À qui profite ce film ?
Notre critique du film « Les Rayons et les Ombres », sa facilité à se prêter aux commentaires tendancieux de certains, ne nous empêchent pas de penser qu'il a au moins l’avantage de provoquer un débat sur la stratégie à mener pour empêcher la guerre.
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Les Rayons et les Ombres, un film de Xavier Giannoli nous présente les trajectoires croisées d’un Français, Jean Luchaire (joué par Jean Dujardin), et de son ami allemand, Otto Abetz, troubles individus, passés des milieux pacifistes de l’entre-deux-guerres à la collaboration la plus cynique pour l’un, l’autre devenant ambassadeur du régime nazi en France.
On comprendra aisément l’opportunité de parler de ce film à une époque où, par une inversion diabolique du langage, les racistes, l’extrême droite et les pires réactionnaires deviendraient les garants de la démocratie. Ceux qui refusent la guerre étant taxés de complotisme, de lâcheté et d’antisémitisme.
Tout d’abord, parce que les personnages principaux de ce film, Jean Luchaire et Otto Abetz, sont représentés dans ce film comme les prototypes de cette « gauche intello-pacifiste et antiraciste, entre les deux guerres », qui, selon ses détracteurs, serait passée au mieux par naïveté, au pire par lâcheté, directement du pacifisme à la collaboration (édito du magazine Challenge du 26 mars 2026).
Récupération
« On aura reconnu les rudiments de la ratatouille dialectique qui sert aujourd’hui de justification à une certaine droite “réaliste” et à une certaine gauche, dite radicale et décoloniale, pour condamner les aides de la France et de l’Europe à l’Ukraine… Tambouille dialectique qui sert aussi à taxer de “bellicistes” les juifs d’Israël qui demandent vengeance après le pogrom du 7 octobre » (idem). Et ainsi, on passera allègrement des collabos d’hier à ceux qui dénoncent aujourd’hui le génocide en Palestine, la guerre en Ukraine et prônent un cessez-le-feu…
Cette récupération, le réalisateur a déclaré ne pas en vouloir, avançant, selon ses mots, « [son] obsession de rendre compte de l’exactitude historique ». Mais alors, pourquoi déclarer, entre les deux tours des municipales, en répondant à la question très orientée de Benjamin Duhamel (spécialiste de la cabale anti-LFI), qu’en effet certains mots de Jean-Luc Mélenchon lui font penser à Jacques Doriot (ancien militant du PCF, devenu fasciste, fondateur du Parti Populaire Français), en ajoutant : « L’antisémitisme a pu être une arme de conquête de l’opinion publique. » Ce qui a fait bondir l’historien spécialiste de l’Occupation Laurent Joly, qui a rappelé, sur le plateau de l’émission « C ce soir », qu’on « ne pouvait pas comparer les deux – Doriot voulait exterminer les juifs ».
Dans sa narration, Giannoli ampute la dimension politique de l’échec du pacifisme en la réduisant aux caractéristiques propres de Luchaire et Abetz, occultant même la réalité que rétablit Laurent Joly les décrivant comme des « escrocs, des hommes vénaux à la recherche de la gloire et de l’argent » et qui « dès le début se sont servis du pacifisme à des fins personnelles ».
À propos du pacifisme
À la veille de la Seconde Guerre mondiale, des initiatives censées éviter la catastrophe se sont multipliées, toutes axées sur la possibilité illusoire d’influencer les régimes en place. L’échec du pacifisme n’est pas dû aux caractéristiques particulières de ceux qui le prônent, mais au pacifisme lui-même, qui désarme la classe ouvrière en prônant l’unité avec les partis de la bourgeoisie qui parlent de paix en votant l’augmentation des budgets militaires.
Comme l’a écrit Trotsky : « Tout ce qui se passe dans le monde ne se fait que pour la guerre. La guerre n’est plus maintenant une arme du régime bourgeois : c’est le régime bourgeois qui est une arme de la guerre. »
Alors, même si la mobilisation des masses dans le monde, contre la guerre impérialiste, paraît une tâche difficile et ambitieuse, elle est la seule à pouvoir apporter un résultat.
En Algérie, puis au Vietnam, c’est la combinaison de la résistance sur le terrain des peuples opprimés et la mobilisation des peuples des pays impérialistes qui a permis l’arrêt des guerres et l’indépendance des pays concernés.
De la même façon que c’est la révolution de 1917 qui a précipité la fin de la guerre de 1914-1918, c’est la mobilisation et les sacrifices du peuple russe qui ont porté un coup décisif au régime nazi en 1943.
Pas question d’attacher le char du peuple à celui du capitalisme qui le mènera à l’impasse. La formule de Karl Liebknecht reste indépassable : « L’ennemi est dans notre propre pays. »
Notre critique du film de Xavier Giannoli et de sa facilité à se prêter aux commentaires tendancieux de certains, ne nous empêche pas de penser qu’en ce temps de lutte contre la guerre, son film a au moins l’avantage de provoquer un débat sur la stratégie à mener pour l’empêcher.
