Manifestations monstres dans tout le pays : l’exécutif face à un rejet d’une profondeur inégalée

Ce mardi 31 janvier, jour de grève et de manifestations à l’appel de toutes les organisations syndicales, la population est descendue, en masse, dans la rue. La mobilisation déterminée des travailleurs non seulement ne faiblit pas mais s’intensifie, ce qui provoque de fortes inquiétudes au sommet de l’Etat sur la capacité à tenir, y compris à l’Assemblée.

Au point de départ de la manifestation parisienne, place d'Italie, le 31 janvier, qui a rassemblé 500 000 personnes.Il y a eu au total, dans tout le pays, 2,8 millions de manifestants (photo AFP).
Par Pierre Valdemienne
Publié le 31 janvier 2023
Temps de lecture : 6 minutes

« Tenir. Et rectifier le tir avant qu’il ne soit trop tard. »  C’est un encouragement en forme d’avertissement qu’adresse le quotidien Le Monde  (30 janvier) à l’exécutif, dont la cote de popularité est en chute libre depuis quinze jours, notamment à la suite de l’énorme grève du 19 janvier.

Elément significatif de la descente aux enfers sondagière du gouvernement, les retraités – qui constituent pourtant le cœur de l’électorat macroniste – sont majoritairement opposés à la « réforme » des retraites, selon les dernières enquêtes d’opinion.

C’est simple : plus l’exécutif tente de justifier la « réforme », plus le rejet s’étend dans la population.

Emmanuel Macron l’a bien compris et a fait le deuil de convaincre : les éléments de langage ont changé depuis une semaine, il ne s’agit plus pour le gouvernement de défendre une « réforme juste » mais une « réforme indispensable »  et « nécessaire ».

L’exécutif donne des coups de menton…

C’est en ce sens qu’il faut interpréter les déclarations en forme de provocation de la Première ministre, qui a déclaré dimanche 29 janvier que le report de l’âge de départ à 64 ans n’est « plus négociable ».

Même tonalité provocatrice du ministre de l’Intérieur dans les colonnes du  Parisien  le même jour, pour qui « le travail n’est pas une maladie ». Ou encore la vidéo du ministre de la Fonction publique, Stanislas Guerini, destinée aux fonctionnaires, qui a déclenché un véritable tollé, suscitant la réaction de la confédération FO – qui « dénonce la propagande du gouvernement »  – et de la CGT, Céline Verzeletti, cosecrétaire générale de l’Union fédérale des syndicats de l’Etat, twittant : « Déni de démocratie, propagande mensongère, détournement de fichiers. Honteux. »

Sans oublier les déclarations lunaires de la député Renaissance Claire Guichard (suppléante du ministre délégué chargé des Comptes publics, Gabriel Attal) à propos des personnels accompagnants des élèves en situation de handicap1« La vie est faite de choix (…). Elles choisissent ce statut pour avoir les mercredis, les vacances scolaires. Et elles assument. C’est un choix. Voilà. », ou les aveux assumés de Franck Riester, ministre des Relations avec le Parlement, soutenu par Clément Beaune et Stanislas Guerini (encore lui !) sur le sort réservé aux femmes par la « réforme »2Les propos de Franck Riester selon lesquels les femmes seraient « pénalisées »  par la réforme (23 janvier) ont été confirmés par Clément Beaune, ministre des Transports, qui a reconnu que « le saut est plus grand pour les femmes »  dans cette réforme ( Le Figaro, 24 janvier), et Stanislas Guerini, qui n’a pas hésité à prendre la défense de son collègue en charge des relations avec le Parlement, qui « a eu raison », selon lui, de reconnaître que les femmes étaient « pénalisées »..

…et se heurte au mur des manifestations et de la grève

La réponse à toutes ces provocations ne s’est pas fait attendre : ce mardi 31 janvier, jour de grève et de manifestations à l’appel de toutes les organisations syndicales, la population est descendue, en masse, dans la rue.

La force qui s’est dégagée de la grève et des manifestations du 19 janvier a donné confiance à tous les travailleurs de ce pays, qui rejettent la réforme et qui veulent la voir retirer.

Ainsi, partout, les manifestations, à chaque fois et toujours appelées par les syndicats unis, sont plus nombreuses que le 19 janvier et crèvent de nouveaux plafonds : 3 500 à Abbeville (qui serait la plus grosse manifestation de toute l’histoire de la ville), 10 000 à Foix (pour une ville de 9 700 habitants), 10 000 à Montauban (contre 6 000 le 19 janvier), 12 000 à Béziers (contre 10 000), 65 000 à Nantes (contre 55 000), 80 000 à Toulouse (contre 50 000), 250 000 à Marseille (contre 140 000), 500 000 à Paris (contre 400 000)…

Les cortèges sont encore plus denses, avec une présence massive de jeunes (plus de 150 000 selon les organisations) ; à nouveau, il y a de nombreuses délégations du secteur privé (Thalès à Nice, par exemple), des salariés qui n’ont pas l’habitude de manifester (comme les clercs de notaire) et de très nombreux « primo-manifestants », ce qui en dit long sur le bouillonnement en cours dans la population…

En parallèle, la grève est très suivie, notamment dans les transports, en particulier à la RATP et à la SNCF : dans ce secteur, il n’y a aucun train intercités, 2 TER sur 10, 1 transilien (en région parisienne) sur 10… Dans les raffineries, entre 70 et 100 % de grévistes. A la raffinerie de Feyzin (Rhône), la grève est reconduite mercredi 1er février.

Ce qui s’exprime dans ces manifestations : un ras-le-bol, une colère dirigée contre Macron, sa politique, son gouvernement, son monde et qui se cristallise sur l’exigence du retrait de la réforme.

La démonstration de force des travailleurs se répercute à tous les niveaux

Confortée par l’unité de toutes les organisations syndicales pour exiger le retrait de la « réforme » des retraites, la mobilisation déterminée des travailleurs non seulement ne faiblit pas mais s’intensifie, ce qui provoque de fortes inquiétudes au sommet de l’Etat sur la capacité à tenir, y compris à l’Assemblée.

L’ancien président de la République, François Hollande, redoute ainsi « un mouvement social unitaire puissant, qui peut, en retour, désagréger l’accord parlementaire » ( Le Monde, 30 janvier).

Déjà, des craquements apparaissent : les vingt députés du groupe Liot3Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires., proches de la majorité, ont annoncé qu’ils ne voteront pas la « réforme ». Côté Horizons, la formation politique de l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, Edouard Philippe, six députés prévoient de s’abstenir ou de voter contre. Quant aux Républicains, le journal patronal L’Opinion (30 janvier) s’interroge : « Les 62 membres du groupe LR soutiendront-ils finalement le texte du gouvernement ? Personne n’a la réponse, pas même les députés LR. Ils ont déposé 633 amendements qui visent étonnamment à adoucir la réforme : plafonnement des cotisations à 43 ans pour les carrières longues (au lieu de 44), clause de revoyure en 2027, report de l’entrée en vigueur de la réforme à 2024 plutôt que 2023… Faut-il y voir les conditions de leur soutien ? »  Sans compter l’opposition parmi les députés de la majorité elle-même, qui ont annoncé leur intention de ne pas voter le texte en l’état.

La question de la reconduction de la grève pour le retrait est sur la table

Alors que les débats dans l’Hémicycle doivent débuter lundi 6 février, date d’un appel à la grève dans l’énergie et veille d’un appel à la grève reconductible à la SNCF et dans les raffineries, le rejet qui s’enracine dans tout le pays et l’absence de majorité au Parlement obscurcissent l’horizon de l’exécutif.

Et ce ne sont pas les résultats des récentes élections législatives partielles qui sont de nature à le rassurer : malgré des taux d’abstention record, en Charente par exemple, le candidat LFI-Nupes, René Pilato, a progressé de 8 points au premier tour et l’emporte au second, face au député Horizons sortant, Thomas Mesnier. Ce dernier déclarera : « Il y a eu un effet retraites sur les derniers jours. Des gens sont venus voter au second tour alors qu’ils n’étaient pas venus au premier. »

En refusant d’entendre les arguments de bon sens, le chef de l’Etat et son gouvernement portent l’entière responsabilité de la situation et de ses conséquences. En démocratie, écouter le peuple vaut mieux que toutes les arguties que l’exécutif a lui-même renoncé à défendre ; et pour cause, ce sont celles de la minorité d’exploiteurs et de capitalistes, qui obtiennent du gouvernement une hausse vertigineuse du budget des armées (+ 30 %), l’escalade guerrière des livraisons de chars et même d’avions, maintenant remise en question même au sein de l’Assemblée nationale.

Appuyés par la force politique de la FI et de la Nupes, forts de l’unité des organisations, les travailleurs ont indiqué à nouveau qu’ils n’ont pas l’intention d’accepter d’être pillés de tous côtés. Ils ont raison. D’ores et déjà, la question de la reconduction de la grève est sur la table. Le rejet de toute cette politique mortifère pour toutes les catégories exploitées est légitime, tous les moyens pour aboutir aussi.

 Dernière minute : communiqué intersyndical, 31 janvier (extraits)

« Face au rejet massif, le gouvernement doit retirer sa réforme »

« A l’appel de l’ensemble des organisations syndicales, ce 31 janvier a confirmé la très forte détermination à refuser le projet de réforme des retraites présenté par le gouvernement.

Plus de 2,5 millions travailleurs et travailleuses, du public comme du privé, jeunes et retraité.e.s, se sont mobilisés, par la grève et/ou ont manifesté sur l’ensemble du territoire. Cette mobilisation d’ampleur fait suite à celle du 19  janvier qui avait rassemblé près de 2 millions de personnes.

La jeunesse s’est particulièrement mobilisée aujourd’hui pour refuser la précarité grandissante que promet le gouvernement (…).

Personne ne s’est laissé tromper par la propagande du gouvernement (…).

Rien ne justifie une réforme aussi injuste et brutale.

Le gouvernement doit entendre le rejet massif de ce projet et le retirer.

L’intersyndicale appelle toute la population à se mobiliser par la grève et la manifestation encore plus massivement le mardi 7 février puis le samedi 11 février pour dire non à cette réforme.

Elle appelle, d’ici là, à multiplier les actions, initiatives, réunions ou assemblées générales partout sur le territoire, dans les entreprises et services, dans les lieux d’études, y compris par la grève.

L’intersyndicale se réunira le mardi 7 février au soir. »