Réédition de « Fascisme et grand capital », de Daniel Guérin
On ne peut qu’être frappé par l’actualité du livre de Daniel Guérin alors que le contexte général est bien différent de ce qu’il était dans les années 1930 – tant du point de vue de la situation internationale que du point de vue de la classe ouvrière et de ses organisations.
- Fascisme, Tribune libre et opinions

En introduction de cette note de lecture, je voudrais évoquer une scène du roman L’Ordre du jour d’Éric Vuillard sur la prise du pouvoir par Hitler.
« Autour de la table sont réunis Gustav Krupp, Albert Vögler, Günther Quandt, Friedrich Flick, Ernst Tengelmann, Fritz Springorum, August Rosterg, Ernst Brandi, Karl Büren, Günther Heubel, Georg von Schnitzler, Hugo Stinnes Jr., Eduard Schulte, Ludwig von Winterfeld, Wolf-Dietrich von Witzleben, Wolfgang Reuter, August Diehn, Erich Fickler, Hans von Loewenstein zu Loewenstein, Ludwig Grauert, Kurt Schmitt, August von Finck et le Dr Stein. Nous sommes au nirvana de l’industrie et de la finance. (…) Après une longue attente, le maréchal Göring, président du Reichstag, fait son entrée et évoque les élections du 5 mars 1933 : “Il faut en finir avec l’instabilité du régime ; l’activité économique demande du calme et de la fermeté. (…) Si le parti nazi obtient la majorité, ajoute Göring, ces élections seront les dernières pour les dix prochaines années et même, ajoute-t-il dans un rire, pour cent ans » Göring est suivi par Hitler qui s’engage alors auprès des participants qui vont financer son parti aux élections.
Évocation saisissante qui, alors que les situations sont bien différentes, fait ressortir magistralement des traits communs avec l’actualité.
Pour en revenir à Fascisme et Grand Capital, Daniel Guérin1Nouvelle édition, mai 2025, Libertalia, 13 euros, 625 pages. a écrit ce livre magistral en 1936, à chaud pourrait-on dire. Il l’a complété en 1945. Maspero le rééditera en 1965.
Confronter les paroles et les actes
L’actualité du livre découle du point de vue politique qui est celui de Daniel Guérin et qu’il exprime ainsi : « L’antifascisme est illusoire et fragile qui se borne à la défensive et ne vise pas à abattre le capitalisme lui-même. »
D’où le titre du livre. Un titre qui peut interroger. Quelles sont les relations entre le système capitaliste et le fascisme ? Le fascisme ne se présente-t-il pas, justement, comme « antisystème » ?
La méthode du livre est très pédagogique. Sur chaque question, Daniel Guérin confronte les discours des partis fascistes et leurs actes. Et pour cela, il passe en revue : les bailleurs de fonds ; les troupes ; la mystique ; les bandes fascistes ; l’antisémitisme ; la politique économique ; la politique agricole.
Ce recensement donne l’occasion à l’auteur de rendre compte de tous les aspects du fascisme et de confronter les paroles et les actes. Ajoutons que l’exigence de fournir, pour chaque rubrique, les exemples provenant de l’histoire italienne et de l’histoire allemande, permet de balayer toute la situation.
« Les gros capitalistes, écrit Daniel Guérin, sont arrivés au point où seule l’aide de l’État peut les sortir du marasme. »
Cette constatation, étayée par l’analyse de la situation dans l’Allemagne et l’Italie des années 1930, est fondamentale, car elle relie le fascisme à la crise du mode de production capitaliste et à la répression de la révolution par ceux même qui étaient censés la défendre (assassinats de Liebknecht et Rosa Luxemburg par la social-démocratie en janvier 1919).
Cette aide indispensable de l’État ne peut être accordée directement aux capitalistes sous peine de soulever toute la société contre leurs privilèges.
Les organisations fascistes doivent donc enrôler une partie de la société pour demander les mesures auxquelles les puissants aspirent. Et cela, bien sûr, au nom des intérêts de la patrie !
Daniel Guérin nous explique comment les nazis arrivent à convaincre les couches déclassées de la population (paysans pauvres, artisans, chômeurs) que le marasme dans lequel le capitalisme les entraîne est le produit des exigences de la classe ouvrière et des droits qu’elle a obtenus. C’est la classe ouvrière qui les vouerait à la misère par les normes qu’elle a arrachées.
Identifié à la patrie, contre les étrangers de l’extérieur et de l’intérieur, l’État se fait le gendarme du grand capital à travers la répression et la violence de rue qui supplée, si nécessaire, l’appareil d’État.
« Les nazis adoptent l’idée d’un parlement économique consultatif, des conseils économiques régionaux élus avec, au sommet, une chambre suprême économique chargée de concilier les divers intérêts. »
Le développement du corporatisme est inséparable de l’augmentation de la violence répressive contre la classe ouvrière et ses organisations. C’est au nom de l’intérêt général que les bandes armées du capital (« légales » ou illégales) frappent les ouvriers.
Enfin, le racisme, l’antisémitisme ne sont pas la cause mais les instruments du développement de la répression qu’ils justifient.
La politique de la social-démocratie et du Parti communiste
Même si les situations ne sont pas du tout comparables, l’analyse du passé est très éclairante. Surtout lorsque Daniel Guérin étudie les conditions dans lesquelles la classe ouvrière et ses organisations ont été, dans les années 1930, paralysées par les appareils (de la social-démocratie et du stalinisme).
Il rappelle, à juste titre, que les nazis ont pris le pouvoir sans avoir, à aucun moment, la majorité dans les urnes.
C’est dans ce contexte que la social-démocratie, dont la politique est déterminante pour de très larges masses, « ne conçoit qu’une seule tactique : faire confiance à l’État bourgeois, demander aide et protection à l’État. Leur leitmotiv ? “État interviens !” »
À la politique sociale-démocrate de collaborationn avec la bourgeoisie répond la politique de division de la direction stalinienne du KPD (Parti communiste d’Allemagne).
En juillet 1931, les dirigeants de la IIIe Internationale expliquaient : « Les social-démocrates, afin d’abuser les masses, proclament délibérément que le principal ennemi de la classe ouvrière est le fascisme. »
Incontestablement, la social-démocratie utilise le danger fasciste pour soutenir les partis bourgeois au nom de la « démocratie ».
La réponse est-elle ailleurs que dans l’affirmation d’une voie ouvrière indépendante pour battre et le fascisme et les partis bourgeois en réalisant l’unité avec la social-démocratie ?
Mais pour les dirigeants staliniens, le fascisme n’est pas le danger. Et même, disent-ils, « dans de nombreux pays capitalistes développés, le fascisme sera le dernier stade du capitalisme avant la révolution sociale ».
Après les fascistes, la révolution sociale ?
Trotsky en tire une conclusion dès un article d’août 1931 : « Le fait est là : dans une campagne déterminée, la bureaucratie stalinienne entraîna les ouvriers révolutionnaires dans un front unique avec les nationaux-socialistes contre la social-démocratie »2Cahiers du CERMTRI n° 183..
On a vu le résultat. Les élections du 5 mars 1933, malgré la répression, malgré la violence contre la classe ouvrière, malgré la capitulation du KPD, apportent 43,9 % des voix aux nazis. Le KPD en tire la conclusion que les masses n’ont pas voulu combattre et annonce qu’il ne veut pas d’une aventure ! On sait ce qui s’ensuivit.
Comme on le voit, on peut trouver dans le livre de Daniel Guérin beaucoup d’arguments pour comprendre et agir.
