Une polarisation de la classe derrière le vote LFI

Pour procéder à une analyse, même succincte, du résultat des élections européennes, on compare à des élections du même type donc aux précédentes élections européennes.

Le soir des résultats, à Paris (photo AFP).
Par Daniel Shapira
Publié le 13 juin 2024
Temps de lecture : 4 minutes

Pour apprécier le résultat de la liste LFI, il faut rappeler qu’en 2009, en 2014, comme en 2019, les listes précédentes (sous le sigle du Parti de gauche, du Front de gauche puis de LFI) ont chaque fois recueilli environ 6 %. Et cette fois-ci, LFI passe de 6,31 % à 9,89 %.

Et ce, alors qu’une offensive hystérique s’est déchaînée depuis des mois contre LFI, accusée d’« antisémitisme », d’« apologie du terrorisme », ou, pour reprendre la formule utilisée par Glucksmann lundi soir, de « brutalisation de la vie politique ». C’est dire la forte progression de LFI à ces élections.

Mais cette progression de 3,6 % n’est pas uniforme sur le tout le territoire national, loin de là. En effet, dans 35 départements (plus d’un tiers) LFI régresse par rapport à 2019. Il ne s’agit pas de tous les citer ici. Dans la plupart des cas, ce sont des départements ruraux peu peuplés. Signalons que parmi ces 35 départements, il y a la Somme (80) où LFI passe de 8,51 % à 7,02 %, soit une baisse de 1,49 point ! Il y a pourtant un député LFI dans ce département contrairement à la quasi-totalité des autres départements où LFI recule. Ce député LFI est François Ruffin qui, depuis des années, ne cesse d’expliquer que, lui, il sait comment s’implanter en zone rurale.

Mais si LFI régresse dans 35 départements, d’où vient cette progression ? Essentiellement de grandes villes, banlieues et quartiers populaires, où réside la population la plus exploitée, victime bien souvent à la fois de la pire exploitation et du racisme.

Quant aux grandes villes, telles Grenoble, Lille, Strasbourg, Montpellier où LFI arrive en tête, c’est aussi la jeunesse qui s’est exprimée, celle qui a manifesté pour le cessez-le-feu à Gaza.

Parmi les départements qui connaissent la plus forte progression de LFI, il y a tous les départements, sans exception, de la région parisienne, le Rhône, les Bouches-du-Rhône, le Bas-Rhin, l’Isère, la Haute-Garonne et le Nord. Ainsi par exemple en Seine-Saint-Denis, LFI passe de 11,04 % à 37,13 % (+ 26,09 %), dans le Val-de-Marne de 7,18 % à 21,19 % (+ 14,01 %), dans le Rhône, de 5,29 % à 14,11 % (+ 8,82  %), dans les Bouches-du-Rhône, de 7,03 % à 13,43 % (+ 6,40  %), dans l’Isère, de 6,09 % à 10,47 % (+ 4,38 %). Or ces départements sont parmi ceux où l’abstention a le plus reculé. Alors qu’elle diminue nationalement de 1,37 %, dans le Rhône elle diminue de 6,05 %, dans l’Isère de 5,59 %, en Seine-Saint-Denis de 3,92 %, dans les Bouches-du-Rhône, de 3,81 %, dans le Val-de-Marne, de 3,66 %.

LFI en tête dans de nombreuses villes de banlieue

Que signifient ces résultats ? Dans les départements les plus peuplés et notamment dans les banlieues de Paris, Lyon, Marseille, le vote pour LFI a fait reculer l’abstention ouvrière et populaire. Celle-ci n’avait cessé de progresser dans ces quartiers, et là, LFI a redonné de l’espoir dans « la force de tout changer » (contre la vie chère, les massacres à Gaza, etc.)

Un dernier aspect spectaculaire, c’est le nombre de villes de plus de 35 000 habitants où LFI arrive en tête : Grenoble, la banlieue de Lyon (Bron, Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Villeurbanne), Strasbourg, Mulhouse, Lille, Roubaix (avec 42,4 % quand le RN est à 18,57 % et tous les autres en dessous de 10 %), Villeneuve-d’Ascq (banlieue de Lille), Creil (avec 47,70 % quand le RN est à 20 % et tous les autres en dessous de 10 %) et Montpellier. Quant à la région parisienne, LFI est en tête dans 48 villes de plus de 35 000 habitants avec des percées spectaculaires comme à Mantes-la-Jolie (43,09 %), Gennevilliers (52,84 %), Bobigny (52,96 %), Aubervilliers (48,42 %), Aulnay-sous-Bois (40,23 %), Bondy (45,68 %), Épinay-sur-Seine (47,40 %), La Courneuve (58,12 %), Le Blanc-Mesnil (44,58 %), Noisy-le-Sec (41,32 %), Saint-Denis (50,38 %), Sevran (47,28 %), Stains (52,59 %), Tremblay-en-France (43,50 %), Villepinte (49,94 %), Argenteuil (43,36 %), Garges-lès-Gonesse (56,55 %) pour ne citer que les villes où LFI fait plus de 40 %. Il s’agit pour ces villes de ce qui s’appelait autrefois la « ceinture rouge », hier bastions du PCF, aujourd’hui de LFI. Une seule conclusion s’impose à la lecture de ces résultats : c’est bien une polarisation de classe qui s’est manifestée derrière le vote LFI.

 

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À Montpellier, jeunes et quartiers populaires mettent en déroute le RN et Macron

À Montpellier, un autre carton pour LFI pour ces européennes 2024. Dans la capitale de l’Hérault, la liste de LFI portée par Manon Aubry, arrive en tête devant tous ses concurrents. Elle a réuni 24,18 % des suffrages exprimés. C’est plus du double que le score des insoumis lors des européennes de 2019, (9,88 %, 4ᵉ place). Ainsi, LFI coiffe au poteau l’extrême droite, dont le progrès (faible) dans la ville est imputable à 7 longues années de macronisme.

Du côté du camp présidentiel, c’est la débandade. Arrivé en tête en 2019 (22,77 %), la liste portée par Valérie Hayer sombre et perd la moitié de ses points. Elle se hisse à la 4ᵉ place, à 11,09 %, soit moins de la moitié du score de LFI.

« Merci aux habitantes et habitants de Montpellier qui ont placé La France Insoumise en tête aux européennes. C’est 14 points de plus qu’en 2019 », s’est réjouie Nathalie Oziol, désormais ex-députée LFI de la 2ᵉ circonscription de l’Hérault.

Le moment politique des plus intenses, enclenché par la dissolution de l’Assemblée nationale dimanche soir, en ferait presque oublier les scores des différents partis au scrutin du 9 juin. Les succès de la liste insoumise sont aussi nombreux que notables. Largement en tête à Lille, mais aussi Strasbourg ou Mulhouse. Dans 11 villes de plus de dix mille habitants, les insoumis regroupent plus de la moitié des suffrages. Dans 290 villes de plus de 10 000 inscrits, LFI est en tête de la gauche.

« Les quartiers et la jeunesse ont massivement voté Insoumis. D’une élection européenne à l’autre, ils nous ont donné un million de voix supplémentaires. 71 % de progression », se réjouit Jean-Luc Mélenchon. Voilà la fameuse « Nouvelle France », dont LFI fait l’éloge. Maintenant, que faire ? Hier, 10 juin, à l’initiative de LFI, les formations politiques de gauche se sont entendues pour partir ensemble aux législatives sur la base d’un programme de rupture. Un accord pour un nouveau front populaire. L’Histoire s’écrit, alors que le président de LR, Éric Ciotti, a annoncé faire alliance avec le Rassemblement National et que le camp présidentiel est au bord de l’implosion.