50 ans d’activités du Comité international contre la répression

50 après sa création, les missions du Comité international contre la répression (Cicr) sont plus que jamais d’actualité. Une interview de Gérard Bauvert et Miguel Martinez.

Brochure disponible à la SELIO ou auprès du Cicr, au prix de 8 euros (5 euros tarif réduit, étudiants, chômeurs).
Par la rédaction d’IO
Publié le 19 mai 2026
Temps de lecture : 8 minutes

Gérard Bauvert et Miguel Martinez, vous êtes respectivement président d’honneur et secrétaire du Cicr. Votre comité vient d’éditer une brochure à l’occasion de ses cinquante ans d’action. Pour quelle fonction ?

Gérard Bauvert : La fonction est double. Il s’agit d’abord de retracer quelques grands combats emblématiques que le Cicr a menés depuis sa fondation en 1976. Mais plus fondamentalement, il s’agit de montrer l’actualité du combat du Cicr. Prenons un exemple : nous venons d’être saisis à nouveau par un de nos camarades de Guadeloupe d’une affaire considérable, celle de Claude Jean-Pierre, dit « Klodo », mort suite à l’intervention des gendarmes en 2020. Nous adressons aujourd’hui une lettre au ministère de la Justice sur cette question. L’un des intérêts de cette brochure est de montrer que ce genre d’affaire s’inscrit dans toute une logique coloniale, même si le terme « colonie » n’existe plus officiellement.

À la lecture de la brochure, on voit que la question de la guerre a pris de plus en plus d’importance depuis 1990. Quelle est aujourd’hui l’urgence pour le Cicr dans son combat contre la guerre ?

Miguel Martinez : Tout d’abord, il faut bien voir qu’on assiste, disons pour simplifier depuis le commencement du génocide en Palestine, à un véritable basculement à l’échelle internationale qui nous précipite dans la guerre. L’agression américaine contre l’Iran, celle d’Israël contre le Liban, la poursuite du génocide, entraînent l’humanité dans la guerre et le chaos.

Dans les pays européens, cela prend la forme d’une militarisation à marche forcée et d’une volonté de mise au pas de la société entière. Avec des conséquences directes sur les libertés fondamentales des peuples sur tous les continents. Ce basculement s’exprime par exemple aux États-Unis avec les exactions de l’ICE, mais aussi en Europe avec l’augmentation des budgets militaires et les mesures liberticides qui y sont liées.

En Europe, un nouvel arsenal législatif et juridique est en cours d’instauration pour museler les peuples et empêcher toute expression politique indépendante de condamnation, à la fois du génocide palestinien et de la marche à la guerre. En France, cela prend par exemple la forme de certaines dispositions de la nouvelle loi de programmation militaire, qui tentent d’instaurer une sorte de sous-état d’urgence, avalisé immédiatement par le Conseil des ministres sans même passer par le Parlement, pour s’affranchir de tout type de droit : les garanties du droit du travail, mais aussi les expressions publiques, comme peuvent l’être plus particulièrement celles des universitaires, qui se verraient interdire toute liberté de parole en dehors des huis clos des salles universitaires, et encore… De simples décrets pourraient instaurer ce genre de mesures localement, avec effet immédiat.

Cette volonté de mise au pas de l’ensemble de la société se conjugue avec la répression de certaines figures politiques ou associatives importantes qui, courageusement, prennent position pour dénoncer la marche à la guerre ou le génocide palestinien perpétré par Israël, ainsi que la complicité de la France dans la mise en œuvre technique et militaire de ce génocide.

Ces personnalités sont visées par des procédures iniques, encore jamais vues en France, avec des montages fallacieux, des histoires abracadabrantesques et infamantes que l’on lance à leur encontre. Je pense bien entendu à Rima Hassan, ainsi qu’aux accusations contre Olivia Zemor et Nicolas Shahshahani. La loi dite « séparatisme » permet de dissoudre des associations, comme le gouvernement a prévu de le faire pour Urgence Palestine, dont des militants vont bientôt passer en procès. Il s’agit, à travers ces cas emblématiques, d’intimider l’ensemble de la population et de passer à des types supérieurs de répression qui concerneraient cette fois la population dans son ensemble, comme avec le projet de loi Yadan ou ses avatars.

Tout ce qui se passe en France s’inscrit dans ce contexte général de marche à la guerre sur le continent européen. On le voit en Grande-Bretagne, où la même politique est appliquée, avec cette fois-ci des arrestations de figures associatives, de personnalités qui ont le courage de prendre la parole sur ces questions. Ces quelques exemples donnent le sens de la participation du Cicr au meeting international de Londres contre la guerre du 20 juin prochain.

La répression s’abat sur les syndicalistes qui défendent le peuple palestinien, comme récemment sur Jean-Paul Delescaut, responsable CGT dans le Nord, et sur d’autres depuis. Cela pose le problème de la défense du syndicalisme indépendant, un terrain sur lequel le Cicr a accumulé une expérience importante, n’est-ce pas ?

G.. : Dès la constitution du Cicr nous nous sommes consacrés particulièrement, avec Me Yves Dechezelles, fondateur du Cicr, à la défense des syndicalistes et pour les syndicats libres. Si on regarde ce qui se passe en Ukraine et en Russie, les syndicats sont soit interdits officiellement, soit interdits de fait. Ils ne peuvent pas s’exprimer, et cela s’étend aux partis politiques.

Parce que, comme vient de le dire Miguel, la préparation de la guerre et la guerre sont une broyeuse de toutes les libertés : les libertés collectives comme la liberté de parole des individus.

Cela me permet d’évoquer un membre très actif de notre comité, Frédéric Castaing, qui a d’ailleurs supervisé la composition de notre brochure – qu’il en soit remercié. Frédéric a été emprisonné dans les années 1980 en Pologne, où il était en mission pour aider les syndicalistes de Solidarnosc.

Des syndicats d’Amérique latine brisés par les dictatures, aux militants de l’ex-URSS qui tentaient de construire des organisations ouvrières indépendantes pour défendre leurs droits, jusqu’à la situation actuelle marquée par la marche à la guerre, les contextes diffèrent – et il serait absurde de le nier – mais une même mécanique est à l’œuvre partout : celle de l’élimination des syndicats et de leur indépendance. Aujourd’hui, nous sommes saisis par la répression qui s’abat sur les syndicalistes haïtiens de la CNOHA1Centrale nationale des ouvriers haïtiens., victimes d’une vague de licenciements, dans une situation inimaginable où le pays est livré au chaos et aux gangs. Le Cicr mène une campagne permanente pour soutenir les militants ouvriers haïtiens.

À la lecture de la brochure, on est frappé par la place de plus en plus importante prise par la défense des travailleurs immigrés. Comment s’engage le Cicr dans ce domaine ?

G. B. : Cela nous tient à cœur d’abord pour une question de principe, mais aussi parce que le Cicr, qui est international, est basé en France, où il s’agit de ne pas banaliser une situation qui a été créée par nos gouvernements depuis des décennies, de même que nous ne pouvons pas banaliser le fait que tous les pays historiquement dominants ont perdu leurs colonies, mais que la France en possède encore beaucoup (deuxième domaine maritime mondial), même si elle les baptise d’autres noms. C’est pourquoi nous avons une responsabilité particulière dans ce domaine : dès les années 1980, nous nous sommes battus contre la création des centres de rétention administrative, que nous avons appelés des camps de la honte.

Je voudrais rappeler que la création des camps de rétention pour étrangers date d’une loi d’octobre 1981, alors que la gauche était au pouvoir depuis six mois. Ce qui se passe aujourd’hui a un lien avec cette création : des dizaines de milliers de personnes passent par ces camps de rétention, selon des législations, certes durcies, mais qui ont été établies sur ce socle commun.

Notre responsabilité, c’est d’exiger la régularisation des personnes sans papiers, un traitement humain et la fermeture des centres de rétention.

M. M.: Je voudrais compléter sur cette question de l’immigration à propos de décisions européennes, impliquant des accords entre pays membres visant à empêcher les réfugiés de se déplacer. Le Cicr est viscéralement attaché à la pleine liberté de circulation des individus. Il y a des législations comme la « loi bâillon » en Espagne, qui attaquent directement le droit d’immigrer : un amendement propre à cette loi (combattue depuis son origine par le Cicr) permet de renforcer tous les dispositifs policiers aux frontières.

L’Espagne maintient les deux camps de Ceuta et Melilla, deux enclaves sur la terre du Maroc, pour y enfermer les personnes qui cherchent à transiter par Gibraltar vers l’Europe. Dès que ces réfugiés tentent de franchir les grilles pour s’enfuir, ils se font mitrailler par la police espagnole. Ces femmes et ces hommes sont traités comme des animaux. On voit bien comment le combat pour l’abrogation de la « loi bâillon » est lié à la question migratoire. Cette question étant posée à l’échelle mondiale, le Cicr est particulièrement intéressé aux initiatives qui sont prises dans les Amériques, comme la conférence continentale qui a eu lieu au Mexique pour le droit de circuler dans le pays de son choix, importante conférence à laquelle nous avons adressé un message de soutien.

G. B. : Ajoutons que le fait que le Cicr soit basé en France lui donne une physionomie particulière. En effet, tous les pays n’ont pas un collier de colonies comme en possède encore la France autour du globe. Aucun pays ne pratique actuellement comme la France une répression, sous des formes variées, contre des populations dispersées dans le monde. Cela va de la captation de Mayotte, qui appartient aux Comores, au maintien de ces acronymes que sont les DOM, TOM, CROM2Collectivité et région d’outre-mer., ou autres, destinés à maintenir des territoires dans le giron de la France. Cette domination déclenche des mouvements puissants recherchant l’indépendance, auxquels répond une répression non moins puissante.

J’en veux pour preuve mai 1967 en Guadeloupe, où la police et la gendarmerie tuèrent, selon les chiffres les plus bas, une dizaine de personnes, mais en réalité plus d’une centaine. Cela n’a jamais été reconnu. C’est pourquoi c’est une fierté pour le Cicr de compter dans son Comité d’honneur Maïté M’Toumo, secrétaire générale de l’UGTG3Union générale des travailleurs de Guadeloupe., ainsi qu’Élie Domota, actuel responsable du LKP 4« Liyannaj Kont Pwofitasyon », collectif contre l’exploitation outrancière., ainsi que maître Sarah Aristide et maître Rolland Ezelin bâtonnier de Guadeloupe. Nous avons été auprès des syndicalistes de l’UGTG persécutés par la justice coloniale, à Pointe-à-Pitre, à Basse Terre.

Dans la continuité du combat pour la défense des syndicalistes indépendantistes guadeloupéens, il y a aujourd’hui celui que le Cicr livre pour les militants kanak du FLNKS5Front de libération nationale kanak et socialiste.

M. M.: Oui, nous sommes engagés dans une campagne pour la levée des poursuites judiciaires dont sont victimes les militants kanak. Rappelons qu’ils ont été déportés à 17 000 km de chez eux de façon inhumaine, entravés, menottés, n’ayant le droit d’aller aux toilettes pendant plus de vingt heures de vol qu’à la condition de laisser la porte grande ouverte.

Puis condamnés avant même d’être jugés, puisqu’ils sont restés un an à l’isolement, aux quatre coins de la France, avant d’être remis en liberté conditionnelle. À présent, l’État français, se voyant obligé de « négocier », lève les chefs d’accusation les uns après les autres, révélant qu’il s’agissait d’une machination relevant de la raison d’État. Mais cette machination n’est pas encore totalement stoppée : des poursuites sont maintenues et la menace persiste.

G. B. : À ces poursuites s’ajoutent les déportations de dizaines d’autres militants kanak après leur avoir collé sur le dos des affaires de droit commun. L’État, quant à lui, n’est pas poursuivi pour l’assassinat de militants kanak lors des émeutes. Le Cicr est totalement engagé dans cette campagne pour l’arrêt immédiat des poursuites à l’encontre de Christian Tein et des militants du FLNKS. La brochure rend compte de cette bataille. Aujourd’hui, Macron-Lecornu rééditent leur provocation en prétendant modifier le corps électoral pour les élections du 28 juin 2026. Cela a conduit Christian Tein fondateur de la CCAT6Cellule de coordination des actions de terrain, une organisation indépendantiste kanak. et président du FLNKS à parler à juste titre de tentative « de passage en force ».

On est frappé par la réactivité et la disponibilité du Cicr, alors qu’il dispose de moyens très modestes. La raison en est probablement son indépendance…

M. M. : Les occasions de campagne se pressent devant nous, mais nous tenons d’abord à ne rien lâcher sur ce que nous avons engagé pour des personnalités encore emprisonnées, comme le docteur Abu Safya, ou qui sont en cours de procès, comme l’avocat des syndicalistes palestiniens de l’enseignement, Mohannad Karajah.

Ces jours derniers, nous avons été particulièrement sensibles, comme beaucoup d’associations ou d’organisations, au sort des militants de la seconde flottille pour Gaza, kidnappés dans les eaux territoriales grecques par l’armée israélienne, dont deux d’entre eux, Saif Abukeshek et Thiago Avila, ont été emprisonnés, torturés et sont actuellement menacés de peines de prison7Ils ont été libérés depuis la réalisation de l’interview, Ndlr .. Ces événements confirment ce que nous disons de la situation mondiale. Cela ne fait que rendre l’activité du Cicr, là où il peut intervenir, plus nécessaire encore.

Propos recueillis le 5 mai par Michel Sidoroff

Brochure disponible à la SELIO ou auprès du Cicr, au prix de 8 euros (5 euros tarif réduit, étudiants, chômeurs). Cicr – 87, rue du Faubourg-Saint-Denis, 75 010 Paris. bureaucicr@gmail.com