« L’islamophobie et le bellicisme sortent de la même chaîne de production »
Yasmine Adam, responsable des médias et des affaires politiques au sein de l’Association musulmane de Grande-Bretagne, a pris la parole au meeting international de Londres contre la guerre, le 20 juin. Voici des extraits.
- Actualité internationale, Meeting de Londres

« Il existe une phrase que l’on attribue à différentes personnes, mais je pense qu’elle appartient en réalité à notre mouvement dans son ensemble : “La première victime de la guerre n’est pas la vérité, mais la solidarité.”
Ceux qui envoient les autres mourir ont toujours su que leur plus grande vulnérabilité apparaît lorsque les travailleurs regardent au-delà des lignes qu’on a tracées pour les diviser – qu’elles soient fondées sur la race, la religion ou la nationalité – et qu’ils se reconnaissent les uns les autres.
Il y a vingt-trois ans, avec nos collègues de Stop the War et de la Campaign for Nuclear Disarmament (CND), nous avons posé les bases d’une coalition antiguerre contre l’invasion de l’Irak.
Beaucoup disaient que c’était trop compliqué, trop risqué. Pourtant, le 15 février 2003, deux millions de personnes ont défilé dans les rues de Londres. (…)
Il existe parfois une tendance à considérer les différentes formes d’oppression comme des réalités distinctes : le racisme d’un côté, la guerre de l’autre, l’extrême droite ailleurs, les droits des travailleurs dans une tout autre catégorie. Pourtant, notre mouvement a réussi précisément parce qu’il comprend que ces réalités ne sont pas séparées. Elles prennent leur source dans une même logique.
Avant que la “guerre contre le terrorisme” ne devienne une politique étrangère, elle a d’abord été une politique intérieure. Cela a nécessité la racialisation de ma communauté, présentée comme une population intrinsèquement suspecte.
Ce qui a suivi, c’est la mise en place d’un appareil de surveillance traitant les communautés musulmanes comme une menace qu’il fallait contrôler.
L’industrie de l’islamophobie qui s’est développée ensuite – qu’il s’agisse des groupes de réflexion, des médias ou des responsables politiques qui ont bâti leur carrière sur la haine des musulmans – s’est construite sur cette même logique. Et les guerres qui ont suivi, que ce soit à Bagdad, à Kaboul ou à Gaza, ont obéi à cette même logique. Car lorsqu’on parvient à convaincre suffisamment de personnes que certaines vies valent moins que d’autres, on peut continuer à faire circuler les bombes, les balles et les licences d’exportation d’armes.
C’est pourquoi lutter contre l’extrême droite n’a jamais été une distraction par rapport au combat contre la guerre. C’est un combat contre la guerre.
Les mêmes réseaux de donateurs, en Europe et en Amérique du Nord, soutiennent les mêmes gouvernements qui accélèrent les dépenses militaires, parlent de rétablir la conscription et présentent le choix entre les armes et les services publics comme s’il ne s’agissait pas d’un choix. L’islamophobie et le bellicisme sortent de la même chaîne de production. La solidarité avec la Palestine, l’engagement auprès des communautés musulmanes, l’antiracisme, la force du mouvement syndical et le mouvement antiguerre au sens large sont les différentes expressions d’une même conviction : “La justice ne peut pas être conditionnelle.”
Ainsi, lorsque notre mouvement a manifesté contre l’interdiction du hijab en France en 2004, c’était un acte de lutte contre la guerre. Chaque fois que nous nous mobilisons contre l’extrême droite, qu’il s’agisse du BNP1BNP : British National Party, Parti national britannique, parti nationaliste d’extrême droite., de l’EDL2EDL : English Defence League, organisation nationaliste et islamophobe. ou de l’un de leurs successeurs, c’est un acte de lutte contre la guerre. Parce que nous devons refuser, à chaque fois que le gouvernement tente de nous dire quelles victimes sont légitimes et lesquelles ne le sont pas.
C’est là l’essence même du combat contre la guerre. Le modèle que nous avons construit en Grande-Bretagne mérite d’être étudié, car nous devons être lucides. Certains mouvements européens ont trouvé plus facile de s’opposer à l’impérialisme occidental de manière abstraite que de défendre concrètement les communautés musulmanes. Beaucoup sont à l’aise avec un discours antiguerre tant qu’il ne les oblige pas à affronter l’islamophobie des États dans lesquels ils vivent.
On ne peut pas construire un mouvement contre le militarisme et la guerre tout en tolérant les idéologies qui les rendent possibles. On ne peut pas s’opposer aux marchands d’armes et à l’augmentation des dépenses de l’OTAN tout en acceptant l’idée que les communautés musulmanes constituent une menace qu’il faut gérer. Nous devons donc faire un choix.
Soit nous affirmons que le racisme et l’islamophobie sont des instruments de division, soit nous ne l’affirmons pas. Soit nous défendons la justice sans exception, soit nous ne la défendons pas. Soit nous construisons un mouvement dans lequel chaque travailleur, quelle que soit sa foi – ou son absence de foi –, quelle que soit son origine et quel que soit son pays, puisse se reconnaître, soit nous ne le faisons pas.
Je sais à quel mouvement je veux appartenir, à un mouvement qui a démontré, encore et encore, qu’il était capable de rassembler des millions de personnes dans les rues. J’espère que nous pourrons reproduire ce modèle, de toute urgence, dans toute l’Europe, pour l’avenir de nous tous. »
