« Paix entre nous, guerre aux tyrans, crosse en l’air et rompons les rangs ! » (L’Internationale )

Il est une longue tradition du mouvement ouvrier, c’est celle de l’antimilitarisme, du défaitisme révolutionnaire et de l’internationalisme. La parole à Karl Liebknecht (1915), Lénine (1918), Trotsky (1936) et James P. Canon (1942).

« La paix dans le monde ! Tout le pouvoir au peuple ! La terre au peuple ! », « À bas les ministres capitalistes ! » Manifestation à Petrograd le 18 juin 1917 (AFP-ARCHIVES).
Par Lucien Gauthier
Publié le 24 juillet 2026
Temps de lecture : 8 minutes

Indépendance de classe ou « union sacrée » ?

Il est une longue tradition du mouvement ouvrier, c’est celle de l’antimilitarisme, du défaitisme révolutionnaire et de l’internationalisme. Contre cette politique révolutionnaire, en 1914, les dirigeants de la IIe Internationale vont voter dans leurs pays respectifs les crédits de guerre, entraînant la faillite de l’Internationale.

Deux ans plus tôt, les mêmes dirigeants de la IIe Internationale avaient annoncé qu’en cas de guerre, ils appelleraient à une grève générale européenne contre la guerre. Mais tous les partis de la IIe Internationale ont voté le budget de guerre, sauf les Russes et les Serbes.

Le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), le grand parti révolutionnaire de ce pays, fondé par Engels et avec à sa tête Kautsky (ce dernier respecté et considéré comme l’héritier d’Engels), sombre dans la contre-révolution en votant les crédits de guerre (seul un député, Karl Liebknecht, va voter contre). Après un moment de sidération, Lénine va publier un livre : « La faillite de la IIe Internationale », engageant ainsi le combat pour la construction d’une nouvelle Internationale. Dans cette voie, Lénine, avec d’autres, notamment Trotsky, participera aux conférences contre la guerre de Zimmerwald (1915) et Kienthal (1916), en Suisse.

En France, la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) (nom du parti socialiste de l’époque) est constituée en 1905 par la fusion des groupes de Jaurès et de Guesdes ; ce dernier, ultrarévolutionnaire en paroles, dénonçait Jaurès comme un réformiste. Trois jours après l’assassinat de Jaurès « le réformiste », mort par fidélité à son opposition résolue à la guerre, Guesdes vote l’entrée de la SFIO dans le gouvernement de guerre, il deviendra lui-même ministre d’État de ce gouvernement. En France, cette politique s’appelle l’« union sacrée », c’est-à-dire l’alliance des représentants des organisations ouvrières avec la bourgeoisie. Ces dirigeants justifient leur soutien par le fait qu’il s’agirait d’une guerre « juste », une guerre « défensive », sinon l’Allemagne envahirait la France.

Ces questions se posent à nouveau aujourd’hui dans une autre situation. Avec la guerre en Ukraine, comme lors de toutes les guerres, l’attitude des uns et des autres à l’égard de l’impérialisme se révèle crûment. Sous le prétexte fallacieux « soutenir l’Ukraine contre Poutine », certaines forces de gauche et d’extrême gauche appuient le soutien à Zelensky de l’OTAN, de l’Union européenne et des gouvernements impérialistes.

Quand ils ont des députés, ceux-ci votent des dizaines de milliards pour le régime Zelensky, comme l’ont fait une série de parlements nationaux et l’Union européenne. Ceci se fait au détriment du financement des hôpitaux, de l’école, etc. Il y a même un groupe d’extrême gauche ukrainien, relayé internationalement, qui déclare qu’il « coopère activement avec les syndicats indépendants et les forces armées ukrainiennes ». Pour ces militants d’« extrême gauche », les syndicats indépendants et les forces armées sont mises sur le même plan ! ?

Selon un sondage publié en Ukraine, une majorité d’Ukrainiens est pour la signature d’un cessez-le-feu avec la Russie, et selon les chiffres de l’état-major ukrainien, 200 000 Ukrainiens ont déserté. Une estimation donne 150 000 déserteurs en Russie, ce à quoi il faut ajouter des millions d’Ukrainiens et de Russes qui ont quitté leur pays pour éviter de partir au front. C’est dans cette réaction d’Ukrainiens et de Russes qui refusent la boucherie guerrière que se trouve l’issue positive pour que ces deux peuples établissent la paix et la fraternité entre eux.

Suite à l’entrée des troupes de Poutine en Ukraine, le 24 février 2022, le secrétariat international de la IVe Internationale a publié une déclaration le 26 février, soit deux jours après, qui déclarait notamment : « Ni Poutine, ni OTAN ! » Et depuis quatre ans, nous n’avons pas dérogé à cette orientation internationaliste et révolutionnaire.

« L’ennemi principal est dans notre propre pays » (Karl Liebknecht)

Karl Liebknecht a été le seul député du SPD à voter contre les crédits de guerre, il est même allé en prison pour cela en 1916.

L’ennemi principal du peuple allemand est en Allemagne : l’impérialisme allemand, le parti de la guerre allemand, la diplomatie secrète allemande. C’est cet ennemi dans son propre pays qu’il s’agit pour le peuple allemand de combattre dans une lutte politique, en collaboration avec le prolétariat des autres pays, dont la lutte est dirigée contre ses propres impérialistes.

Nous ne faisons qu’un avec le peuple allemand et nous n’avons rien en commun avec les Tirpitz et les Falkenhayn allemands, avec le gouvernement allemand de l’oppression politique, de l’asservissement social. Rien pour ceux-ci, tout pour le peuple allemand ! Tout pour le prolétariat international, pour le prolétariat allemand, pour l’humanité qu’on foule aux pieds !

Les ennemis de la classe ouvrière comptent sur l’oubli des masses ; mais faites en sorte qu’ils se trompent ! Ils spéculent sur la patience des masses, mais nous lançons le cri impétueux : Combien de temps encore les hasardeurs de l’impérialisme doivent-ils abuser de la patience du peuple ? Assez et plus qu’assez de la boucherie ! À bas les fauteurs de guerre de ce côté-ci et de l’autre de la frontière !

Fin au génocide !

Prolétaires de tous les pays ! Suivez l’exemple héroïque de vos frères italiens ! Unissez-vous dans la lutte de classe internationale contre le complot de la diplomatie secrète, pour une paix socialiste !

L’ennemi principal est dans votre pays ! » (Tract diffusé en 1915.)

Lénine et le traité de Brest-Litovsk (1918)

Après la victoire de la révolution d’Octobre, dont l’une des causes a été le refus de la guerre par les masses ouvrières et paysannes qui ont déserté par centaines de milliers, la Russie soviétique est confrontée à la poursuite de l’offensive allemande. La direction bolchévique est très divisée sur l’attitude à adopter : poursuite de la guerre, ni paix ni guerre, guerre révolutionnaire… Lénine, seul au départ, défend la position selon laquelle il faille signer l’accord de paix avec l’Allemagne, quelles que soient les concessions très dures exigées par l’impérialisme (perte de territoires, versement d’une quantité astronomique d’or, etc.).

Finalement la Russie soviétique signera le traité avec l’impérialisme allemand à Brest-Litovsk, en 1918.

« Camarades, les conditions que nous ont proposées les représentants de l’impérialisme allemand sont d’une dureté inouïe, écrasante, ce sont des conditions de pirates. Les impérialistes allemands, profitant de la faiblesse de la Russie, nous mettent le genou sur la poitrine. Dans cette situation, pour ne pas vous cacher l’amère vérité dont je suis profondément convaincu, je dois vous dire qu’il n’est pas pour nous d’autre issue que souscrire à ces conditions. Toute autre proposition ne ferait qu’appeler sur nous, volontairement ou non, des maux pires encore et une soumission encore plus complète (si l’on peut parler ici de degrés) de la république des soviets, son asservissement à l’impérialisme allemand, à moins que ce ne soit une triste tentative d’éluder avec des mots une réalité terrible, infiniment pénible, mais indubitable. Camarades, vous savez tous très bien, et beaucoup d’entre vous par expérience personnelle, que la guerre impérialiste a écrasé la Russie sous un fardeau plus terrible et plus lourd, pour des raisons évidentes, que celui des autres pays ; que toutes les calomnies déversées sur nous par la presse bourgeoise et que les partis se faisant les auxiliaires de la bourgeoisie, ou qui sont hostiles au pouvoir des soviets, et selon lesquelles les bolchéviks auraient désagrégé l’armée, ne sont que des bêtises. (…)

Voilà pourquoi je dis et je répète, pleinement conscient de la responsabilité que j’assume, qu’aucun représentant du pouvoir des soviets n’a le droit d’éluder cette responsabilité. Certes, il est agréable et facile de parler aux ouvriers, aux paysans et aux soldats, de la marche en avant de la révolution, et ce fut chose agréable et facile à observer après l’insurrection d’Octobre, mais quand on est obligé de reconnaître une vérité amère, pénible, incontestable : l’impossibilité de la guerre révolutionnaire, comme c’est le cas maintenant, il n’est pas permis de se dérober à cette responsabilité, il faut l’assumer franchement. Conscient de ma responsabilité, j’estime nécessaire de remplir mon devoir et de dire nettement ce qui est ; c’est pourquoi je suis convaincu que la classe laborieuse de Russie, qui sait ce que c’est que la guerre et ce qu’elle a coûté aux travailleurs, à quel degré d’épuisement et de lassitude elle les a amenés, je ne doute pas une seconde que cette classe laborieuse, tout en ayant conscience avec nous du poids inouï, de la dureté et de l’infamie de ces conditions de paix, n’en approuvera pas moins notre conduite. »

(Lénine, Rapport à la séance du comité exécutif central de Russie du 24 février 1918, Œuvres, tome XXVII, Éditions du progrès, Moscou, 1980, pp. 38-40.)

Espagne, 1936 : faut-il voter les crédits militaires ?

Trotsky répond à un militant américain qui lui demande : s’il y avait un député trotskiste au Parlement espagnol, devrait-il voter, face aux fascistes, les crédits militaires ?

« Un vote au parlement en faveur du budget militaire n’est pas une aide “matérielle”, mais un acte de solidarité politique. Si nous pouvons voter son budget pour Negrin, pourquoi ne pouvons-nous pas déléguer notre représentant dans son gouvernement ? Cela peut être aussi comme une “aide matérielle”. (…)

La question du camarade Shachtman : “Comment pouvons-nous refuser de consacrer un million de pesetas à acheter des fusils pour le front ?”  a été posée cent et mille fois aux marxistes révolutionnaires par les réformistes : “Comment pouvez-vous voter contre les millions et les millions nécessaires pour les écoles, les routes, pour ne pas parler de la défense nationale ?” Nous reconnaissons la nécessité des écoles et des routes, non moins que la nécessité de la lutte contre Franco. Nous utilisons les chemins de fer “capitalistes” ; nos enfants fréquentent les écoles “capitalistes”, mais nous refusons de voter le budget pour le gouvernement capitaliste.

Pendant la lutte contre Kornilov1Lavr Gueorguievitch Kornilov (1870-1918), chef d’état-major, avait dirigé à l’été de 1917 une tentative de putsch militaire contre le gouvernement provisoire de Kerensky., nous n’avons jamais voté au soviet d’une façon qui aurait pu être interprétée comme une solidarisation politique avec Kerensky2Alexandre Fiodorovitch Kerensky (1882-1970) était le chef du gouvernement qui avait persécuté les bolchéviks : ces derniers combattirent victorieusement Kornilov sans pour autant se ranger sous le drapeau de Kerensky..

Du point de vue de l’agitation, nous n’aurions pas la moindre difficulté en Espagne pour expliquer notre vote négatif : “Nous voulions deux millions pour les fusils, et ils n’en ont donné qu’un. Nous revendiquions la distribution des fusils sous contrôle ouvrier ; ils ont refusé. Nous demandions que la police soit désarmée et les fusils remis au front ; ils ont refusé. Comment pouvons-nous donner volontairement notre argent et notre confiance à ce gouvernement ?” Tout travailleur comprendra et approuvera notre action. »   

(Trotsky, [Inquiétude à propos d’une divergence], Œuvres, tome XV, Institut Léon-Trotsky, 1983, pp. 62-63.)

Socialism on Trial (Le Socialisme en procès)

James P. Cannon adhère au mouvement syndical Industrial Workers of the World au début du XXe siècle, puis au Parti socialiste. Il prend position contre l’entrée en guerre des États-Unis lors de la Première Guerre mondiale. Après la trahison des dirigeants de la IIe Internationale, il participe à la fondation du Parti communiste des États-Unis, mais dès 1928, il rejoint le combat de l’Opposition de gauche de Trotsky, et fondera le Socialist Workers Party (SWP). En 1941, il passera en procès du fait rôle des militants du SWP, dirigeants de la grande grève des teamster de Minneapolis en 1934, mais aussi sur le fait que le SWP s’opposait à l’entrée en guerre lors du deuxième conflit mondial impérialiste. Il répond aux questions du juge.

Quelle est la position du parti (du SWP, Ndlr) sur l’affirmation que la guerre contre Hitler est une guerre de la démocratie contre le fascisme ?

J. P. Canon : Nous disons que c’est un subterfuge, que le conflit entre l’impérialisme américain et l’impérialisme allemand est un conflit pour la domination du monde. Il est absolument vrai qu’Hitler veut dominer le monde, mais nous pensons qu’il est également vrai que le groupe dirigeant des capitalistes américains a la même idée, et nous ne sommes en faveur ni de l’un ni de l’autre.

Nous ne pensons pas que les soixante familles qui possèdent l’Amérique veulent engager la guerre pour quelque principe sacré de la démocratie. Nous pensons qu’ils sont de grands ennemis de la démocratie, ici, dans notre pays. Nous pensons qu’ils voudront seulement utiliser l’opportunité d’une guerre pour éliminer toutes les libertés civiles ici, pour obtenir la meilleure imitation possible de fascisme qu’ils pourront obtenir. (…)

Quelle est l’opinion du parti sur les relations entre la guerre et une possible situation révolutionnaire ?

J. P. Canon : Les guerres ont fréquemment été suivies de révolutions ; les guerres elles-mêmes sont l’expression d’une terrible crise sociale, qu’elles ne sont pas capables de résoudre. La misère et la souffrance font un bond en avant tellement formidable au cours de la guerre que cela conduit souvent à la révolution. La guerre russo-japonaise de 1904 produisit la révolution russe de 1905. La guerre mondiale de 1914 produisit la révolution russe de 1917, la révolution hongroise, presque la révolution en Italie, et la révolution en Allemagne et en Autriche ; et en général, une situation révolutionnaire s’est développée sur tout le continent européen, comme résultat de la Première Guerre mondiale.

Je crois qu’il est hautement probable que si la guerre en Europe continue, alors la masse des peuples, spécialement en Europe, se chargera de mettre fin au massacre par des moyens révolutionnaires. »

(Le Socialisme en procès, La Vérité, n° 616, juin 1994, pp. 152-153.)