Des milliers de Juifs israéliens et de Palestiniens de l’intérieur manifestent ensemble à Tel-Aviv

Un reportage exclusif de nos correspondants en Palestine sur la manifestation qui a eu lieu le 23 août, place Habima à Tel-Aviv.

Place Habima à Tel-Aviv, le 23 août (photo AFP).
Par Avec nos correspondants en Palestine
Publié le 30 août 2025
Temps de lecture : 6 minutes

La manifestation, appelée par le Haut Comité de suivi des citoyens arabes d’Israël, qui regroupe l’ensemble des organisations, partis, associations arabes de l’intérieur a rassemblé 4 000 à 5 000 personnes sur la place Habima à Tel-Aviv.

La manifestation a compté de nombreux participants juifs, membres d’associations qui défendent l’égalité des droits et combattent l’apartheid à l’encontre des Palestiniens.

Prétextant de mots d’ordre lancés en hébreu contre le génocide à Gaza et contre la légitimité de l’État israélien, le chef de la police a décidé de dissoudre la manifestation. Nous avons rencontré plusieurs manifestantes et manifestants. Ils expriment un point de vue qui reste minoritaire dans la société israélienne mais leur voix forme un écho très fort avec les manifestations contre le génocide qui se tiennent dans le monde entier. Nous leur donnons la parole.

Ronit Tsitiat, militante juive antisioniste, explique sa présence dans la manifestation : « À ce stade du génocide et de la famine, après presque deux ans, ces mots n’ont pas été prononcés lors des manifestations. Il ne suffit plus de dire “stop”. Nous devons reconnaître le contexte plus large, à savoir que le génocide est le résultat du régime raciste sioniste et que sa manifestation actuelle est la continuation du nettoyage ethnique des Palestiniens, qui est inhérent au sionisme. Nous devons démanteler la nation raciste et œuvrer pour la décolonisation, la désionisation et la libération. Ce n’est qu’après la fin de l’apartheid que le génocide prendra fin. »

Zohar Weiss : « J’ai participé aujourd’hui à la manifestation parce que je ne peux pas fermer les yeux sur la famine, le siège et la machine à tuer qui ne s’arrêtent pas sur Gaza, ainsi que sur l’abandon des otages israéliens, depuis deux ans.

En tant que juive, petite-fille de survivants de l’Holocauste, en tant qu’être humain qui ne fait pas de distinction entre le sang et le sang, je m’oppose clairement aux crimes de guerre commis par Israël et à sa politique criminelle qui, depuis des décennies, détruit toute chance de paix et de sécurité pour les habitants de ce pays, Israéliens et Palestiniens confondus.

Je travaille pour l’association Yad BeYad en tant qu’organisatrice communautaire à Haïfa, une communauté de parents qui, depuis 14 ans, met en place un système éducatif bilingue pour les enfants juifs et arabes en Israël, aux côtés de six autres commu nautés à travers
le pays.

Chaque jour, nous choisissons de voir l’autre comme un être humain qui a droit à la liberté, à la sécurité et à l’égalité, et nous croyons que l’avenir que nous construisons pour nos enfants est l’avenir juste et souhaitable pour notre pays ensanglanté… »

Shai Rimon est militant de longue date de l’organisation Ta’ayush, qui lutte contre le racisme et prône des actions collectives non violentes entre Juifs et Arabes : « Je suis contre le génocide à Gaza, et je participe à toutes les manifestations de tous ceux qui ne sont pas sous le contrôle de la sécurité militaire israélienne, l’Aman. Ils ne me représentent pas. C’est très important pour moi, les manifestations où Arabes et Juifs sont ensemble et c’est pour ça que je suis aussi allé à une manifestation à Umm al Fahm, il y a quelques semaines. J’étais également à Nazareth, ainsi qu’à Sakhnin. »

Alexandra Klein Franke (à gauche) et Haviva Ner-David.

Alexandra Klein-Franke : « Je suis une militante sociale et politique depuis toujours, en particulier dans le domaine israélo-palestinien.

J’ai dirigé un système éducatif juif-arabe à Jérusalem et je suis active dans plusieurs organisations qui aident les Palestiniens des territoires occupés à se rendre dans des hôpitaux israéliens pour y recevoir des soins médicaux. Je participe à de nombreuses manifestations contre la guerre, et encore plus ces derniers temps, alors que l’on entend chaque jour parler de famine à Gaza.

Il était donc évident pour moi que je n’avais pas d’autre endroit où être aujourd’hui qu’à la manifestation commune des Juifs et des Arabes contre la guerre et la famine à Gaza. La manifestation judéo-arabe est une lueur d’espoir.

Seule la coopération entre Juifs et Arabes sur cette terre douloureuse peut apporter un espoir de vie – en général, et une vie meilleure – ici, pour les Juifs et les Arabes. Seule l’alliance des deux peuples est notre seule chance de créer un État qui respecte tous ses citoyens et résidents, qui maintienne une société de paix, d’égalité et de justice.

Ensemble, Juifs et Arabes, crions haut et fort : assez de destructions à Gaza, assez de famine et de massacres de dizaines de milliers de femmes, d’enfants et de personnes âgées à Gaza. Nous sommes frères et sœurs, nous sommes tous enfants de Dieu. »

Rachel Beit Arieh, ancienne directrice générale de l’organisation Zochrot (« se souvenir »), qui documente l’histoire palestinienne avant et après la création de l’État d’Israël et organise des visites des ruines de villages palestiniens détruits pendant la Nakba : « Je suis juive antisioniste, je suis ici parce qu’il y a un génocide à Gaza et qu’il est de notre devoir fondamental de protester contre cela, d’essayer de nous y opposer et de tenter de mettre fin à ce génocide par tous les moyens. Cette manifestation en particulier vient d’un appel lancé par le Comité de suivi et les organisations palestiniennes à l’intérieur de la Ligne verte (État d’Israël, Ndt), et je pense que c’est aussi notre devoir en tant que juives et juifs de nous tenir à leurs côtés, de les soutenir et d’essayer d’arrêter le génocide par tous les moyens, en particulier lors de cette manifestation ici, au cœur de Tel-Aviv, au cœur de l’establishment sioniste, pour faire entendre notre voix contre le désert, contre les enlèvements de Palestiniens, contre les menaces, contre l’extermination. »

Majeed Asady, Palestinien de l’intérieur explique pourquoi il participe à la manifestation : « Être ici, à cette manifestation, est pour moi une occasion personnelle et historique de prendre part à la lutte et à la campagne la plus juste qui soit pour mettre fin aux crimes de guerre, aux meurtres et à la famine infligés à Gaza. On ne peut pas rester là à regarder, o n ne peut pas espérer qu’une position isolée nous protège de la mort et du massacre. Toute intention de changement et toute action nécessaire contre le génocide commencent par faire entendre notre voix et continuer à faire résonner notre cri. » Madjed tient une pancarte sur laquelle il a écrit :  « Je continuerai à voir le monde à travers les yeux de Gaza ; je continuerai à écouter le monde à travers le pouls de Gaza ; je continuerai à porter Gaza sur ma langue et je n’oublierai pas ; je continuerai à écrire même si les mots perdent leur sens et leur valeur ». Il poursuit : « Gaza est le miroir qui nous montre qui nous sommes vraiment et elle façonnera notre existence et l’être humain que nous sommes dans l’histoire contemporaine et future. »

Enfin, peu de temps avant la dissolution de la manifestation par la police, qui a arrêté violemment plusieurs de ses participants, nous avons rencontré Ruti Lavi, membre de Ta’ayush : « Cette manifestation est particulièrement importante pour moi, parce que c’est une manifestation de la direction palestinienne et c’est donc encore plus important de se tenir à leurs côtés et de leur permettre de s’exprimer, parce qu’on essaie de les faire taire, de les éliminer, de les expulser partout.

À Gaza, c’est le pire, mais c’est aussi à Tel-Aviv et dans tous les territoires. Ce n’est qu’en restant unis et en leur donnant la parole et en leur permettant de crier contre ceux qui les oppriment que nous atteindrons notre objectif principal et alors nous obtiendrons la liberté et l’égalité pour le peuple palestinien. »

À la suite de la manifestation, nous avons recueilli le témoignage d’Haviva Ner-David : « Je suis rabbine, écrivaine et militante. Je suis active au sein des organisations Standing Together et Rabbis for Human Rights.

Je suis allée à la manifestation hier parce que je pense que nous devons mettre fin à cette guerre, ramener les otages, arrêter les massacres à Gaza, essayer de mettre fin à la crise humanitaire là-bas et, espérons-le, commencer à travailler à une solution diplomatique au conflit en général. Je crois sincèrement que nous pouvons vivre ensemble en paix sur cette terre. (…)

La seule solution viable est que nous partagions la terre. Comme nous le disons si souvent, nous, les militants pour le partenariat, aucun d’entre nous ne va partir. Les deux nations sont là pour rester. Nous devons donc trouver un moyen de vivre ici ensemble en paix. Sinon, nous mourrons tous ensemble. (…)

Il était également très important pour moi d’être là, car il est important d’assister à tous les événements qui concernent la solidarité entre Arabes et Juifs. Je crois sincèrement que c’est notre seul espoir sur cette terre, donc chaque fois que je peux soutenir ce travail et faire entendre cette voix, je le fais. (…)

La grande manifestation de dimanche à Tel-Aviv en était également le signe dans le mouvement de protestation juif, pour ceux qui veulent mettre fin à la guerre et ramener les otages. Le fait que cette manifestation arabo-juive ait eu lieu six jours plus tard montre que tout cela fait partie du même phénomène.

Mais aussi d’un réveil spécifique au sein de la communauté palestinienne israélienne, signe que les gens réalisent que s’ils ne s’expriment pas, les choses ne feront qu’empirer. Le silence n’est pas une option. Et la gauche juive et la communauté arabe ne peuvent pas agir séparément. Nous avons besoin les uns des autres. »

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