Le mouvement ouvrier organisé contre la guerre impérialiste

Les organisations syndicales ont pour vocation d’unir et de représenter le prolétariat. Malgré les difficultés et les faiblesses, elles restent des outils irremplaçables dans le combat du prolétariat contre les guerres impérialistes.

A Paris, le 9 mars 1956, manifestation et grève d’ouvriers pour l’indépendance de l’Algérie, à l’appel du Mouvement national algérien, dirigé par Messali Hadj. (AFP)
Par Jean-Marc Schiappa
Publié le 27 juin 2026
Temps de lecture : 4 minutes

Par leur nature même, différente de celle des partis politiques, et malgré les difficultés et les faiblesses, les organisations syndicales qui ont pour vocation d’unir et de représenter le prolétariat, sont un outil et un enjeu de la lutte des classes. En conséquence, ces organisations ont souvent été dans le passé (et aussi actuellement, quoi qu’il puisse en paraître superficiellement) des outils irremplaçables dans le combat du prolétariat contre les guerres impérialistes.

Pendant la guerre d’Algérie

Ce fut le cas pendant la guerre d’Algérie malgré la lourde pression du colonialisme, y compris au sein de la direction des organisations syndicales.

Les révolutionnaires, sur cette question comme sur les autres, ne se comportent pas en doctrinaires imprécateurs mais cherchent à avancer concrètement avec des courants ou des militants qui ne partagent pas toutes leurs positions.

Le réformiste Bothereau, dirigeant de Force ouvrière, fut, à plus d’une reprise, un de ces militants.

Authentique syndicaliste, Bothereau était à la fois représentant du courant réformiste et dirigeant de la confédération CGT-FO, sans contradiction entre ces trois déterminations.

À l’inverse, certains dirigeants de FO (Lafond, Le Bourre) étaient les représentants directs du colonialisme belliciste au sein de la confédération et durent la quitter assez rapidement. Syndicalisme et bellicisme sont opposés et inconciliables à terme, à un moment ou à un autre.

En 1956, en Algérie, la guerre révolutionnaire et la répression militaire et policière, permise par le vote des pouvoirs spéciaux à l’armée par les députés socialistes et communistes, font rage. Par différents mouvements spontanés dont le plus connu est la grève générale d’août 1953, la classe ouvrière essaye de se défaire de la tutelle des appareils, notamment socialiste et communiste. Situation à laquelle il faut trouver une issue.

Débat dans la confédération CGT-FO

Le débat se mène dans la confédération CGT-FO. « Ainsi, face à un poids non négligeable des partisans du maintien de l’Algérie dans la France, alla-t-il [Bothereau] chercher, en 1956 au Comité confédéral national d’Amiens, le soutien d’Alexandre Hébert ou de militants comme André Bergeron, pour affirmer : “Il ne faut repousser aucune solution, pas même celle de l’indépendance.1La naissance de Force ouvrière, édition Michel Dreyfus et al., Presses universitaires de Rennes, 2003.” » est-il dit dans un colloque consacré à la naissance de FO.

Cela aboutit à la motion de compromis suivante :

« Le CCN de la CGT-FO, réuni les 5 et 6 mai 1956 à Amiens, après un examen attentif du drame algérien, constate :

1) Que la politique dite “d’intégration” est largement dépassée ;

2) Que le mouvement syndical pour rester fidèle à sa vocation pacifique et anticolonialiste doit affirmer une nouvelle fois qu’une solution du conflit algérien ne saurait être trouvée dans une épreuve de force.

Dans ces conditions, le CCN estime que l’intérêt véritable des peuples et des travailleurs algériens et français implique que tout soit mis en œuvre pour obtenir rapidement un cessez-le-feu.

En conséquence, le CCN lance un appel angoissé aux antagonistes pour que les armes se taisent et fassent place à la discussion.

Afin de créer les conditions favorables au cessez-le-feu, le CCN réclame le limogeage immédiat de tous ceux qui, dans l’administration et la police, portent par leurs agissements une lourde part de responsabilité dans la tragique situation actuelle et demande la mise au pas des ultras qui aggravent chaque jour la tension. Par ailleurs, il condamne et réprouve toutes les exactions et tous les crimes commis au nom de tous les nationalismes en Afrique du Nord.

Le CCN réaffirme les principes de l’internationalisme ouvrier.

Il rappelle que les réformes politiques, pour nécessaires qu’elles apparaissent, ne sauraient à elles seules conduire à l’émancipation des travailleurs. En conséquence, le CCN mandate le bureau confédéral pour qu’en accord avec les organismes de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres, Ndlr) il agisse en vue de la sauvegarde des intérêts des travailleurs. »

Deux ans après, les choses se sont aggravées. Et à nouveau le CCN de FO prend nettement position.

La Vérité, journal des trotskystes à cette époque, le 22 mai 1958, dans un article non signé mais très vraisemblablement du camarade Pierre Lambert, commente et publie un article du camarade Alexandre Hébert, secrétaire général de l’UD FO de Loire-Atlantique, extrait du journal L’Ouest Syndicaliste : « Le comité confédéral national de la CGT-FO, après I’UD-FO de la RP, après la Fédération de l’Éducation nationale, le SNI (Syndicat national des instituteurs, Ndlr) et d’autres syndicats, a fait sienne la proposition de la négociation sans exclusive ni préalable, pour laquelle se sont prononcés Messali Hadj et l’Union des syndicats des travailleurs algériens. Cela démontre qu’un dialogue fructueux s’engage entre le mouvement syndical francais et les organisations nationalistes et syndicales algériennes. En s’affirmant clairement et sans équivoque pour une solution positive, les syndicats ont, maintenant, la possibilité de peser de façon décisive, et d’en finir avec une guerre qui pompe les richesses du pays, fait couler le sang, et dont la poursuite comporte une menace non équivoque de dictature militaire.

L’article d’Alexandre Hébert démontre pleinement combien les révolutionnaires, partisans de l’indépendance du peuple algérien, peuvent, sans renier une seule de leurs positions fondamentales, trouver un langage et un terrain d’action communs avec d’autres courants de la classe ouvrière, pour imposer une plateforme de paix négociée. »

Dans son article, Alexandre Hébert écrit : « Il est clair que la seule façon de mettre fin à un conflit quel qu’il soit est d’abord l’ouverture de négociations entre parties en vue de la recherche d’un compromis.

Il faut donc dès maintenant organiser une conférence de la table ronde au cours de laquelle les représentants du peuple algérien (par le canal notamment de ses organisations syndicales et politiques) discuteront avec les représentants du gouvernement français. » L’article poursuit : « Quelle que soit la solution envisagée le peuple algérien devra être démocratiquement consulté. »

Alexandre Hébert conclut : « Seuls des syndicalistes libres – fidèles au véritable internationalisme ouvrier c’est-à-dire solidaires des travailleurs algériens (et indépendants des États ou groupe d’États) peuvent sérieusement envisager l’avenir de l’Algérie sous l’angle du droit du peuple algérien à l’auto-détermination et de la défense des libertés.

C’est pourquoi notre comité confédéral national réuni à Saint-Brieuc, les 10 et 11 mai, a réclamé une “négociation sans exclusive ni préalable”. Notre CCN a pris là une décision de la plus haute importance – 10 et 11 mai 1958, retenons bien cette date… Elle marquera dans l’histoire du mouvement ouvrier français. »

Dans les faits, la classe ouvrière, par l’intermédiaire d’une organisation syndicale, pose les termes à la solution du problème de la guerre.

De son côté, la bourgeoisie a pris la mesure de la situation et elle permet le coup de force de l’armée d’Algérie, prenant le pouvoir à Alger, le 13 mai 1958. Sans verser dans un quelconque complotisme, la proximité des dates est éclairante.

En agissant ainsi, elle rend, aussi, un fier service aux appareils socialiste et communiste afin qu’ils conservent leur tutelle sur la classe ouvrière.

En 2026, les problèmes ne se posent pas exactement de la même manière en raison notamment de l’effondrement de l’influence des appareils socialiste et communiste. Mais à vouloir les remplacer, ne risque-t-on pas de connaître le même sort ?

Répétons-le, syndicalisme et bellicisme sont incompatibles.