« Le diable est peut-être déjà sorti de sa boîte »
Actions de blocages, manifestations de la jeunesse tous les soirs et grèves se généralisent. En réaction, le gouvernement a intimé l’ordre de réprimer.
- France, Retraites

Avec lucidité, le politologue Jérôme Jaffré (Le Journal du dimanche, 19 mars) s’inquiète de la situation ouverte par le recours au 49.3 sur le projet de loi sur les retraites : « Une partie du pays est en rage. Ce n’est plus une colère sociale ou politique, mais de l’antimacronisme pur et dur, comme en 2018 avec les Gilets jaunes. La question, c’est celle
de l’embrasement, ou pas, du pays. »
Les développements de ces derniers jours apportent un début de réponse. Le journal du capital financier L’Opinion (20 mars) décrit : « Le scénario d’un blocage du pays et d’une giletjaunisation de la contestation contre la réforme des retraites prend de la consistance. » Coup sur coup, le recours au 49.3, jeudi 16 mars, puis le vote de la motion de censure « transpartisane » qui a manqué à 9 voix près de renverser le gouvernement, ce lundi 20 mars, ont mis le pays en ébullition : actions de blocages, manifestations de la jeunesse tous les soirs et grèves se généralisent. En réaction, et parce qu’il ne lui reste que cet ultime recours, le gouvernement a intimé l’ordre de réprimer.
Cette situation provoque une crise terrible au sein même de la majorité présidentielle, au point qu’Emmanuel Macron est contraint de sortir de sa réserve ce mercredi 22 mars pour tenter de trouver « l’issue de secours » et « éviter le krach politique », comme le titre le journal bourgeois Le Figaro (21 mars). Quant au vote de la motion de censure : « “Il entérine presque définitivement l’illégitimité de notre gouvernement”, avoue, amer, un poids lourd Renaissance à l’Assemblée. » (Le Figaro, 21 mars.)
Ce mardi 21 mars, la grève des éboueurs s’étend, les assemblées générales à l’université se massifient, les trois quarts des raffineries sont à l’arrêt ou en voie de l’être dans les prochaines heures (cf. encadrés en page 3) : le blocage provoqué par les grévistes de la raffinerie de Fos-sur-Mer (13) et défendu par des centaines de dockers, éboueurs et métallos revêtus de leurs chasubles syndicales fait jusqu’à présent reculer les forces de l’ordre.
Ce qui fait dire au journal L’Opinion (idem) : « le diable – un mouvement incontrôlé et violent – est peut-être déjà sorti de sa boîte. » Exact ! En ne retirant pas sa réforme, en faisant fi de toutes les alertes politiques et syndicales, en utilisant brutalement la répression, M. Macron en est déjà le principal artisan. Croire que cela ferait reculer la masse de plus en plus mobilisée contre l’illégitime serait un très mauvais calcul.
Chacun ferait mieux de se rendre compte que tout ce qui est incontrôlé n’est pas violent. Bien souvent, la violence est parfaitement organisée et contrôlée pour de basses besognes. BFMTV ou CNews en donnent la preuve, heure par heure, en mettant l’accent sur les poubelles brûlées et autres exactions. Mais ils sont aussi contraints de montrer dans tout le pays des millions d’hommes et de femmes parfaitement normaux qui défilent pacifiquement depuis cinq jours dans tout le pays. Que des structures syndicales ou politiques les y aient conviés ou pas.
Parce que spontanés, ces millions seraient-ils responsables de la violence ? Vieille chanson – qui va bientôt inclure la recherche d’un « chef d’orchestre grand manipulateur » – dont tout le monde sait qu’elle ne fait pas partie de nos airs favoris.
