Ce qui mûrit dans tout le pays

Appuyé sur la Ve République, Macron, isolé, veut interdire toute démocratie. Dans la population, le rejet est intact.

A Paris, le 6 juin 2023 (photo AFP)
Par Pierre Valdemienne
Publié le 6 juin 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Ces dernières semaines, la presse a largement fait part de son inquiétude vis-à-vis de la situation politique en France après qu’Emmanuel Macron a eu recours aux dispositions antidémocratiques de la Constitution pour faire passer coûte que coûte la « réforme » des retraites. Le journal patronal Les Echos a même titré : « Retraites : “une victoire à la Pyrrhus” selon la presse »  (15 avril).

Il semble que cette expression corresponde bien au moment présent de la situation. Dans la Grèce antique, le roi Pyrrhus 1 er  d’Epire vainquit les armées de la jeune Rome avec des pertes si lourdes que sa victoire préparait sa défaite. Analysant la bataille en question, le célèbre philosophe Plutarque écrivit : « Le camp romain se remplissait rapidement et abondamment d’hommes frais, pas du tout abattus par la défaite, mais gagnant dans leur colère une nouvelle force et résolution pour continuer la guerre. »

L’état d’esprit aujourd’hui dans le pays

Jeudi 8 juin, à l’occasion de l’examen de la proposition de loi Liot1Libertés, Indépendants, Outre-mer et Territoires, groupe parlementaire de députés centristes., la majorité présidentielle entend entériner la suppression de l’article 1er  visant à abroger le recul de l’âge légal de départ en retraite de 62 à 64 ans, en vertu des articles 40 et 41 de la Constitution de la Ve  République.

Après avoir activé l’article 44.3 et le « vote bloqué » au Sénat, après avoir dégainé l’article 49.3 à l’Assemblée nationale qui a permis l’adoption de la loi sans vote, la majorité présidentielle a purement et simplement supprimé  la semaine dernière, en commission des affaires sociales,  des amendements à la proposition de loi Liot. Commentant ces procédures, la présidente macroniste de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a affirmé : « Il n’y a rien de plus démocratique. » (France 2, 30 mai.)

Quoi qu’on puisse penser de la démocratie parlementaire, qu’une présidente de l’Assemblée déclare que le nec plus ultra de la démocratie, c’est de ne pas faire voter les parlementaires, pour le moins, interroge.

Ces interrogations, ces réflexions sur le rôle réactionnaire des institutions de la Ve République sont en train de mûrir dans la conscience de millions et de millions de travailleurs de ce pays : la conscience que ça ne passera pas par là.

C’est d’ailleurs, très probablement, le principal enseignement  de la période qui vient de s’écouler : les illusions sur la possibilité de s’opposer aux plans réactionnaires du gouvernement dans le cadre des institutions sont en train de tomber. Le rejet de Macron, et désormais de ses institutions, du régime lui-même, s’approfondit. Le refus d’un régime totalitaire qui cherche à imposer sa politique de régression, sur tous les plans, et sans vote, par le moyen des institutions de la Ve république, s’enracine.

Il en découle que peu nombreux sont ceux qui pensent encore que la « réforme » des retraites puisse être stoppée dans le cadre des institutions, notamment à l’occasion de la proposition de loi Liot. Et pourtant, ceci n’est nullement contradictoire avec le fait que des millions ont reconnu et reconnaissent encore le rôle déterminant joué par les députés de La France insoumise (LFI) à l’Assemblée, pour donner confiance et fournir un puissant encouragement au combat.

Tout aussi peu nombreux sont ceux qui pensent que le 6 juin au soir, après la quatorzième journée de mobilisation interprofessionnelle appelée par les confédérations, la « réforme » des retraites puisse être retirée. Et pourtant, et à nouveau, des centaines de milliers ont manifesté pour l’abrogation de la loi, exprimant dans la rue ce que des millions ont dans la tête, à savoir : « on ne veut pas passer à autre chose, on veut la démocratie, ce qui passe par l’abrogation de la réforme des retraites ».

Se préparer

C’est dans cette situation que la presse patronale, commentant les chiffres de la mobilisation du 6 juin, plus faibles que les précédents, et en tentant ainsi de se rassurer à bon compte, met le doigt sur le problème qui traverse les discussions en cours dans le mouvement ouvrier.

C’est ce sociologue interrogé par Leïla de Comarmond pour le journal patronal Les Echos (6 juin) qui, en réponse aux questions sur ce qui a manqué au « mouvement social », revient invariablement sur une question qu’il appelle délicatement  « la capacité à durcir le rapport de force » ou encore « la mesure de la grève ».

C’est cet éditorial du journal financier L’Opinion (6 juin) rédigé par le patron du quotidien, Nicolas Beytout, qui, en se gargarisant que  « la journée d’action du 6 juin contre la réforme des retraites n’aura aucune conséquence sur les transports parisiens et à peine sur le trafic SNCF (…), que les écoles ne seront pas en grève (…) que les entreprises ne seront pas, sauf exceptions, perturbées par des arrêts de travail », donne d’une certaine manière le « mode d’emploi » de ce qu’il faut préparer.

Vertbaudet, Disneyland…

C’est bien la grève, l’élément déterminant, pour la classe capitaliste. C’est bien ça, le « thermomètre », en fonction de quoi il y a lieu de se rassurer, ou au contraire de s’inquiéter au sommet de l’Etat. L’actualité récente nous en donne une illustration : par la grève, les salariés de Vert-baudet, dans le Nord, ont fait reculer l’employeur – qui a usé de tous les moyens pour casser la grève – en obtenant des augmentations générales de salaire (de 90 à 140 € net mensuel) ; c’est la question de la grève reconduite jour après jour qui est en ce moment posée par les salariés de Disneyland en Seine-et-Marne organisés en « collectif »  avec les syndicats, pour gagner là encore des augmentations de salaire, à savoir 200 € net mensuel.

Nous y reviendrons.