Karl Liebknecht : député social-démocrate, seul à voter contre la guerre en 1914
En 1914, l’ensemble du groupe parlementaire du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), à l’époque le plus grand parti révolutionnaire du monde, vote les crédits de guerre. Un seul député vote contre : il s’agit de Karl Liebknecht.
- Contre la guerre, Histoire, Karl Liebknecht

En 1914, l’ensemble du groupe parlementaire du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), à l’époque le plus grand parti révolutionnaire du monde, vote les crédits de guerre. Un seul député vote contre : il s’agit de Karl Liebknecht. Il publiera un tract :![]() « L’ennemi principal est dans notre propre pays », et sera arrêté et emprisonné jusqu’en octobre 1918. Avec Rosa Luxemburg, ils vont fonder la Ligue spartakiste, et après des fusions avec différents groupes révolutionnaires, vont constituer le Parti communiste d’Allemagne. L’effondrement de l’empire allemand a abouti à ce que les dirigeants du SPD se retrouvent à la tête du pays et tenter, tant que faire se peut, d’éviter l’effondrement de l’État allemand et la révolution qui ferait la jonction avec la Russie révolutionnaire. Le chef du gouvernement social-démocrate, Friedrich Ebert, va donner mandat à Noske, autre dirigeant du SPD, de réprimer l’irruption révolutionnaire qui vient de se produire à Berlin et dans le pays. Ce sont les Corps francs qui vont écraser dans le sang la révolution spartakiste et arrêter Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, qu’ils vont battre et tuer. Ces Corps francs sont une milice de volontaires, généralement des militaires démobilisés, qui vont plus tard être la base des milices nazies. Nous publions dans cette page le discours de Karl Liebknecht au Reichstag refusant de voter les crédits militaires, et la lettre envoyée de sa prison aux participants à la conférence contre la guerre de Zimmerwald de 1915. |
Déclaration de Karl Liebknecht au Reichstag1Déclaration publiée en annexe de l’ouvrage d’Alfred Rosmer, Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, tome 1 : De l’union sacrée à Zimmerwald, Éditions d’Avron, mai 1993, pp. 510-511. (2 décembre 1914)
« Je motive ainsi qu’il suit mon vote sur le projet qui nous est soumis aujourd’hui.
Cette guerre, qu’aucun des peuples intéressés n’a voulue, n’a pas éclaté en vue du bien-être du peuple allemand ou de tout autre peuple. Il s’agit d’une guerre impérialiste, d’une guerre pour la domination capitaliste du marché mondial et pour la domination politique de contrées importantes ou pourrait s’installer le capital industriel et bancaire. Au point de vue de la surenchère des armements, c’est une guerre préventive provoquée solidairement par le parti de guerre allemand et autrichien dans l’obscurité du demi-absolutisme et de la diplomatie secrète.
C’est aussi une entreprise de caractère bonapartiste tendant à démoraliser, à détruire le mouvement ouvrier grandissant. C’est ce qu’ont démontré, avec une clarté sans cesse accrue et malgré une cynique mise en scène destinée à égarer les esprits, les événements des derniers mois.
Le mot d’ordre allemand : “Contre le tsarisme” tout comme le mot d’ordre anglais et français : “Contre le militarisme”, a servi de moyen pour mettre en mouvement les instincts les plus nobles, les traditions et les espérances révolutionnaires du peuple au profit de la haine contre les peuples. Complice du tsarisme, l’Allemagne, jusqu’à présent pays modèle de la réaction politique, n’a aucune qualité pour jouer le rôle de libératrice des peuples.
La libération du peuple russe comme du peuple allemand doit être l’œuvre de ces peuples eux-mêmes.
Cette guerre n’est pas une guerre défensive pour l’Allemagne. Son caractère historique et la succession des événements nous interdisent de nous fier à un gouvernement capitaliste quand il déclare que c’est pour la défense de la Patrie qu’il demande les crédits. Une paix rapide et qui n’humilie personne, une paix sans conquêtes, voilà ce qu’il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans ce sens doivent être bien accueillis. Seule, l’affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l’épuisement complet de tous les peuples intéressés.
Seule, une paix basée sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et sur la liberté de tous les peuples peut être une paix durable. C’est dans ce sens que les prolétariats de tous les pays doivent fournir, même au cours de cette guerre, un effort socialiste pour la paix.
Je consens aux crédits en tant qu’ils sont demandés pour les travaux capables de pallier à la misère existante, bien que je les trouve notoirement insuffisants.
J’approuve également tout ce qui est fait en faveur du sort si rude de nos frères sur les champs de bataille, en faveur des blessés et des malades pour lesquels j’éprouve la plus ardente compassion. Dans ce domaine encore, rien de ce que l’on pourra demander ne sera de trop à mes yeux.
Mais ma protestation va à la guerre, à ceux qui en sont responsables, à ceux qui la dirigent ; elle va à la politique capitaliste qui lui donna naissance ; elle est dirigée contre les fins capitalistes qu’elle poursuit, contre les plans d’annexion, contre la violation de la neutralité de la Belgique et du Luxembourg, contre la dictature militaire, contre l’oubli complet des devoirs sociaux et politiques dont se rendent coupables, aujourd’hui encore, le gouvernement et les classes dominantes.
Et c’est pourquoi je repousse les crédits militaires demandés.
Berlin, le 2 décembre ».

Lettre de Karl Liebknecht à la conférence de Zimmerwald2Lettre publiée en annexe de l’ouvrage d’Alfred Rosmer, Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale, tome 1 : De l’union sacrée à Zimmerwald, Éditions d’Avron, mai 1993, pp. 552-553. (2 septembre 1915)
« Chers camarades, Pardonnez ces quelques lignes écrites à la hâte. Je suis emprisonné, enchaîné par le militarisme. Il m’est donc impossible de vous rejoindre…
Deux tâches sérieuses se posent devant vous. Une tâche dure, celle du rude devoir, et une tâche sacrée, celle de l’enthousiasme et de l’espérance. (…)
Guerre sacrée, non pas union sacrée ! Pour la solidarité internationale du prolétariat, contre l’harmonie des classes pseudo-nationale, pseudo-patriote. Lutte de classe internationale pour la paix, pour la révolution socialiste ! Il faut dire comment il faut lutter. Ce n’est que par la collaboration, par les rapports réciproques entre pays, que les plus grandes forces possibles, s’encourageant réciproquement, peuvent être réunies, que les succès possibles peuvent être obtenus.
Les amis de chaque pays tiennent dans leurs mains les espoirs et les perspectives des amis de chaque pays. Surtout vous, socialistes français et allemands, vous êtes la destinée l’un de l’autre. Vous, les amis français, je vous en conjure, ne vous laissez pas ensorceler par la phrase d’union nationale – c’est certain que vous ne donnerez pas dans ce piège-là ! – pas plus que par celle non moins dangereuse de l’unité du parti. Chaque protestation, par contre, chaque manifestation de votre opposition à la politique gouvernementale officieuse, chaque profession de foi hardie pour la lutte de classe, pour la solidarité avec nous, pour la volonté prolétarienne de paix, renforce notre combativité, décuple notre force d’agir dans le même sens en Allemagne pour le prolétariat mondial, pour son émancipation économique et politique, pour son affranchissement des chaînes du capitalisme, mais aussi des chaînes du tsarisme, du “kaisérisme”, du “junkerisme”, du militarisme, du militarisme non moins international ; décuple notre force de lutter en Allemagne pour la libération politique et sociale du peuple allemand, contre la puissance et l’expansionnisme des impérialistes allemands, pour une paix prochaine qui rende la liberté et l’indépendance à la Belgique malheureuse, et la France au peuple français.
Frères français, – nous connaissons les difficultés particulières de votre situation tragique, nous saignons avec vous comme avec la masse torturée et lapidée de tous les peuples. Votre malheur est le nôtre, nous qui savons que notre douleur est la vôtre. Que notre lutte soit la vôtre, aidez-nous comme nous jurons de vous aider.
La nouvelle Internationale naîtra, peut naître sur les ruines de l’ancienne, sur de nouveaux fondements plus solides. (… ) »

