Entretien avec Richard Martin, directeur du théâtre Toursky à Marseille
« Le Toursky est une aventure qui n’a jamais cessé (...). Il a toujours subi des attaques de la part de ceux qui ne supportaient pas son indépendance et son insolence. », confie Richard Martin à « Informations ouvrières ».
- Culture

Fin janvier, se constituait, à Marseille, un comité de soutien du Théâtre Toursky. Informations ouvrières en avait relaté sa création. Depuis, de multiples appuis se sont exprimés, dont le député Jérôme Legavre, membre de la Commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale.
Nous avons rencontré, dans sa chambre d’hôpital, son directeur et fondateur Richard Martin. A cette occasion, il a exprimé un soutien total à la mobilisation contre la réforme des retraites. A certains de ses détracteurs qui lui reprochent de vouloir continuer à près de 80 ans, nous nous contenterons de citer André Breton et Léon Trotsky qui s’insurgeaient, en 1938, « contre ceux qui prétendent assujettir l’activité intellectuelle à des fins extérieures à elle-même… ».
Personne ne doit empêcher les artistes d’aller jusqu’au bout de leur vie créatrice.
Enfin, Richard Martin a apprécié tout à fait la façon dont un journal comme Informations ouvrières pouvait donner sa place à la défense de la liberté de l’art et des artistes, comme un écho, nous a-t-il dit, à son sous-titre :« L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. »
F. C.
Bonjour Richard Martin. Pouvez-vous vous présenter et présenter le Théâtre Toursky ?
Richard Martin : A Marseille, existait, salle Ceylan, à Saint-Mauront, dans un quartier à majorité communiste, le Théâtre quotidien de marseille (TQM) où Antoine Vitez a fait ses premiers pas, Michel Fontaine, des artistes qui seront réputés mais qui ne plaisaient pas aux politiques. C’est toujours la même chose. Des gens qui ne cessent d’humilier les artistes. Ils partiront, la rage au ventre.
C’est à Marseille que j’ai connu Tania, la mère de mon fils Richard. Venue de la Comédie française, elle m’a fait connaître, rue Grignan, un des rares théâtres de l’époque, ouvert seulement le dimanche. Nous y avons créé le théâtre Massalia pour les jours de la semaine. On a fait un spectacle notamment pour défendre le théâtre Sylvain menacé de devenir un parking. C’est là qu’on a connu, dans la troupe amateure du Théâtre des 4 vents, un comédien formidable, le père d’Ariane Ascaride.
Tania a mis en scène le Journal d’un fou de l’écrivain russe Nicolas Gogol. Quelquefois, nous n’avions qu’un seul spectateur. Et puis, petit à petit, des artistes nous ont rejoints. Des acteurs, des chanteurs comme Chelon, Lavilliers…
Il y a 52 ans, la naissance du Toursky
On finit par avoir une troupe de sept comédiens. On a monté L’île aux chèvres d’Ugo Betti. J’ai demandé l’autorisation de travailler dans la salle Ceylan abandonnée et désolée. Il a fallu tapisser les murs de 5 000 plaques à œufs contre la réverbération du son. On a nommé ce théâtre du nom d’Axel Toursky, poète surréaliste, auteur d’articles sur la peinture, qui venait de se tuer en voiture, le jour même de mon arrivée.
Je n’ai jamais demandé d’autorisation à personne pour mener l’aventure du Toursky. Il s’agit du développement culturel populaire dans un quartier le plus pauvre d’Europe.
Tu ne peux pas parachuter un directeur dans un tel endroit enraciné dans l’histoire de la ville.
Insolence et indépendance depuis 52 ans
Les premières installations ont été faites avec le matériel de l’Alcazar qui avait dû fermer. Grâce au maire, Robert Vigouroux, on a refait le théâtre. Lors de l’inauguration du nouveau théâtre, Léo Ferré était là. Michel Fontaine est venu avec un « brigadier »1bâton qui sert à frapper les 3 coups sur le plancher de la scène, juste avant le début d’une représentation. sur lequel était inscrit que le TQM passait le relais au Toursky.
R. Vigouroux sera d’ailleurs amené à présider un comité de soutien, en 2009, face à l’Etat qui avait supprimé les subventions au Toursky.
Le Toursky est une aventure qui n’a jamais cessé, rassemblant des spectateurs de partout, des amis et offrant ce qu’il y a de meilleur dans le domaine de la création. Il a toujours subi des attaques de la part de ceux qui ne supportaient pas son indépendance et son insolence.
Aujourd’hui, les attaques continuent pourquoi ?
R. M. : Je ne les comprends pas. Puisque celui qui les mène aujourd’hui, m’avait défendu à l’époque contre la suppression de 85 000 euros de subvention par Jean-Claude Gaudin en 2019. Je n’ai plus envie de le nommer2Jean Marie Coppola, adjoint PCF à la Culture de Benoît Payan, maire de Marseille (Ndlr). Ils laissent entendre que je ne serais plus capable, à mon âge, de mener mes affaires.
Il y a six ans, déjà, la responsable « théâtre » de la DRAC, avait dit que j’étais un « vieillard ». En 2013, le responsable socialiste Mennucci 3Mennucci, futur candidat socialiste à la mairie qui fera liste commune avec Coppola en 2014. avait déjà parlé d’une « transition du Toursky », élément de langage qu’on retrouve parmi les propos malveillants d’aujourd’hui.
Ils disent que je suis sous influence, s’en prennent à Françoise, mon administratrice qui est aussi mon épouse, et qui effectue un travail énorme pour le Toursky. Tous mes amis comprennent que sans elle, je ne pourrai pas mener ce combat.
Ils prétendent que je suis « vieillissant ». C’est parfaitement humiliant. C’est un racisme insupportable que je n’admets pas plus pour moi que pour n’importe qui. S’il y a longtemps que je sais qui poursuivra ce travail, dans le même esprit, et la même insolence, je ne demande à personne l’autorisation de le faire.
Ils ne fréquentent pas les théâtres. J’ai l’impression qu’ils pensent que je dirige une MJC avec un babyfoot. Les plus grands artistes du monde sont venus au Toursky, dans ce quartier déshérité. Je souhaite qu’on vienne le visiter pour les poètes qui le fréquentent, et non pour sa réputation de misère.
Ils m’ont fait mettre des collaborateurs au chômage économique en supprimant des subventions. De nombreux artistes en pâtissent. Ils prétendent que c’est par solidarité alors qu’ils ont fait tellement de mal. Je m’interroge toujours sur les objectifs de cette municipalité. Est-ce pour donner le théâtre à un copain, comme on l’a vu à l’Espace Julien ?
Le théâtre appartient-il à la mairie ?
R. M. : En 1970, le maire de Marseille, Gaston Deferre, a attribué, pour les murs du théâtre, un bail emphytéotique4L’emphytéote est un quasi-propriétaire du bien qui lui est donné à bail (Wikipedia) de 99 ans à la Compagnie Richard Martin qui est une association loi 1901, avec son conseil d’administration, son président et son commissaire aux comptes. Nous n’avons de compte à rendre qu’à ces derniers. Nous ne devons faire en tant qu’association, ni déficit, ni bénéfice.
S’il y a aujourd’hui à résoudre un déficit, c’est à cause de la suppression de subventions en 2022 et 2023. Ils nous reprochent de mal gérer alors que ce sont eux qui nous ont enlevé deux fois 80 000 euros. Le tout accompagné de rumeurs et de calomnies.
Quels sont, selon vous, les rapports entre la culture et les pouvoirs politiques ?
R. M. : Un ancien élu régional PC, pour justifier les attaques contre le Toursky, dit que je suis d’extrême-droite ou de droite extrême… Il a oublié que j’ai fait barrage face au FN qui remontait la Canebière et qui, grâce à moi, n’a pu le faire. Cela dit, il y a trop longtemps qu’on dit aux artistes qu’ils doivent se plier devant les politiques, et les technocrates. Regardez des metteurs en scène de génie qui sont remerciés comme Jean-Marie Villégier5« La fin de mon mandat coïncidait avec le changement de majorité ; il n’a pas été renouvelé. J’entends encore Jacques Toubon, nouveau ministre, m’annoncer sa décision : “Vous n’êtes pas fait pour diriger un théâtre, me dit-il. Vous me remercierez plus tard ». Je n’en suis pas encore là. » (Entretien avec Jean-Marie Villégier – Emmanuelle Pesqué, Open Edition Books).
Durant le confinement, on a dit que la Culture n’était pas essentielle. Alors qu’il s’agit d’une vision portée par les poètes qui nous en donnent la direction. Je ne lâcherai rien car c’est un problème de dignité et d’honneur. Toutes ces révoltes depuis 52 ans, ce sont toujours la même révolte.
Alors que soutiens de tous bords et initiatives multiples se poursuivent et s’organisent, quelles sont les dernières nouvelles ?
R. M. : On nous parle de « conciliation ». Je comprends que ce sont des compromissions. On plie un peu ? On peut toujours s’arranger ? Ce n’est pas une conciliation, c’est une complicité. Ils veulent se débarrasser de moi, point barre.
Nous avons réuni les pièces du dossier qui prouvent que nous sommes entièrement dans notre droit. Une médiation est mise en place avec un cabinet d’avocats qui s’est mis en contact avec la mairie de Marseille.
Votre engagement contre la guerre n’a jamais cessé. Dernièrement, vous avez signé l’appel « Halte à la guerre ». Pourquoi ?
R. M. : C’est une idée que j’ai toujours défendue, et qui est dans le cœur de tous les poètes.
Prévert disait : « Quelle connerie, la guerre ». Je partage sa réflexion. Je suis très touché par celle-là. S’il n’est pas acceptable qu’un pays veuille en occuper un autre, les artistes russes qui sont mes amis depuis si longtemps travaillent toujours avec mes amis artistes ukrainiens.
Ce sont des hommes et des femmes de paix. Je suis soutenu à Marseille par leurs associations réciproques. Sous le masque du nationalisme, ce sont toujours les mêmes qu’on abime. C’est insupportable.
Propos recueillis à Marseille, le 6 mars 2023
Richard Martin, avant la création du TourskyRichard Martin : « Mon premier contact avec Marseille, fut quand je m’étais enfui de l’école religieuse où j’étais à 14 ans, parce que j’y avais refusé l’humiliation d’une punition et que j’avais rendu sa gifle à un professeur. Après plusieurs jours d’errance, mon père m’a récupéré et m’a soutenu. Je suis né à Nice. J’ai hésité entre la peinture et le théâtre. A 18 ans, je suis monté à Paris. J’ai commencé très pauvre, et j’ai trouvé chez les saltimbanques toute l’amitié, la fraternité et la flamme qu’on a ou pas pour faire ce métier. J’ai fait du théâtre de boulevard sur la rive droite, avec des acteurs très connus. De la télé, du cinéma, et des tournées. Ça a marché. Puis, je me suis demandé ce que je faisais là. Je me suis dit : « Tu ne peux pas te cacher. C’est une histoire entre toi et toi. » Je suis passé de la « rive droite » à la « rive gauche ». Au Vieux Colombier, on a joué Aristophane, Il fallait changer toutes les 30 représentations, et trouver toujours un nouveau contrat pour faire un théâtre qui me plaît, qui est drôle et qui fait réfléchir. Mais les gens ne le suivent que très partiellement. Je me suis alors renseigné sur les pionniers du théâtre populaire. Arrive Mai 68. J’ai participé à l’occupation de l’Odéon. Il y a eu un grand souffle fraternel. Je me suis dit : « C’est possible ! » Et puis quand le soufflé est retombé, j’ai vu les « vedettes » remettre leurs vestes à une telle allure que ça m’a désespéré. Il y avait des cars de CRS partout. Je me suis sauvé. J’avais connu le théâtre à Marseille auparavant, lors la tournée du Retour de la famille Hernandez, en jouant pendant 15 jours à l’Alacazar avant qu’il ne ferme définitivement. Le cours Belzunce m’avait donné l’impression d’un village universel, fraternel et ouvert. J’y suis retourné. » |
