« Sur les douze Canadair que la France possède, nous n’en avons que cinq disponibles, c’est juste scandaleux »

Sur Franceinfo, ce matin, Grégory Prats, commandant de bord Canadair, livre un réquisitoire implacable de la politique gouvernementale, alors que d’immenses feux de forêts, en Gironde, s’approchent inexorablement de Bordeaux. Voici son témoignage en intégralité.

(photo AFP)
Par la rédaction d'IO
Publié le 25 juillet 2026
Temps de lecture : 3 minutes

« Sur un feu comme ça, il faut énormément de moyens. Nous en manquons cruellement pour différentes raisons. Il faudrait pouvoir allouer sur des chantiers comme ça, sur des sinistres comme ça, un nombre important de Canadairs, et nous ne les avons pas aujourd’hui. La disponibilité actuelle est en berne.

Sur les douze Canadair que la France possède, nous n’en avons que cinq disponibles, c’est juste scandaleux.

À chaque fois qu’il y a un feu, il faut diviser nos forces par le nombre de feux, puisqu’on essaye d’intervenir sur chacun des feux et on se retrouve avec des norias, des patrouilles d’avions, qui sont insuffisantes, c’est-à-dire deux avions pour un feu et c’est très, très insuffisant.

En ce moment, il y a des problèmes de maintenance. L’industriel privé qui s’occupe de la maintenance n’arrive pas à suivre le rythme, les pièces détachées n’arrivent pas en temps et en heure.

Comme tout le monde le sait aujourd’hui, c’est une flotte vieillissante, puisque les premiers Canadairs sont arrivés en France en 1995. Ils sont entretenus correctement durant une année normale, mais là, nous avons une année exceptionnelle, certaines pièces cassent et il faut les remplacer et malheureusement, elles arrivent trop tard.

La semaine dernière, à Fontainebleau, nous étions, avec un collègue, les deux premiers à intervenir. Je mesurais le tragique de la situation.

J’étais en train d’écoper sur la Seine, j’étais en train de prendre de l’eau qui avait coûté 2 milliards d’euros aux Français pour une dépollution, alors qu’avec 2 milliards d’euros on peut acheter quinze Canadair et dix ans de maintenance.

Les 105 ou 110 familles, en Gironde, qui ont perdu leurs maisons, je pense qu’eux aussi pensent la même chose que moi.

Les feux sont effectivement très virulents, donc il faut multiplier les avions sur ces chantiers. Sur une noria de 4 avions, moi, en tant que leader, ma charge, les premières tonnes d’eau – il fait tellement chaud, la température monte à plus de 1 000 °C –, mon premier largage, il ne touche même pas le sol, tout s’évapore avant. Mon collègue n° 2, qui largue 15 secondes derrière moi, lui, ça va commencer à atteindre le sol. En fait, ce sera mon n° 3 et mon n° 4 qui vont être réellement efficaces. Mais pour ça, il fait être 4 avions. Et maintenant, dû au manque de disponibilités de nos avions, nous ne sommes généralement que 2 sur un chantier et – je vais vous dire – pratiquement inefficaces.

On change un peu de logiciel mental à ce moment-là. Quand on voit qu’on ne sert pas à grand-chose, on va éviter d’aller larguer sur le feu et on se raccroche au principe de base. La protection des personnes, la protection des biens et loin derrière la protection de la végétation. Donc on va garder cette eau pour des largages de sécurité sur des pompiers qui seraient en difficulté ou sur des maisons qui seraient menacées par les flammes. On en est réduits à faire ça.

[L’envoi annoncé d’un A 400 M] ne changera rien, malheureusement. C’est un pansement sur une jambe de bois.

Effectivement, au niveau des chiffres, au niveau des annonces politiques, c’est exceptionnel : vous avez un avion qui emporte 20 tonnes d’eau ou de retardant. Mais ce n’est pas comme ça qu’il faut raisonner.

Il faut raisonner en nombre de tonnes délivrées sur un sinistre à l’heure. Cet avion [A 400M], il ne pourra se poser qu’à Orléans, à Mont-de-Marsan ou à Istres. Il n’y aura que trois bases pour couvrir toute la France, c’est-à-dire qu’il aura des rotations de plus de 45 mn à 1 heure. Il va délivrer 20 tonnes sur un chantier toutes les heures ou toutes les heures et demie, alors que quatre Canadair avec un plan d’eau, qui en général se situe aux alentours de 20 kilomètres du début du chantier, nous, on est capable de délivrer 120 tonnes à l’heure… »