Les accords d’Oslo, l’Autorité palestinienne et ses relations avec l’Etat colonial israélien

Des plans sont allés jusqu’à présenter un Etat palestinien encastré dans le mur de séparation, ressemblant à une peau de léopard, avec des tunnels pour passer d’une enclave à une autre. De quoi l’Autorité palestinienne « revitalisée » dont parle Joe Biden serait-elle le nom ?

Le 28 novembre, les Gazaouis, ayant fui les bombardements, tentent de rentrer chez eux. Tout es démoli. Expulsés de leurs terres en 1948, ce souvenir les hantes, (D.R).
Par François Lazar
Publié le 2 décembre 2023
Temps de lecture : 5 minutes

Le président américain Biden vient de déclarer qu’une fois le Hamas éradiqué, « Gaza et la Cisjordanie devraient être réunifiées sous une même structure de gouvernance, à terme sous une Autorité palestinienne revitalisée ». L’Autorité palestinienne est fondée en 1993 à la suite des accords d’Oslo signés entre le Premier ministre israélien, Ythzak Rabin, et le président de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine), Yasser Arafat, sous le contrôle du président américain, Bill Clinton, qui en est le véritable maître d’œuvre.

Les accords d’Oslo, avec la création de l’Autorité palestinienne (AP), ont été imaginés et préparés dans le contexte de la première Intifada qui, depuis décembre 1987, met en échec l’armée israélienne d’occupation qui ne parvient pas à l’écraser malgré les moyens mis en œuvre.

La période est également celle de la révolution iranienne qui renverse le pouvoir du shah en 1979, celle de la chute du Mur de Berlin en 1989, de l’effondrement de la bureaucratie qui dirige l’Union soviétique et de la première guerre du Golfe en 1991.Dès le début, l’intifada va très vite s’organiser avec des comités clandestins locaux et nationaux qui s’unifient dans une direction qui opère directement à l’intérieur de la Cisjordanie, et donne des directives à la population locale. Pour la première fois depuis 1948, le pouvoir politique au sein de la population palestinienne passait des mains des dirigeants en exil à celles des leaders, souvent très jeunes et inconnus, à l’intérieur du pays. L’intifada palestinienne est d’autant plus insupportable aux yeux de l’impérialisme américain qu’elle est considérée comme un modèle pour les peuples qui, dans le monde entier, luttent contre l’oppression. En ce qui le concerne, Rabin est porté au pouvoir par une majorité de l’électorat israélien qui souhaite en finir avec l’intifada.

Le droit au retour bafoué

Dès l’ouverture des négociations qui conduiront à la conclusion des accords, plusieurs dirigeants palestiniens considèrent qu’il s’agit là d’une capitulation. En effet, la partie palestinienne accepte de renoncer à l’ensemble des points de son programme politique qui sont considérés comme contradictoires avec les exigences israéliennes, et la partie israélienne se contente de prendre acte des engagements palestiniens.

Le renoncement au droit au retour des réfugiés est partie intégrante des accords et de « l’esprit » d’Oslo.

La constitution de l’Autorité nationale palestinienne s’accompagne en revanche du « retour » de milliers de militants palestiniens et de leurs familles. Très vite, l’AP va se constituer des organes dirigeants, Yasser Arafat en devient le président, des ministères sont créés, des élections législatives organisées, largement gagnées par le Fatah, parti fondateur de l’OLP, dont Arafat est le principal dirigeant. On peut résumer un des principaux fondements de l’AP par la formule suivante : l’argent contre la sécurité. Le point de vue israélien vise surtout à rendre l’occupation invisible tout en la poursuivant. En effet, la constitution de l’AP s’accompagne du partage de la Cisjordanie en trois zones, dont une sous contrôle total des autorités israéliennes d’occupation, les deux autres restant à la merci des opérations militaires israéliennes.

L’OLP, constituée dans la clandestinité, organe unifié de la résistance palestinienne, expression organisée de l’ensemble du peuple palestinien, qu’il se trouve en Palestine ou dans les camps de réfugiés de la diaspora, est progressivement transformée en une structure administrative. L’argent coule à flots dans les services de l’Autorité palestinienne, où la corruption devient systémique.

La colonisation se poursuit

Jusqu’à 150 000 fonctionnaires ont travaillé pour l’AP, et les derniers rapports officiels indiquent que c’est toujours la part sécuritaire qui est la plus importante dans son budget de fonctionnement. Les agences de sécurité affiliées au ministère de l’Intérieur, telles que la police, la police des douanes et la protection civile, le renseignement, la sécurité préventive et la garde présidentielle, représentent un effectif de 83 300 personnels, pour 40 % du budget total de l’entité.

Ces organismes sont essentiellement voués au contrôle de la population palestinienne, à la répression des organisations indépendantes et des mouvements de protestation, pour le compte de l’armée d’occupation israélienne.

L’histoire de l’Autorité palestinienne est ponctuée de protestations sans effet, à chaque fois que la colonisation gagne du terrain. Elle est parsemée d’opérations militaires dans les camps de réfugiés et de provocations israéliennes, notamment les incursions sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, dont l’habitude est prise par Ariel Sharon et qui sera l’élément déclencheur de la seconde Intifada (septembre 2000-février 2005). La colonisation a été accompagnée, à partir de juin 2002, de la construction du mur de séparation qui, avec ses centaines de check-points, marque physiquement la réalité de l’apartheid en Cisjordanie.

Cette histoire est également celle des déclarations faites successivement par l’ensemble des présidents américains, relayées par ce que l’on a appelé le Quartette (les Etats-Unis, la Russie, l’Onu et l’Union européenne) annonçant régulièrement la constitution prochaine de l’Etat palestinien, alors que le nombre de colons israéliens ne cesse d’augmenter (c’est ce que l’on appelle le « processus de paix », qualifié de « supercherie la plus spectaculaire de l’histoire diplomatique moderne » en 2007 par Henry Siegman, président du Congrès juif américain).

Enfin, cette histoire est celle d’une entité étatique brutale à l’encontre de ses administrés et considérée par la grande masse des Palestiniens comme un système de collaboration avec l’armée d’occupation. Les renoncements de l’Autorité palestinienne à défendre les droits et conditions d’existence de la population palestinienne, son acharnement à emprisonner ses opposants vont avoir des conséquences concrètes.

On le sait parfaitement, les dirigeants israéliens, dont Netanyahou, ont, depuis la fin des années 1980, favorisé l’ascension du Hamas pour affaiblir l’unité du mouvement national palestinien, fondé sur le droit au retour et le combat pour l’égalité des droits. Le plongeon de l’Autorité palestinienne dans la voie de la collaboration va faire le reste.

En 2006, le Hamas remporte les élections législatives de l’Autorité palestinienne avec 74 sièges sur 132. Ces élections sont contrôlées et validées par une multitude d’observateurs. Aussitôt, l’impérialisme américain dénonce l’accession au pouvoir d’une organisation terroriste et fait pression sur le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, pour rejeter tout accord avec le Hamas.

Comme on le voit aujourd’hui face à la politique génocidaire israélienne à Gaza, des diplomates, responsables, représentants d’agences de l’Onu ont régulièrement sonné l’alerte sur la situation dans les territoires occupés depuis 1967.

Une note confidentielle d’un envoyé de l’Onu

Citons Alvaro de Soto, envoyé spécial de l’Onu dans ces territoires, dont la presse publie en mai 2007 une note confidentielle dans laquelle il accuse Washington d’avoir encouragé le chaos palestinien alors qu’Israël n’a cessé de poursuivre sa politique « des faits accomplis sur le terrain » qui rend de plus en plus difficile, voire impossible, la création d’un Etat palestinien viable. Il confirme que c’est sous la pression des Etats-Unis qu’Abbas a refusé la proposition initiale du Hamas pour former un « gouvernement d’union nationale ».

De Soto explique ensuite que les conseillers d’Abbas se sont engagés avec les Etats-Unis dans une « conspiration » visant à « provoquer la fin prématurée du gouvernement (de l’Autorité palestinienne) dirigé par le Hamas ». Il note que « les Américains ont poussé à une confrontation entre le Hamas et la Fatah », ce qui conduira le Hamas à expulser le Fatah de la bande de Gaza et justifiera la mise en place du blocus. Des discours en nombre, des livres entiers ont été prononcés et écrits.

Des plans précis ont été élaborés (jamais avec la moindre validation de la population palestinienne, cela va sans dire) pour définir à quoi pourrait ressembler cette entité palestinienne appelée Etat par dérision.

Des plans sont allés jusqu’à présenter un Etat encastré dans le mur de séparation, ressemblant à une peau de léopard, avec des tunnels pour passer d’une enclave à une autre. De quoi l’Autorité palestinienne « revitalisée » dont parle Joe Biden serait-elle le nom ? Avec ou sans le Hamas, c’est de nouveau la perspective de vivre dans une prison à ciel ouvert qui est présentée à la population palestinienne. C’est pourquoi, à l’initiative de militants juifs et palestiniens, se développe la « campagne pour un seul Etat ».

Laissons de nouveau la parole à Alvaro de Soto qui, à l’unisson d’une fraction significative de militants politiques, démocratiques, intellectuels, écrivains dans le monde entier, évoquait en 2007 une tout autre perspective : « Etant donné qu’un Etat palestinien nécessite à la fois un territoire et un gouvernement, et que les bases des deux sont systématiquement sapées », un nombre croissant de Palestiniens, d’Arabes israéliens et de certains Juifs israéliens « croient que la seule façon à long terme de mettre fin au conflit sera d’abandonner l’idée de diviser la terre et d’insister simplement sur le respect des droits civils, politiques et nationaux des deux peuples, juif et arabe, qui peuplent le pays, dans un seul Etat ». De Soto notait par ailleurs que « si l’Autorité palestinienne devenait inutile ou inexistante et que les colonies continuaient à s’étendre, la solution d’un Etat unique sortirait de l’ombre et commencerait à entrer dans le courant dominant ».