« Comment vaincre le fascisme ? »

« Comment vaincre le fascisme » est une brochure de Léon Trotsky. Le 19 juin dernier, le Cercle d’études Pierre-Lambert en proposait une relecture, dans une conférence publique animée par Jean-Marc Schiappa.

Les conférences sont en libre accès sur la chaîne youtube.com/@CercleEtudesPierreLambert
Par Jean-Marc Schiappa
Publié le 8 juillet 2024
Temps de lecture : 5 minutes

En 1940, dans un de ses derniers textes, Trotsky précisait « Le fascisme est chaque fois le maillon final d’un cycle politique spécifique ainsi composé : une crise des plus graves de la société capitaliste, une radicalisation croissante de la classe ouvrière, une sympathie croissante vis-à-vis de la classe ouvrière et une aspiration à un changement de la part de la petite bourgeoisie rurale et urbaine, une confusion extrême de la grande bourgeoisie, ses manœuvres lâches et perfides visant à éviter le point culminant de la crise révolutionnaire : suivie d’un épuisement du prolétariat et une confusion et une indifférence croissantes, une aggravation de la crise sociale, un désespoir de la petite bourgeoisie, son aspiration à un changement, une névrose collective de la petite bourgeoisie, sa prédisposition à croire aux miracles et aux mesures violentes, une hostilité croissante vis-à-vis du prolétariat qui l’a déçue dans ses espérances. Telles sont les prémisses pour une rapide formation du parti fasciste et pour sa victoire. »

Le fascisme est une réponse donnée à un moment donné

Le fascisme n’est pas une idéologie. L’extrême-droite, comme le fascisme et le nazisme, ce sont avant tout des méthodes, des pratiques, des faits et certainement pas un corpus idéologique détaché des forces qui les commandent qui serait la force initiale qui entraînerait les actes, mais c’est l’inverse.

On parle de « projet fasciste » ici ou là, c’est une erreur : le projet fasciste c’est l’écrasement physique du mouvement ouvrier par des bandes armées. Si on enlève cela – ce qui est loin d’être négligeable – le projet fasciste et le projet libéral ou le projet conservateur, c’est exactement la même chose.

Il y a peut-être des variations sur tel ou tel thème mais rien de plus : le projet au sens social, c’est un projet capitaliste de maintien de l’ordre immuable.

On cite, à juste titre, les votes communs RN/Macron sur toutes les questions essentielles. Le programme du RN, n’est-ce pas exactement le programme de Macron ?

Rien ne doit bouger, il n’y a pas d’idées d’extrême droite. Leur seule « idée », c’est le maintien de l’ordre immuable voulu par Dieu (ou par la nature, pour les réactionnaires athées).

La destruction par la force du mouvement ouvrier organisé d’abord, de la démocratie parlementaire ensuite (ou de ses formes), est le trait essentiel du fascisme. Disons-le nettement : il en est l’acte fondateur. La construction d’un régime qui se veut organique, c’est-à-dire pour qui la collaboration des individus, des groupes, des classes est indispensable parce que dans un organisme la collaboration de toutes les parties est nécessaire, la construction d’un tel régime – donc – est l’objet du fascisme. Mais on voit que c’est l’objet aussi de toutes, absolument toutes, les formes de domination de la bourgeoisie.

Quand Macron parlait des « premiers de cordée », ce qui comptait n’était pas le fait qu’il y ait des premiers mais que tout le monde soit attaché à la même corde. Donc la différence est dans la forme du projet non dans son fond.

On connaît la formule de Benito Mussolini : « Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en dehors de l’État », on peut l’appliquer sans problème à Macron avec une idéologie d’État sur les « valeurs de la République », que le même État macroniste est incapable de définir, hormis l’obéissance réglementaire au pouvoir (SNU, port de l’uniforme, militarisation croissante de la société et de la jeunesse) appuyée par une violence policière d’État.

Quelle est l’idéologie du capitalisme ?

Peu importe la forme politique (parlementarisme, bonapartisme ou fascisme), à ce point de la discussion, c’est le corporatisme (ou l’organicisme). Les pauvres ont besoin des riches, les ouvriers ont besoin des patrons. Les ouvriers ne sont rien (« les rien »). D’un certain point de vue, c’est vrai ; s’il n’est pas organisé, le prolétariat est une collection d’individus en concurrence. On est une classe tant qu’on est une classe opposée à une autre.

Et les trois formes politiques sont différentes même si elles visent toutes les trois à assurer la domination de la bourgeoisie.

La détestation des musulmans ne vient pas seulement de l’extrême droite réactionnaire colonialiste mais aussi d’une certaine partie de la gauche, des pseudo-intellectuels, des petits-bourgeois qui se prennent pour une élite. Ne croyez pas que l’apostrophe contre Rachel Kéké « il faut la former » soit seulement l’opinion d’une journaliste du Figaro.

S’il y a un fascisme possible, il vient de là. Les éditorialistes sans lecteurs et les youtubeurs sans clientèle, les journalistes spécialistes de tout et de n’importe quoi, de Riolo à Praud en passant par Caroline Fourest ou Michel Onfray. L’ancien rappeur Joey Starr a cette formule « Hanouna, vous coupez la télé, c’est qui ? ».

L’électorat RN est extraordinairement hétérogène pour une part, c’est un vote anti-Macron dans une situation de confusion et de calomnies anti LFI. Des signes très nets ont indiqué un changement depuis l’annonce de la coalition NFP.

L’argumentation de Trotsky consiste précisément à montrer que ces couches condamnées, ruinées, reléguées, etc. « ne peuvent trouver de salut que par la politique prolétarienne, changeant les bases de la société, rompant avec le système capitaliste, alors que les démagogues fascistes les trahiront au bénéfice des capitalistes ».

Le fascisme contre la classe ouvrière et ses organisations

Le fascisme c’est, d’abord, la destruction du mouvement ouvrier organisé par la force sur la base d’une défaite, d’un écrasement permis par la politique des dirigeants. Burrin le rappelle fort à propos « la victoire du fascisme s’accomplit par la destruction des organisations ouvrières et la suppression des libertés démocratiques ».

Ce qui caractérise le fascisme est l’écrasement de la classe ouvrière sur la base d’une défaite. Qu’est ce qui emmène à la défaite ? C’est le fait que l’ennemi bénéficie de l’appui de la politique des dirigeants…

Mais on a les moyens, pour le moment, de s’organiser, parce que la bourgeoisie n’a pas encore choisi.

Les LR, on l’a vu – mais ils ne sont pas les seuls – sont en pleine crise. De ce point de vue, peut-être n’a-t-on pas accordé assez d’importance à la prise de position du sommet de la gendarmerie CONTRE l’utilisation de leur image par le RN. Est-ce que cela veut dire qu’il n’y a pas de bandes organisées ? Non. Il y en a et les mesures appropriées sont nécessaires. Les choses peuvent évoluer vite et la responsabilité des propriétaires des médias est énorme.

Comment aujourd’hui combattre le fascisme ?

Pourquoi oublient-ils que la Macronie a voté exactement la même chose ? Pour faire comme s’il y avait une différence de nature entre les deux ? Pour appeler à voter Macron et les siens entre les deux tours, histoire de faire barrage ?

C’est s’engager à fond pour la victoire de ce « Nouveau Front populaire » pour infliger la plus lourde défaite possible au RN et à Macron sur le plan électoral et dans ce mouvement renforcer la IVe Internationale et La France insoumise pour répondre aux attentes des travailleurs et jeunes qui acceptent des compromis mais qui refuseront les compromissions et qui veulent une vraie rupture.

Les gens qui affluent dans les groupes d’action de La France insoumise ou dans les manifestations peuvent avoir des illusions électorales mais fondamentalement ils n’y viennent pas pour la politique de Glucksman ni de Faure ni de Roussel. Ils y viennent pour, à leur façon et dans des conditions nouvelles, se battre contre Macron/RN, etc. mais aussi pour poursuivre le « dégagisme » incarné dès le départ par La France insoumise.

La répression et la spécialisation des forces de police (ne jamais oublier le rôle de Cazeneuve socialiste dans cette opération), la machine propagandiste médiatique et financière déjà à l’œuvre en donnent une idée… ils se préparent consciemment ou confusément eux aussi pour contrer les moyens de lutte de classe de la classe ouvrière, la grève, la grève générale, les moyens d’auto organisation…

Le combat passe par la mobilisation populaire, par la rupture, par LFI et non par des combinaisons d’appareils. Il doit y avoir un contenu de classe.

(Re)visionnez les conférences publiques du Cercle d’études Pierre-Lambert : http://youtube.com/@CercleEtudesPierreLambert