« As simple as that »
« As simple as that » (aussi simple que ça). Une tribune d’Alekseï Sakhnine, militant russe de La Paix par en bas.
- Actualité internationale, Russie/Ukraine

Alexandre, 46 ans, est bénévole au sein de l’organisation de déserteurs russes Tviordy Znak (« Signe dur »1Par oppostion à « signe mou ». Deux signes phonétiques de la langue russe.), basée à Erevan (Arménie).
Il raconte comment ses camarades conseillent les soldats russes sur la manière de fuir la guerre, de contourner les postes de contrôle, d’éviter les patrouilles de la police militaire, de s’échapper des hôpitaux (parfois en descendant par la fenêtre à l’aide de draps noués) ou même de se retrouver en prison, pourvu qu’ils puissent sortir de l’enfer du front.
« Je les comprends parfaitement, raconte-t-il. On est complètement désorienté. On ne sait plus quoi faire ni où aller. On est rongé par la culpabilité et la peur. Partout, il y a des ennemis, de la surveillance, des contrôles. Au final, sur dix personnes, deux seulement décident de fuir. Une seule y parvient. Et les lâches qui n’arrivent pas à vaincre leur peur vont mourir. »
À 18 ans, Alexandre a été appelé sous les drapeaux pour son service militaire obligatoire et s’est retrouvé à la guerre : Vladimir Poutine avait commencé son règne par la soumission de la Tchétchénie. Vingt ans plus tard, la guerre est revenue le chercher. Les autorités russes ont décrété une « mobilisation partielle » qui a touché en priorité ceux qui avaient déjà une expérience militaire.
« Sur la place d’armes, j’ai déclaré à mon commandant que je souffrais de pacifisme. Il a éclaté de rire. Mais moi, j’avais déjà vu la guerre. C’est toute la différence. »
Pourtant, cette seconde guerre s’est révélée encore plus terrible.
« Je me souviens de cette sensation. Tu marches la nuit et tu entends les os craquer sous tes pieds. Il y a des cadavres partout. »
Au bout de six mois, Alexandre a déserté. Cela n’a pas été simple. Dans un hôpital militaire proche du front, il s’est ouvert les veines. Il a ensuite été transféré de service psychiatrique en service psychiatrique et détenu dans un sous-sol avant de réussir à s’échapper et à rejoindre l’Arménie, l’un des rares pays où les citoyens russes peuvent entrer sans passeport international – un document que la plupart des soldats ne possèdent tout simplement pas.
120 000 déserteurs russes, et sans doute bien plus
Aujourd’hui, selon les estimations d’Alexandre, plusieurs milliers de déserteurs russes se cachent en Arménie, au Kazakhstan et au Kirghizistan. Seules quelques centaines de personnes ont réussi à atteindre des pays européens véritablement sûrs, principalement l’Allemagne. Dans le même temps, on dispose d’informations relativement fiables faisant état d’au moins 120 000 cas de désertion dans l’armée russe. En réalité, ce chiffre pourrait être bien plus élevé.
Mais l’écrasante majorité des fugitifs tombent entre les mains de la police militaire. Ils sont généralement soumis à la torture puis renvoyés au front sans aucun jugement. Pas plus de 20 % des déserteurs parviennent à être traduits devant un tribunal et à recevoir une peine de prison. Des dizaines de milliers d’autres passent des mois dans la clandestinité, sans accès aux soins, sans emploi légal, dans une peur permanente, avant d’être arrêtés et renvoyés à l’abattoir.
Paradoxalement, les autorités européennes sont devenues un allié de poids pour la police militaire de Poutine dans sa traque des déserteurs. Elles ne reconnaissent pas la désertion comme un motif suffisant pour accorder une protection ou l’asile. Quant aux rares déserteurs qui parviennent à rejoindre l’Europe – via des vols de transit ou même en sautant d’un train traversant la Lituanie – ils se voient souvent refuser l’asile et sont menacés d’expulsion.
Le 8 juin, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé une mesure encore plus radicale : interdire à tous les Russes ayant servi dans l’armée pendant la guerre d’entrer un jour en Europe. Il ne s’agit pas de touristes souhaitant passer leurs vacances sur la Côte d’Azur entre deux combats, mais précisément de déserteurs.
« As simple as that », a conclu Mme von der Leyen.
Les craintes que ces « criminels » puissent « commettre beaucoup de mauvaises choses », invoquées par Mme von der Leyen pour justifier cette décision, ne permettent pas d’éviter la question qu’elle a laissée sans réponse : pourquoi la Commission européenne aide-t-elle Vladimir Poutine à préserver sa machine de guerre ?
Car le principal problème auquel le Kremlin est confronté aujourd’hui n’est pas le manque d’obus ou de missiles, mais la pénurie croissante de personnel. Depuis le début de l’année 2026, le nombre de nouvelles recrues a diminué d’environ 20 %, malgré l’intensification des pressions exercées sur les ouvriers de l’industrie, les étudiants, les appelés du contingent et d’autres catégories vulnérables afin qu’ils signent un contrat militaire.
Combinée au déficit budgétaire, cette situation pourrait contraindre le régime à revenir à une mobilisation forcée qui, comme l’a montré l’expérience de 2022, comporte des risques de déstabilisation politique et même de rébellions armées.
Dans ces conditions, la désertion de masse devient un facteur décisif, capable de détruire la capacité du Kremlin à mener une guerre d’agression. Mais c’est précisément à ce moment-là que la Commission européenne tend la main à Poutine.
« Au front, on comprend ceux qui désertent, explique Alexandre. Quand quelqu’un part en permission, on lui souhaite traditionnellement de ne jamais revenir. Tout le monde sait qu’un jour, ça pourrait être son propre tour. Ce qui retient les gens, c’est la peur : où fuir ? Qui nous attend quelque part ? »
La plupart des soldats qui ne retournent pas au front après un séjour à l’hôpital ou une permission restent simplement dans leur village ou leur petite ville natale, où la police militaire les retrouve facilement.
« Souvent, nous aidons quelqu’un à se cacher, raconte Alexandre. Puis il cesse de répondre à nos messages pendant des semaines. Plus tard, nous apprenons qu’il a été arrêté. Il n’a tout simplement pas tenu le coup : il est rentré chez lui et s’est mis à boire. Beaucoup souffrent de stress post-traumatique. Ils sont perdus, désorientés. Ils ne savent pas quoi faire. Ils ont peur de partir vers l’inconnu. »
Pour quitter la Russie, il faut déployer des efforts exceptionnels. Certains franchissent clandestinement la frontière. D’autres tentent d’obtenir un passeport dans une autre région ou par le biais de la corruption. D’autres encore rejoignent l’Arménie ou le Kazakhstan en transitant par Minsk. Chacune de ces voies comporte des risques et des difficultés considérables, et peu de personnes osent les emprunter.
Mais les plus chanceux, ceux qui parviennent à atteindre l’étranger proche, doivent encore affronter de nouvelles épreuves. La régularisation de leur situation est souvent difficile. Trouver un emploi dans ces pays relativement pauvres n’est pas simple non plus. Selon Alexandre, en Arménie, un ressortissant russe peut espérer gagner entre 400 et 600 euros par mois. Plus de la moitié de cette somme sera absorbée par le coût d’un simple lit dans une auberge ou un foyer.
En outre, l’influence de la Russie demeure importante dans tous ces pays, et les déserteurs vivent dans une peur constante d’être arrêtés ou expulsés. Quant à poursuivre leur route vers des pays plus sûrs, cela relève presque de l’impossible. C’est précisément ce qui demeure aujourd’hui le principal frein à une augmentation massive des désertions.
L’Europe possède pourtant une longue tradition d’accueil des déserteurs. Pendant la guerre du Vietnam, des milliers d’objecteurs de conscience et d’insoumis américains y trouvèrent refuge. Plus tard, une protection comparable fut accordée à des personnes fuyant les guerres en Yougoslavie, en Tchétchénie, en Syrie, en Irak et dans d’autres pays.
Pourquoi cette expérience reste-t-elle lettre morte lorsqu’il s’agit de la « menace existentielle » que le régime de Vladimir Poutine représenterait pour l’Europe ?
L’Europe a choisi une stratégie de lutte contre Poutine fondée non sur la paix, mais sur la victoire militaire. Depuis quatre ans et demi, le Vieux Continent se réarme et se prépare à une confrontation durable avec la Russie. D’ici à la fin de la décennie, les dépenses militaires supplémentaires devraient atteindre jusqu’à 800 milliards d’euros.
Selon le Financial Times, dès le milieu de l’année 2025, la superficie des nouvelles installations de production militaire en Europe dépassait déjà 7 millions de mètres carrés. L’industrie de l’armement est en train de devenir l’un des moteurs de l’économie européenne, modifiant progressivement les rapports de force sur le continent.
Cette militarisation s’effectue au détriment des dépenses sociales et engendre de nouveaux conflits. Et ceux qui en bénéficient n’ont aucun intérêt à voir la paix revenir rapidement ; leur intérêt réside dans le maintien de dépenses militaires élevées.
C’est aussi ce qui explique l’attitude à l’égard des déserteurs. Dans la logique de la militarisation, ils ne sont pas des alliés, mais des membres de l’armée ennemie. Ils constituent une menace à laquelle il faudrait répondre par davantage d’investissements dans l’industrie de défense et les appareils sécuritaires.
« As simple as that », dirait Mme von der Leyen.
« Le moyen le plus efficace d’ouvrir la voix de la paix »
Aujourd’hui, les déserteurs réfugiés en Arménie sont bouleversés par une rumeur selon laquelle une cinquantaine de déserteurs russes seraient détenus sur la base militaire russe de Gyumri. Personne ne sait avec certitude si cette information est vraie, ni si les autorités arméniennes ont pu remettre des déserteurs à la Russie. Mais la panique se propage dans les foyers et les auberges où ces hommes vivent parfois depuis des mois.
Après une longue journée, Alexandre ne dort pas. Il passe son temps à rassurer ses compagnons d’infortune et à relire la plateforme politique de son organisation.
« Nous proposons une alternative », peut-on y lire. « La désertion de masse est le moyen le plus efficace, le plus humain et le plus rapide d’ouvrir la voie à la paix. La solidarité avec les déserteurs peut réduire la capacité du régime russe à poursuivre la guerre, tout en offrant une perspective concrète à ceux qui refusent de tuer ou de mourir.
Le soutien aux déserteurs renforcerait également la position morale de l’Occident : nous ne protégeons pas des “ennemis”, mais des êtres humains qui ont choisi la paix.
Chaque soldat qui refuse de retourner au front, chaque homme qui échappe à la mobilisation, chaque personne qui choisit la désobéissance plutôt que la participation à la guerre représente une victoire pour la paix et une défaite pour la logique de l’escalade militaire.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut soutenir les déserteurs, mais si nous sommes prêts à saisir cette possibilité de mettre fin à la guerre autrement que par une interminable spirale de violence. »
As simple as that.
Ursula von der Leyen veut renvoyer en Ukraine les hommes réfugiés en âge de combattreCe 17 juin, l’Agence France-Presse rapporte que « la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé mercredi de prolonger la protection accordée aux réfugiés ukrainiens dans l’Union européenne, mais avec des limitations pour ne pas priver l’Ukraine de combattants dans la guerre face à la Russie ». « La mesure pourrait consister à exclure de ce statut protecteur des hommes en âge d’être appelés sous les drapeaux ou qui ont quitté l’Ukraine illégalement », précise l’AFP. On imagine sans peine le sort que le régime de Zelensky va réserver à ces hommes. |
