La libération de la Palestine à l’heure du génocide et de la guerre impérialiste

« Est-il encore pertinent, en période de génocide, de penser en termes de solution politique ? D’imaginer et d’œuvrer pour un avenir décolonisé en Palestine sous la forme d’un État démocratique unique ? » Un article paru le 10 mai dans « The Palestine Chronicle ».

Awad Abdelfattah est coordinateur de la campagne pour un seul État démocratique (photo DR).
Par Awad Abdelfattah
Publié le 23 mai 2026
Temps de lecture : 9 minutes

Est-il encore pertinent, en période de génocide, de penser en termes de solution politique ? D’imaginer et d’œuvrer pour un avenir décolonisé en Palestine sous la forme d’un État démocratique unique ? S’agit-il désormais d’un luxe conceptuel, ou d’un impératif politique — un acte de résistance en soi ? Ou bien les solutions politiques devraient-elles être laissées pour l’après-libération totale ? Ou devrions-nous simplement nous rallier à un discours ou à une trajectoire fondée sur les droits en activant le cadre de l’apartheid ?

Quant à la question douloureuse et existentielle d’un État démocratique où tous pourraient vivre sur un pied d’égalité, elle a refait surface avec force au milieu du génocide sioniste en cours à Gaza, soutenu par l’Occident. Elle est posée dans tous les segments du peuple palestinien : est-il moralement et pratiquement possible d’envisager la coexistence avec une société génocidaire au sein d’un cadre politique libre et partagé ?

Je dois admettre que moi-même, ayant longtemps plaidé en faveur d’une solution démocratique à un seul État depuis le début des années 1980 – du mouvement Abnaa al-Balad (basé dans les territoires occupés de 1948 – Israël proprement dit) à la campagne transnationale One Democratic State, que j’ai cofondée –, j’ai également marqué une pause sous le choc du génocide. Avec d’autres collègues, je me suis demandé s’il restait pertinent de poursuivre cette lutte.

Pourtant, après réflexion, nous sommes nombreux à rester convaincus qu’il ne s’agit pas simplement d’une solution politique, mais d’une voie unificatrice : un processus à long terme de lutte et de résistance civile populaire. Cette conviction n’a fait que se renforcer face à l’agression impérialiste croissante dans la région, en particulier contre l’Iran et le Liban. Cet article ne vise pas seulement à aborder cette idée sur le plan théorique, mais à la défendre comme une mission concrète et un acte de résistance.

L’objectif central de la guerre contre l’Iran est la Palestine

La phase actuelle de destruction qui se déroule à Gaza, l’accélération de l’annexion violente de la Cisjordanie, la dévastation au Liban et l’élargissement de la confrontation régionale – en particulier la guerre impérialiste et expansionniste contre l’Iran – ne constituent pas des crises distinctes ou déconnectées. Elles sont les composantes d’un même moment historique : une tentative coordonnée de liquider définitivement la question palestinienne et d’empêcher toute possibilité d’autodétermination palestinienne.

Contrairement aux affirmations selon lesquelles la Palestine aurait été mise de côté au milieu de conflits géopolitiques plus larges, ce à quoi nous assistons est une redéfinition délibérée de la lutte palestinienne. L’axe américano-israélien ne se contente pas de mener une guerre contre Gaza ou d’affronter l’Iran comme un adversaire isolé ; il poursuit une stratégie régionale globale visant à restructurer le Moyen-Orient.

Cette stratégie vise à consolider l’hégémonie coloniale israélienne, à accélérer la normalisation avec des régimes arabes serviles et dictatoriaux, et à neutraliser toutes les forces capables de contester ce colonialisme. Au cœur de celle-ci se trouve un objectif clair : transformer la Palestine d’une question centrale de décolonisation en un problème humanitaire marginal – gérable, fragmenté et, à terme, dissous.

La guerre contre le peuple palestinien est une guerre mondiale, comme elle l’a toujours été. Les anciens empires capitalistes occidentaux ont créé la tragédie palestinienne en implantant une colonie européenne au cœur du monde arabe, dans le contexte de l’expansion coloniale et de la recherche de ressources et de marchés. Malheureusement, l’Occident impérialiste continue de soutenir le régime sioniste génocidaire et de nier les droits nationaux légitimes du peuple palestinien. C’est pourquoi la cause palestinienne est devenue plus que jamais une cause mondiale, et a par conséquent déclenché l’émergence du plus grand mouvement mondial de solidarité avec la Palestine de l’histoire au sein des pays occidentaux.

Dans ce contexte, la guerre contre l’Iran ne doit pas être comprise comme une confrontation géopolitique lointaine, mais comme une dimension intégrante de la lutte pour la Palestine. Son issue façonnera de manière significative l’équilibre régional des pouvoirs et, par conséquent, les perspectives qui s’offrent au mouvement de libération palestinien. Un Iran affaibli risquerait d’encourager l’expansionnisme israélien, d’approfondir la normalisation et d’intensifier la répression contre les Palestiniens. À l’inverse, l’échec de ce projet impérialiste pourrait perturber les structures de pouvoir existantes et ouvrir de nouvelles possibilités de libération, tant pour les Palestiniens que pour les peuples de la région et au-delà.

De nombreux analystes stratégiques affirment que cette alliance est de plus en plus mise à rude épreuve sur plusieurs fronts en raison de graves erreurs de calcul et de la résilience des forces opposées. Pourtant, l’issue de cette confrontation – et sa durée – reste incertaine. Il convient de noter que les forces aspirant à un ordre mondial plus juste, ainsi que les peuples luttant pour se libérer du colonialisme, des guerres impérialistes, de l’exploitation extrême et de la pauvreté, sont impatients de voir la défaite des agresseurs. Les luttes intersectionnelles ont été galvanisées, car elles tournent toutes autour de la justice pour les opprimés et les exploités.

Pourtant, la dimension externe, aussi décisive soit-elle, ne peut se substituer à la confrontation avec la crise interne du projet politique palestinien. Aujourd’hui, les Palestiniens ne sont pas seulement confrontés au génocide et au déplacement ; ils sont également confrontés à une profonde fragmentation au sein de leur mouvement national et à un manque de clarté stratégique. Les efforts déployés au cours des deux dernières décennies pour réformer le système politique palestinien, évincer l’Autorité palestinienne en tant que sous-traitant colonial et mettre en place une nouvelle direction dotée d’une vision claire n’ont pas atteint leurs objectifs. Le Palestinien moyen continue de se demander : qui est capable de traduire la légendaire ténacité du peuple – en particulier à Gaza – et l’isolement international croissant d’Israël en une avancée politique significative ?

Entre stratégie anti-apartheid et vision d’un seul État

Au cœur de cette crise se trouve un débat non résolu parmi les élites et les acteurs politiques palestiniens : quelle voie pourrait aider à restructurer et à unifier le mouvement national palestinien, et guider la lutte pour la libération à la lumière de l’effondrement de l’illusion de la solution à deux États, de la guerre génocidaire à Gaza, de l’annexion accélérée de la Cisjordanie, de l’oppression sans cesse croissante des Palestiniens en Israël même, et de l’expansion de la guerre impérialiste à travers la région ?

Plusieurs approches existent, mais deux se sont imposées.

La première inscrit la lutte palestinienne dans un paradigme anti-apartheid, mettant l’accent sur l’égalité des droits au sein d’une structure politique réformée, souvent sans résoudre pleinement la question de la souveraineté ou de la décolonisation. En substance, il s’agit davantage d’une stratégie de résistance que d’une solution globale. Cependant, cette approche a gagné du terrain dans les cercles militants internationaux, notamment à travers le langage des droits humains et de la responsabilité juridique. C’est également le domaine de consensus le plus large parmi les Palestiniens, ce qui lui confère une importance pratique compte tenu de la crise de représentation non résolue. Cependant, elle risque de réduire la lutte palestinienne à une question de droits civiques au sein d’une réalité coloniale de peuplement en cours. Cela ne minimise pas le rôle crucial que le mouvement BDS a joué dans la lutte civile pour dénoncer l’État d’apartheid et l’isoler. Il s’est avéré être une stratégie efficace à l’échelle mondiale.

Au sein de ce camp, qui se rallie autour d’un slogan commun – « à bas l’apartheid » –, il n’existe pas de vision politique unifiée, ce que beaucoup considèrent comme une force plutôt qu’une faiblesse. Les positions vont du soutien à une solution à deux États à une solution à un seul État, en passant par des appels à une libération totale sans préciser de cadre politique final. Il convient de noter que des intellectuels de premier plan associés au mouvement BDS, tels qu’Omar Barghouti, Haidar Eid, Ali Abunimah et Ramzy Baroud, ont beaucoup écrit en faveur d’une solution démocratique à un seul État, tout en présentant ces opinions comme des positions personnelles plutôt que comme la politique officielle du mouvement.

La deuxième approche promeut la vision d’une solution démocratique à un seul État sur l’ensemble de la Palestine historique. Cette perspective considère le conflit comme un cas classique de colonialisme de peuplement, dont l’apartheid est issu, et insiste sur un processus global de décolonisation : démanteler les structures sionistes, permettre le retour des réfugiés et reconstruire la communauté politique sur la base de l’égalité, de la justice et d’une citoyenneté partagée. Il ne s’agit pas simplement d’une proposition constitutionnelle, mais d’un projet de transformation qui redéfinit la nature de l’ordre politique.

Cette idée n’est pas nouvelle. Elle était au cœur du mouvement de libération palestinien dans les années 1960 et au début des années 1970, avant d’être éclipsée par l’illusion de la partition véhiculée par les accords d’Oslo. Aujourd’hui, l’histoire semble avoir bouclé la boucle. L’effondrement du cadre de la solution à deux États, longtemps maintenu comme une fiction diplomatique, a rouvert la question de la véritable nature du conflit, à savoir celle d’un colonialisme de peuplement, et avec elle, l’horizon d’une libération totale dans un seul État démocratique, du fleuve à la mer.

Historiquement, cette vision n’était pas source de division ; elle était unificatrice. Elle offrait un cadre politique commun aux Palestiniens de toutes les régions, y compris à ceux qui sont restés à l’intérieur des frontières de 1948, dont les droits nationaux et civils sont bafoués par les acteurs régionaux et internationaux traditionnels. Aujourd’hui, cependant, ses défenseurs sont confrontés à un défi crucial : transformer cette idée en une force politique organisée et populaire. Des efforts sont en cours pour relever ce défi. Dans ce contexte, des initiatives telles que la One Democratic State Campaign (ODSC) et la nouvelle One Democratic State Initiative (ODSI) s’efforcent de construire une large coalition regroupant des Palestiniens, des Israéliens anticolonialistes et des alliés internationaux.

La tension entre ces approches n’est pas purement théorique : elle reflète des questions plus profondes sur la signification même de la libération. L’objectif est-il de réformer un système injuste, ou de le démanteler et de le remplacer ? La lutte porte-t-elle sur les droits au sein des structures existantes, ou sur la redéfinition des fondements politiques et moraux du territoire ? À mon avis, ces deux approches pourraient fonctionner comme une coalition complémentaire, plutôt que d’entrer en conflit. Cependant, un autre défi auquel sont confrontés les groupes partisans d’un seul État est l’émergence d’un courant d’élites et de militants prometteurs – issus principalement de la jeune génération palestinienne en Occident – qui défendent le slogan de la libération totale sans préciser de solution politique. Il ne s’agit pas d’un courant organisé, et cela pourrait constituer un obstacle à la construction d’une vision de libération unifiée et claire, ainsi qu’à un mouvement populaire doté d’un programme politique défini, capable de s’inscrire dans les valeurs universelles de libération, de justice et d’égalité embrassées par le mouvement de solidarité mondial en pleine expansion.

Ces débats sont devenus encore plus urgents à la lumière du génocide en cours à Gaza et de l’expansion de la violence impérialiste dans toute la région. Dans un tel contexte, une question douloureuse se pose : les Palestiniens peuvent-ils sérieusement parler d’un avenir démocratique commun avec ceux qui exercent une violence génocidaire à leur encontre ?

Cette question ne peut être écartée. Elle reflète une profonde rupture morale. Pour beaucoup, l’ampleur de la violence et de la déshumanisation sionistes et américaines rend l’idée de coexistence non seulement lointaine, mais inimaginable.

Pourtant, abandonner cette question comporte un danger en soi. Renoncer à une vision politique revient à accepter les conditions imposées par la puissance dominante. Sans horizon clair, la lutte risque d’être réduite à une résistance réactive, à des efforts fragmentés ou à des appels humanitaires. Même la résistance la plus héroïque peut être contenue ou neutralisée sans objectif politique défini.

C’est pourquoi la vision démocratique d’un État unique doit être reformulée – non pas comme une solution immédiate ou un appel naïf à la coexistence, mais comme un horizon stratégique à long terme. Son importance ne réside pas dans sa faisabilité à court terme, mais dans sa capacité à ancrer la lutte dans un cadre cohérent de décolonisation, de justice et d’égalité.

La clarté n’est pas un luxe – c’est une nécessité

Ce projet doit être compris comme un processus multidimensionnel : démanteler les structures coloniales de peuplement, s’opposer à l’idéologie sioniste, permettre le retour des réfugiés et construire des institutions démocratiques inclusives. Il doit également se distinguer clairement tant du système sioniste actuel que des modèles autoritaires du monde arabe. L’objectif n’est pas simplement un État unique, mais un État véritablement démocratique, fondé sur l’égalité, la diversité et la responsabilité. Cet État devrait faire partie d’un monde arabe libéré et démocratique.

Dans tous les scénarios, le principe de la démocratie reste non négociable. Nous rejetons la poursuite d’un régime colonial raciste. Nous rejetons les modèles politiques fondés sur la corruption ou la dépendance. Et nous rejetons les systèmes autoritaires qui oppriment leurs propres populations.

Dans le même temps, la reconstruction du mouvement national palestinien est essentielle. L’absence d’une direction unifiée et représentative reste un obstacle majeur. Cela nécessite non seulement une réforme institutionnelle, mais aussi une redéfinition des priorités, l’inclusion des acteurs de la base et de la diaspora, ainsi que l’élaboration d’un programme de libération renouvelé. Dans ce cadre, la vision d’un État unique peut servir de cadre fédérateur.

Une vision politique claire ne détourne pas l’attention des tâches immédiates : c’est une condition de leur réussite. Historiquement, les mouvements de libération se sont appuyés sur des objectifs précis pour mobiliser le soutien et soutenir la lutte.

Aujourd’hui, les Palestiniens sont confrontés à de multiples défis simultanés : résister à la violence génocidaire en cours, faire face à une catastrophe humanitaire, reconstruire les structures politiques et articuler une vision à long terme. Ce ne sont pas des tâches distinctes ; elles sont interconnectées.

La dimension régionale ajoute à la complexité. L’issue de la confrontation avec l’Iran façonnera l’environnement général. Mais quelle que soit cette issue, la question fondamentale demeure : pour quel avenir politique les Palestiniens se battent-ils ?

Cette réponse ne peut être reportée. Le projet démocratique d’un État unique doit s’affirmer comme une vision portée par les Palestiniens, enracinée dans l’expérience historique et l’aspiration collective. Sa force réside dans le fait qu’il apporte une orientation et une cohérence.

En cette période de génocide et de guerre, cela peut sembler lointain. Pourtant, les moments de crise recèlent aussi les germes de la transformation. Le défi consiste à faire en sorte que, lorsque cette phase prendra fin, les Palestiniens ne se retrouvent pas sans vision, sans stratégie ni horizon politique.

La lutte pour la Palestine n’a jamais été uniquement une question de survie. Il s’agit d’un avenir pour lequel il vaut la peine de se battre. Insister pour imaginer une Palestine libérée et démocratique n’est pas théorique : c’est un acte de résistance.

En conclusion, adhérer à une solution à un seul État ne signifie pas que toutes les questions concernant la manière d’atteindre cet objectif, et à quoi ressemblera exactement cet avenir, sont résolues. Certaines de ces questions, qu’elles soient anciennes ou récentes, seront façonnées par l’évolution de la dynamique du conflit colonial, de la résistance et des luttes internes palestiniennes.

La jeune génération, en particulier les plus éduqués et les plus engagés, devra faire face à ces questions, à ces défis et aux stratégies d’organisation et de résistance les plus efficaces. En attendant, la principale contribution des initiatives actuelles de l’ODS est de préparer le terrain pour la prochaine étape.