. Des sections locales adoptent déjà la résolution qui figure sur le site de Stop the War.

Je pense que nous devons faire cela à une très, très grande échelle. D’abord au sein du mouvement syndical, mais ensuite nous devons nous appuyer sur cette base pour nous adresser aux personnes dont les enfants seront enrôlés, dont les impôts serviront à financer le réarmement, et à ces secteurs de la classe ouvrière qui ne sont pas organisés dans les syndicats.

Il faut utiliser cette dynamique pour les entraîner dans une activité organisée, anti-impérialiste et syndicale. Et ce sera une bataille au sein même des syndicats. Permettez-moi de lire un titre du Daily Telegraph d’hier : « Les hésitations de Starmer sur la défense mettent la Grande-Bretagne en danger, avertit une dirigeante syndicale. » Il s’agissait de Sharon Graham *, expliquant qu’il fallait accélérer les dépenses en armement.

C’est une bataille qui concerne directement nos vies et nos moyens de subsistance, et le mouvement syndical doit en être au cœur. Nous avons une opportunité énorme avec cette conférence. »

(*) Secrétaire générale du syndicat général Unite deuxième plus important syndicat britannique.

 

« L’idée selon laquelle les dépenses de défense seraient riches en emplois est un mythe que nous devons combattre au sein du mouvement syndical »

Micaela Tracey-Ramos, membre de l’exécutif national d’Unison 1Syndicat du secteur public ; principal syndicat britannique, avec 1,3 million de membres.

« Toute personne qui respecte la paix devrait condamner les actions des États-Unis. Il n’est donc pas surprenant que notre propre gouvernement se soit aligné totalement sur les États-Unis et ait refusé de condamner les actions de Trump au Venezuela. (…)

Qu’il s’agisse de faciliter le génocide à Gaza ou d’observer les États-Unis commettre un terrorisme d’État contre un autre pays, notre gouvernement est parfaitement disposé à ignorer la loi si cela lui permet de continuer à servir l’impérialisme et l’hégémonie américains.

Dans le même temps, notre gouvernement augmente massivement les dépenses militaires et poursuit cette marche vers la guerre en Grande-Bretagne. Cela se produit alors que nos adhérents dans les services publics sont confrontés au sous-financement, à l’effondrement des services publics et à la crise du coût de la vie. La population ouvrière en Grande-Bretagne est déjà poussée à bout. (…)

Pour les syndicalistes, cette marche vers la guerre en Grande-Bretagne constitue une menace directe pour le niveau de vie et la sécurité de nos membres. La paix est, et a toujours été, une affaire syndicale. (…)

On entend souvent les partisans de l’augmentation des dépenses militaires, y compris au sein du mouvement syndical, affirmer que cela stimulerait la croissance économique et créerait de meilleurs emplois pour nos membres. (…) Construire des bombes et des chars n’améliore pas la productivité, n’augmente pas le niveau de vie et ne génère pas une activité économique durable, car cela n’accroît pas la capacité productive de l’économie. (…)

L’idée selon laquelle les dépenses de défense seraient riches en emplois est donc un mythe que nous devons combattre au sein du mouvement syndical. Si le gouvernement voulait réellement créer des emplois bien rémunérés et socialement utiles, il investirait dans les services qui permettent à la société de fonctionner, et non dans des armes conçues pour la destruction.

Mais le mouvement pour la paix au sein du mouvement syndical a réalisé d’énormes progrès, notamment grâce à la motion présentée au TUC2Congrès national des syndicats en Grande-Bretagne.l’an dernier – « des salaires, pas des armes » – portée par l’UCU3Principal syndicat britannique des travailleurs de l’enseignement supérieur.. Je suis fière que cette motion ait été adoptée et fière de la position d’Unison en soutien à cette motion. (…)

En tant que syndicalistes, notre message doit être clair. Nous devons nous opposer à la marche vers la guerre et à l’expansion de la production d’armes. (…) La classe ouvrière britannique a besoin d’emplois, de logements et d’espoir, pas de bombes.

« La militarisation est une opération politique qui exige une réponse syndicale »

Clément Poullet, secrétaire général de la Fnec FP-Force ouvrière

« La semaine dernière, je parlais au téléphone avec une collègue. Elle m’a raconté un voyage scolaire organisé dans le cadre du programme Erasmus. Le programme comprenait une visite du musée de la guerre, une « marche du soldat » dans la boue pendant des heures, de nuit, des séances photo où les élèves posaient avec des armes devant des chars, et même des simulations de bombardements…

Les enfants en sont sortis complètement traumatisés. Ma collègue est révoltée. Elle m’a dit : « Ce n’est pas le rôle ni la mission de l’école. »

La propagande guerrière est omniprésente. (…) Jeudi dernier, le président Macron a déclaré aux industriels de l’armement : « Nous devons aller plus vite, produire davantage. Nous entrons dans une économie de guerre. » Les fabricants d’armes ont répondu : « Oui, mais les financements publics sont insuffisants. »

Dans ce contexte, le budget 2026 vient d’être imposé sans vote à l’Assemblée nationale, grâce à un pacte avec des députés socialistes. Ce budget accorde près de 7 milliards d’euros supplémentaires à l’effort de guerre, tout en imposant l’austérité aux services publics, aux politiques sociales et à la protection sociale collective.

Camarades, pendant ce temps, des patients meurent sur des brancards à l’hôpital, faute de lits et de soignants.

La ministre des Armées vient de présenter le nouveau service militaire « volontaire ». La cible de cette nouvelle conscription, ce sont les 100 000 lycéens qui ne trouvent pas de place à l’université chaque année.

La marche vers la guerre dicte l’ensemble de la politique gouvernementale.

La militarisation est une opération politique qui exige une réponse syndicale. Je sais que c’est difficile. Je sais que la pression est énorme dans les syndicats pour forcer tout le monde à accepter l’effort de guerre. (…) Nous avons eu cette discussion lors du congrès de ma fédération le mois dernier. L’écrasante majorité, des centaines de délégués, ont déclaré : « Nous ne voulons pas préparer nos élèves à la guerre ! Nous voulons un syndicat qui lutte pour empêcher la guerre et le blocage total de nos revendications. »

Un syndicat qui apporte un soutien concret, au quotidien, aux personnels, aux parents, aux élèves et aux étudiants pour résister. Un syndicat qui organise des grèves, des occupations, des délégations… pour empêcher la militarisation des écoles.

C’est ce que nous ferons pour mettre fin aux programmes d’endoctrinement militaire dans les établissements scolaires. (…)

Je remercie le NEU* et la camarade Louise Regan pour son message de solidarité, dans lequel elle invite le congrès de la Fnec FP-FO à participer à la réunion de Londres contre la guerre. C’est ce que nous allons faire. Ce matin, le comité exécutif de mon syndicat a adopté la résolution suivante : « Le comité exécutif s’engage pleinement dans la préparation de la réunion de Londres du 20 juin et invite l’ensemble de ses syndicats à y participer. »

Camarades, avant cette réunion, nous serions heureux de vous accueillir en France afin d’organiser ces discussions avec des syndicalistes de tous les secteurs.

(*) Syndicat national de l’éducation (Grande-Bretagne).

 

« La paix n’est pas seulement une position morale. C’est une position de classe »

Maryam Eslamdout, secrétaire générale du syndicat du transport TSSA (Transport Salaried Staffs’ Association)

On me dit souvent que, lorsque les gens entendent les mots « politique étrangère » ou « guerre », on leur explique que ce sont des sujets lointains, réservés aux politiciens, aux généraux ou aux commentateurs télévisés – quelque chose qui se passe à l’étranger, sans rapport avec nos vies ici ni avec les syndicats, qui devraient se cantonner aux questions dites « de base », comme les salaires. Mais en réalité, la guerre est une question syndicale, et la paix est directement dans l’intérêt des classes populaires. (…)

Premièrement, parlons de celles et ceux qui font réellement ces guerres. Ce ne sont pas les fils et filles de milliardaires. Ce ne sont pas les députés ni les dirigeants des entreprises d’armement. Ce sont des hommes et des femmes de la classe ouvrière qui s’engagent parce que les emplois décents sont rares, parce que les formations et apprentissages sont sous-financés, ou parce que l’armée semble être le seul salaire stable proposé. (…)

Deuxièmement, lorsque les guerres créent des réfugiés, ce sont les communautés populaires qui font preuve de solidarité. Les réfugiés ne sont pas logés dans des quartiers sécurisés ou des résidences de luxe. Ils sont installés dans des zones où le logement est déjà rare, où les cabinets médicaux sont déjà débordés, où les écoles sont déjà sous pression. Et ce n’est pas la faute des réfugiés – ils sont aussi des victimes de la guerre. (…)

(Maryam Eslamdout développe ensuite sur le coût de la guerre, l’inflation liée à la guerre en Ukraine, la hausse du prix du pétrole et ses répercussions sur la classe ouvrière et donc le rôle des syndicalistes, Ndlr.)

Et ensuite, nos adhérents sont envoyés dans des conflits sociaux avec des employeurs du secteur public dont les budgets sont étranglés précisément par ces choix politiques. On nous demande d’être « réalistes », tandis que l’industrie de l’armement n’a jamais à se serrer la ceinture. (…)

Les politiques étrangères agressives n’apportent pas la sécurité aux travailleurs et ne les rendent pas plus riches. Elles nous appauvrissent, nous divisent et nous épuisent. La paix n’est pas seulement une position morale. C’est une position de classe. Et c’est pourquoi être anti-guerre ne nous éloigne pas du syndicalisme. Cela en fait pleinement partie.

« Le mouvement syndical, quels que soient ses faiblesses et ses défauts, doit être au cœur de l’opposition à la guerre »

Lindsey German, coordinatrice de la coalition Stop the War

« Je pense – et tous les intervenants y ont fait référence d’une manière ou d’une autre – qu’une chose essentielle que nous devons comprendre, c’est que le mouvement syndical, quels que soient ses faiblesses et ses défauts, doit être au cœur de l’opposition à la guerre. (…)

Il est très facile d’écouter Trump aujourd’hui et de penser qu’il est complètement fou – et il l’est peut-être.

Mais malheureusement, il est le président de la plus grande puissance militaire et économique du monde.

Et quand on regarde les réactions face à lui, on voit beaucoup de libéraux dire : « Oh, Mark Carney, le Premier ministre du Canada, n’est-ce pas formidable qu’il tienne tête à Trump ? » Même Starmer, de façon assez étonnante, a réussi aujourd’hui à prendre un air grave au Parlement et à dire qu’il n’était pas d’accord avec Trump.

Mais la vérité, c’est que leur manière de s’opposer à Trump consiste à l’imiter. Tous ces pays vont augmenter leurs dépenses militaires, se préparer à davantage de guerres, envisager l’envoi d’une « Coalition des volontaires » en Ukraine en cas d’accord de paix, et planifier des hausses massives des dépenses d’armement à nos dépens.

Comme les intervenants précédents l’ont clairement expliqué, cela représente une attaque massive contre les classes populaires. Et les seules forces capables d’être à l’avant-garde de leur défense sont les syndicats. C’est pourquoi nous devons nous battre contre la conscription. Nous devons nous battre contre l’Otan.

Nous avons lancé aujourd’hui une pétition et nous organisons une réunion dimanche à ce sujet : nous exigeons le retrait du personnel militaire américain de Grande-Bretagne. Il y en a plus de 10 000 dans ce pays. Il existe 13 bases que les Américains contrôlent de fait. Ces bases doivent être fermées. Il en va de même pour Ramstein en Allemagne et pour les nombreuses autres bases américaines à travers l’Europe. Ce sont des enjeux extrêmement importants pour nous. (…) Que pouvons-nous faire ?

Plusieurs propositions ont été avancées, et je suis largement d’accord avec tout ce qui a été dit. Le point soulevé par Micaela sur la manifestation pour la Palestine à la fin de la semaine prochaine est crucial. Nous devons absolument la construire et la renforcer autant que possible.

Et la journée d’action du 12 février est également essentielle : nous devons essayer d’y attirer de nouvelles forces, parler de ce qui se passe réellement et rappeler qu’il n’y a pas de cessez-le-feu.

Mais bien sûr, il ne s’agit plus seulement de la Palestine. Cela touche au cœur même des conditions de vie des populations dans le monde entier – y compris aux États-Unis, où les gens sont confrontés à des agents racistes et fascistes de l’ICE qui attaquent les migrants et celles et ceux qui les soutiennent.

Une grande grève et journée de débrayage sont prévues à Minneapolis ce vendredi, et nous devons lui exprimer toute notre solidarité et notre soutien. (…)

Nous devons élever le niveau de mobilisation. Nous devons nous mettre en ordre de bataille. Ils sont en ordre de bataille les uns contre les autres, mais aussi contre nous, et si nous voulons réussir à les faire reculer, nous devons être capables d’affronter cela collectivement. »

 

« Nous devons faire vivre ce débat et ce mouvement à la base »

Chris Nineham, membre de Unite et vice-président de la coalition Stop the War

Sur beaucoup des sujets que nous abordons, de larges majorités sont de notre côté, y compris sur la question de la pétition mentionnée par Lindsay, que nous lançons dans les vingt-quatre prochaines heures : il s’agit d’une pétition demandant l’expulsion de tout le personnel militaire américain de Grande-Bretagne. 55 % de la population soutiennent cette revendication.

Je pense qu’il y a une tentation de se dire que, parce que la situation internationale semble si sombre, nous serions une minorité assiégée. Ce n’est pas le cas. Notre tâche est de tendre la main à ces personnes et de commencer à les organiser. (…)

La dernière chose que je voulais dire, c’est qu’il est absolument clair que nous devons adopter une position ferme de type « stop aux guerres de Trump ». Nous devons appeler à stopper ces tentatives d’apaisement avec Trump, car c’est essentiellement ce que nous observons actuellement.

Nous devons exiger le retrait des troupes américaines et du personnel américain de Grande-Bretagne. Mais nous ne voulons pas non plus tomber dans le camp d’une Europe remilitarisée. C’est pourquoi il est très important que, parallèlement, nous maintenions le slogan « Le social, pas la guerre » (welfare, not warfare) comme un axe central de notre action. (…)

 

Au sujet du combat contre le pacte Aukus

Alex Gordon, ancien secrétaire général du RMT*

Je voulais simplement soulever la question du pacte Aukus – Australie, Royaume-Uni, États-Unis – qui est le traité tripartite visant à construire des sous-marins nucléaires, à propulsion nucléaire mais aussi armés de l’arme nucléaire, destinés à être déployés dans le Pacifique, afin de transformer pour la première fois le Pacifique en une région dotée d’armes nucléaires.

En décembre, juste avant Noël – en décembre 2025 – notre organisation sœur, notre syndicat frère, le Maritime Union of Australia, a organisé une conférence dans l’État de Victoria, à Melbourne, autour de l’opposition à Aukus. Deux responsables du syndicat RMT, mon syndicat, ont participé à cette conférence : l’un de nos responsables nationaux en charge des marins et l’un des membres de notre comité exécutif national.

C’était une conférence très bien fréquentée. Il y avait des syndicalistes australiens issus d’un grand nombre de syndicats, venus de tout l’État de Victoria. Et il existe en Australie un mouvement très important contre le déploiement de sous-marins nucléaires qui devraient être construits à Barrow-in-Furness et déployés à Perth et en Australie-Occidentale, où les docks sont déjà en cours d’aménagement.

Il y a un mouvement de terrain qui mène des actions directes contre le déploiement de ces sous-marins. L’un des aspects intéressants de la situation actuelle est que les États-Unis semblent se retirer – ou en tout cas hésiter – et se désengager du traité Aukus lui-même, au motif qu’ils veulent construire les sous-marins aux États-Unis, et non à Barrow-in-Furness. Or c’était précisément la promesse avancée par le gouvernement conservateur lorsqu’il a signé le traité Aukus en 2020.

Le gouvernement travailliste actuel – je pense notamment à John Healey, notre lamentable soi-disant secrétaire d’État à la Défense, ancien attaché de presse du TUC – a présenté le pacte Aukus comme la base même de sa vision d’une relance de l’économie par les dépenses militaires. Mais tout cela est en train de s’effondrer – pas « au sud » au sens géographique vers l’Australie, mais de façon générale.

(…) Je pense donc que nous devrions mettre davantage en avant la question désastreuse du pacte Aukus et faire en sorte que les gens comprennent qu’il ne s’agit en aucun cas d’un avenir sûr pour les travailleurs de Barrow-in-Furness ni pour ceux d’ailleurs dans ce pays.

(*) Syndicat national des travailleurs du rail, du transport maritime et des transports publics.