La pression de la masse n’en finit pas de produire ses effets

Portant un constat lucide sur la situation, le journal patronal « Les Echos » estime, parmi bien d'autres : « Le blocage est complet, tant aux niveaux politique que social. »

6 000 manifestants ont convergé à Vire (Calavdos), circonscription d'Elisabeth Borne, le 1er avril 2023 (photo Lou Besnoit / AFP)
Par Pierre Valdemienne
Publié le 5 avril 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Cherchant à tourner la page des retraites au plus vite, le chef de l’Etat tente d’avancer, avec l’annonce du « plan eau »  ou encore la rallonge de 1,5 milliard d’euros pour le budget militaire 2023 qui a été examiné en Conseil des ministres ce mardi 4 avril.

Le journal patronal Les Echos (3 avril) commente en ces termes : pour le premier,  « vers une hausse des factures d’eau pour les consommateurs » ; pour le second, « le ministère des Armées bénéficie aussi d’un nouveau coup de pouce budgétaire très conséquent dès cette année » .

Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a même annoncé, dimanche 2 avril dans Le Parisien, le financement du projet du successeur du porte-avions « Charles-de-Gaulle », dont l’entrée en service est prévue en 2038, pour un montant de… 10 milliards d’euros ! Pour rappel, c’est le même montant que le déficit présumé des caisses de retraite avancé par le gouvernement.

Fallait-il s’attendre à autre chose ?

Emmanuel Macron se devant de satisfaire aux injonctions du capital financier, fallait-il s’attendre à autre chose ?

Dans le même temps, son ministre de l’Intérieur cherche, quant à lui, des cibles pour justifier le chaos que son gouvernement sème avec sa « réforme » des retraites. Dans une interview au Journal du Dimanche (2 avril), Gérald Darmanin a déclaré : « M. Mélenchon (…) ne fait qu’appeler aux manifestations interdites (…), essaie d’obtenir par le désordre ce qu’il n’obtient pas par les urnes. »  Rappelons quand même que la « majorité présidentielle » n’a pas obtenu par les urnes de majorité parlementaire et, ce faisant, tente de faire passer ses projets à coups de 49.3, provoquant ainsi le plus gigantesque « désordre » qu’aucun gouvernement de la Ve République n’est parvenu à créer…

Quant aux « manifestations interdites » , le tribunal administratif de Paris vient de désavouer, le 1er avril, le locataire de la place Beauvau : les arrêtés d’interdiction de manifester dans la ville de Paris prononcés par la préfecture de police sont jugés illégaux en ce qu’ils portent atteinte aux libertés fondamentales.

Quelques jours plus tôt, le Conseil d’Etat avait déjà déploré le « caractère erroné » d’une déclaration de Gérald Darmanin qualifiant de  « délit »  méritant « une interpellation »  toute participation à une manifestation non déclarée.

Il faut bien le dire : chaque jour qui passe rajoute de l’eau au moulin de la crise

L’éditorialiste du Parisien  (3 avril) rapporte : « C’est l’un des tout premiers macronistes qui nous parle. (…). Et voilà ce qu’il dit : “Macron peut continuer à avancer, mais à une condition, qu’il n’ait pas, en plus, un front interne”  »,  ajoutant : « MoDem et Horizons supportent de moins en moins “l’arrogance” de Renaissance, Bayrou et Philippe ont les yeux rivés sur 2027, partout des écuries se préparent. »

Pour tenter de calmer la colère de la jeunesse, le gouvernement a renoncé à généraliser le service national universel (SNU). Une annonce « pour éteindre un incendie. Au moment où la jeunesse semble entrée pour de bon dans la protestation contre la réforme des retraites » , indique le journal Libération  (29 mars).

Le lendemain, Les Echos rapportent les propos d’un ministre, « blême » , qui lâche : « Cela va instiller l’idée qu’on peut donc reculer et donner des ailes aux syndicats sur la retraite. »

Sur un autre front, la Haute Autorité de santé (HAS) s’est prononcée, jeudi 30 mars, en faveur de la levée de l’obligation vaccinale pour les soignants.

« Si la cheffe du gouvernement refuse de parler des 64 ans, “on partira”, a prévenu Laurent Berger. » (Le Parisien)

Samedi 1er avril, profitant du retour d’Elisabeth Borne dans sa circonscription, plus de 6 000 manifestants se sont donné rendez-vous à Vire, ville du Calvados de 17 000 habitants où s’est présentée la Première ministre aux élections législatives en 2022, pour exprimer leur rejet de la « réforme » des retraites.

La veille, la locataire de Matignon avait déclaré en réponse à la proposition du secrétaire général CFDT, Laurent Berger : « Mettre un projet de loi en pause, cela n’existe pas. »

Pour autant, Elisabeth Borne a convié les confédérations à une « consultation » ce mercredi 5 avril.

Commentaires des intéressés rapportés par Le Parisien (3 avril) : « Si la cheffe du gouvernement refuse de parler des 64 ans, “on partira” , a prévenu Laurent Berger. “Ça peut durer cinq minutes”, a abondé la nouvelle patronne de la CGT, Sophie Binet. »

« Une très mauvaise nouvelle pour le gouvernement »

Concernant l’élection de cette dernière, les développements très significatifs qui sont intervenus au 53e Congrès confédéral de la CGT et qui ont vu l’échec cinglant de la candidature sociétale incarnée par Marie Buisson ne sont pas de nature à rassurer l’exécutif : « C’est une très mauvaise nouvelle pour le gouvernement » , titre Franceinfo (31 mars). Dans son discours de clôture, Sophie Binet a affirmé combattre jusqu’au retrait de la « réforme ».

Plus globalement, et contrairement aux spéculations gouvernementales selon lesquelles les confédérations ne remettraient pas en cause la « légitimité » de la procédure parlementaire, l’unité syndicale sur l’exigence du retrait de la « réforme » des retraites tient bon. La grève et les manifestations interprofessionnelles se préparent, jeudi 6 avril.

Sur un plan politique, et dans la continuité de ce qu’elle a fait à l’Assemblée dans la dernière période, La France insoumise (LFI) a refusé de participer à la « consultation » organisée par Elisabeth Borne ce lundi.

« Le blocage est complet » (Les Echos)

Portant un constat lucide sur la situation, le journal patronal Les Echos (3 avril) en déduit : « Le blocage est complet, tant au niveaux politique que social. »

Dans ce contexte, que décidera le Conseil constitutionnel, qui doit examiner le projet de loi sur les retraites jusqu’au 14 avril ? D’autant que les principales dispositions contenues dans ce projet de loi de financement de la Sécurité sociale rectificatif (rappelons-le !) posent quand même problème sur un strict plan juridique.

Décidément, la pression exercée par la masse depuis des semaines, dans l’unité syndicale, et confortée par la force politique de rupture incarnée par LFI n’en finit pas de produire ses effets…