Immigration, capital et lutte de classe
Le projet de loi « immigration » du gouvernement sera examiné le 6 novembre prochain par le Sénat. Pour notre part, nous considérons qu’on peut et qu’on doit accueillir tous ceux qui veulent rejoindre notre pays.
- Tribune libre et opinions

Le projet de loi « immigration » du gouvernement sera examiné le 6 novembre prochain par le Sénat dont la moitié des membres ont été renouvelés le 24 septembre, et où la droite est majoritaire.
Celle-ci laisse à penser à ce stade qu’elle ne votera pas le texte et qu’elle entend déposer une motion de censure. Il n’en demeure pas moins que tous, de Renaissance au Rassemblement national en passant par Les Républicains, mais aussi des dirigeants du Parti socialiste (PS), du Parti communiste français (PCF) ou d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), soutiennent la même position réactionnaire qui consiste à affirmer, comme le disaient jadis d’autres responsables politiques, que « nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde » … alors même qu’on pourrait, selon eux, accueillir celles et ceux qui serviraient de main-d’œuvre surexploitée au service des patrons.
Pour notre part, nous considérons qu’on peut et qu’on doit accueillir tous ceux qui veulent rejoindre notre pays.
Nous livrons cette semaine une première contribution qui retrace les ressorts économiques et politiques de l’immigration dans le système capitaliste.
Le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, présentait ainsi ce projet de loi au début de l’année : « On va pouvoir expulser encore plus d’étrangers » .
Le 27 septembre, le journal Le Monde écrit : « Depuis que les ministres de l’Intérieur et du Travail ont proposé la création d’un titre de séjour “métiers en tension” , l’aspect répressif du projet de loi a cessé de focaliser l’attention. »
Le gouvernement a pourtant bien l’intention de renforcer une nouvelle fois la répression en facilitant, via l’article 13 du projet de loi, l’expulsion des étrangers sur la base d’un faisceau d’indices pouvant constituer une « menace à l’ordre public » . Un motif de restriction des libertés devenu banal sous le régime d’Emmanuel Macron.
Embrayant le pas des ministres, des parlementaires EELV, PCF, PS, Liot, Modem et Renaissance ont signé, début septembre, un appel commun inédit à la régularisation des travailleurs immigrés dans les « métiers en tension » comme le bâtiment, la restauration ou les services à la personne, actant ainsi leur refus de régulariser tous les travailleurs sans papiers.
Le 29 e texte sur l’immigration depuis 1980
Le droit des étrangers en France a été réformé 18 fois entre 1996 et 2021, et ce texte serait le 29 e sur l’immigration depuis 1980. Pourtant, selon Le Monde, « aucun de ces textes n’est parvenu à éteindre le débat brûlant sur l’immigration née au cœur des années 1970 ».
Dans la plupart des pays d’Europe, des lois visant à restreindre l’immigration ont été prises dans les années 1970-1980. Même aux Etats-Unis, pays d’immigration par nature, l’Illegal Immigration Reform and Immigrant Responsibility Act a durci les lois sur l’immigration en 1996.
Depuis, le phénomène n’a fait que s’accélérer, à quelques exceptions près. Pourquoi ? Les années 1970 sont marquées par plusieurs événements majeurs.
Le premier concerne la fin de la convertibilité du dollar en or, annoncée par le président américain Richard Nixon le 15 août 1971. Ancien conseiller de Ronald Reagan, Bruce Bartlett est revenu sur les conséquences de cette décision dans un article du 9 juillet 2021 : « Une fois que les entreprises ont été libres d’investir à l’étranger par l’abolition des contrôles de capitaux qui a suivi l’élimination des taux de change fixes, les travailleurs ont perdu un énorme effet de levier. La mondialisation a affaibli les syndicats du secteur privé et a permis aux entreprises d’exploiter les travailleurs du monde entier, créant une course vers le bas en termes de salaires. »
Le deuxième événement est l’invention du conteneur maritime moderne et l’instauration de normes internationales pour les dimensions et la manipulation de conteneurs facilitant le transport de marchandises entre navires, camions et chemin de fer. Il favorisera une expansion phénoménale des échanges internationaux de marchandise par voies maritime, routière et ferroviaire. Peu après, le développement des avions à réaction permit la création d’entreprises comme FedEx en 1971 et DHL en 1969 et l’essor du fret aérien mondial pour les marchandises exigeant une livraison rapide.
Le capital avait réuni de nouvelles conditions pour accélérer la mondialisation des échanges et les délocalisations vers les pays à bas coûts, modifiant la place de l’immigration dans le procès de production.
Dans son ouvrage La situation des classes laborieuses en Angleterre (1845), rédigé pendant la période ascendante du capitalisme, Friedrich Engels écrit : « Le rapide développement de l’industrie anglaise n’aurait pas été possible si l’Angleterre n’avait pas disposé d’une réserve : la population nombreuse et misérable de l’Irlande. On estime qu’un bon million d’Irlandais ont ainsi immigré jusqu’ici et que maintenant encore, il y a 50 000 immigrants par an ; presque tous envahissent les contrées industrielles et en particulier les grandes villes, y constituant la plus basse classe de la population. Ces gens ont grandi presque sans connaître les bienfaits de la civilisation, habitués dès leur jeune âge aux privations de toutes sortes. » Puis, il cite l’historien écossais Thomas Carlyle : « Qui ne voit pas que la situation des couches inférieures de la masse des travailleurs anglais s’aligne de plus en plus sur celle des Irlandais qui leur font concurrence sur tous les marchés ? Que tout travail qui n’exige que force physique et peu d’habileté n’est pas payé au tarif anglais mais à un prix approchant le salaire irlandais, c’est-à-dire à peine plus que “ce qu’il faut pour ne pas mourir tout à fait de faim 30 semaines par an en mangeant des pommes de terre de la pire qualité” ? » L’immigration irlandaise était un moyen utilisé par les patrons anglais pour développer la production, faire concurrence aux ouvriers anglais et baisser leurs salaires. Une pratique largement répandue.
Conventions collectives, salaire minimum et travailleurs immigrés
Dans la collection 46 de la revue L’Histoire consacrée aux « grandes migrations », on lit au sujet de la France : « Certaines entreprises envoient des “recruteurs” à l’étranger, notamment pour alimenter les secteurs les plus pénibles du marché du travail. Au départ, cela se fait au gré des besoins, un peu au hasard. Les frontaliers fournissent la majeure partie des effectifs : les Belges sont surtout représentés dans le Nord et les Italiens dans le Sud-Est. Mais dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, le Comité des forges (organisation patronale de la métallurgie et de la sidérurgie, Ndlr) et les gros propriétaires terriens du Bassin parisien créent des organismes spécialisés dans le recrutement collectif de main-d’œuvre étrangère. »
Et quand survient la Grande Dépression à la fin des années 1920 : « La politique d’immigration s’arrête avec la crise qui touche la France en 1931. Une partie des immigrants est simplement renvoyée chez eux. Un rapport parlementaire affirme qu’entre janvier 1931 et février 1932, 450 000 étrangers ont quitté le territoire. Un tiers des rapatriements sont des rapatriements forcés. »
Mais la lutte de classe impose les conventions collectives aux patrons et la loi du 11 février 1950 instaure le principe de l’extension des conventions collectives à toutes les entreprises d’une branche professionnelle. Travailleurs immigrés ou pas, le salaire minimum est désormais le même pour tous. A l’exception de certains secteurs dominés par les petites entreprises sans syndicats et peu contrôlées comme la restauration, l’hôtellerie, le bâtiment ou l’agriculture où persiste l’emploi de travailleurs immigrés surexploités et dénués de droits. Des métiers souvent durs et éreintants appelés pudiquement « métiers en tension » par ceux qui les méprisent. Nombreux sont les migrants de Lampedusa qui finissent dans les champs du Mezzogiorno italien, sans contrat de travail, pour 20 € la journée de 10 heures et dormant dans des bâtiments abandonnés.
Des populations jetées sur les routes de l’exil par la guerre et la misère
A partir des années 1980 et aidés par l’essor du commerce mondial permis par la science et la technique, le capital a choisi d’exploiter la grande majorité des immigrés « à domicile » dans les pays où les syndicats sont interdits et les droits sociaux limités voire inexistants. La France a ainsi perdu la moitié de ses emplois industriels. Elle est devenue avec le Royaume-Uni l’économie la plus désindustrialisée du G7 en perdant 2,3 millions d’emplois industriels en 40 ans.
Tandis que l’exploitation et la misère redoublent d’intensité à l’échelle mondiale, les lois s’accumulent pour restreindre l’immigration aux « métiers en tension », aux travailleurs hautement qualifiés et aux étudiants les plus brillants dont les Etats-Unis sont devenus les principaux pourvoyeurs : 29 % des scientifiques et ingénieurs aux Etats-Unis sont nés à l’étranger. Les immigrants y représentent 25 % des travailleurs scientifiques et 50 % des docteurs en science. Les populations qui sont jetées aujourd’hui sur les routes de l’exil par la guerre et la misère, par milliers et sur chaque continent, n’ont plus rien à voir avec l’immigration décrite par F. Engels en 1845.
Elles sont l’image et les victimes du dénuement et de la barbarie à laquelle conduisent la décomposition et le pourrissement du régime capitaliste.
Jamais ce processus n’a conduit au développement des forces productives de l’humanité, n’en déplaise à ceux qui ne jurent que par la croissance du PIB et la généralisation des smartphones. Comme disait notre camarade Gérard Bloch : « Les forces productives se définissent d’abord par la capacité de l’homme à satisfaire ses besoins. » La situation s’est-elle améliorée pour la population mondiale ? Quelques chiffres suffisent à entrevoir la question, et à ouvrir le débat. En 1930, un Américain devait consacrer 16 % de son salaire pour se loger et 3 ans de revenus pour acquérir un logement. Aujourd’hui, un Américain dépense 42 % de ses revenus pour se loger. L’acquisition d’un bien immobilier lui coûte en moyenne 8 ans de salaire. 45 % des Américains de 18 à 29 ans vivent chez leurs parents, soit 23 millions de jeunes.
