« Les classes défense et sécurité, on n’a jamais essayé ? Si, si ! »

Dès 1882, la République met en place les « bataillons scolaires ». Une partie de cette jeunesse périra plus tard dans les tranchées de la Première guerre mondiale. Cette logique de militarisation de la jeunesse réapparaît aujourd’hui sous des formes modernisées et plus diffuses.

Exercice des bataillons scolaires sur le boulevard Saint Jacques de Paris, 1882. Gravure de Tirrayne dans « Le Monde Illustre » n° 1310 du 6 mai 1882. (Bridgeman Images via AFP)
Par Isabelle Lacroix coprésidente de la FCPE 93
Publié le 22 mai 2026
Temps de lecture : 6 minutes
Nous reproduisons ici l’intervention d’Isabelle Lacroix, de la FCPE 93, lors de la réunion publique contre la guerre, à Livry-Gargan, le 12 mai 2026.

Je voudrais déjà remercier les organisatrices et organisateurs de cette réunion d’avoir proposé que la FCPE93 puisse intervenir sur cette question de la guerre. Si nous avons accepté, c’est parce que nous pensons que nous sommes à un point de bascule historique qui nous inquiète au plus haut point dans un contexte de marche vers la guerre. Il nous met face à une question que nous devons débattre collectivement, à savoir : quelle place veut-on donner à l’armée dans l’école ?

Je voudrais structurer mon intervention autour de trois points d’inquiétude.

D’abord : la marche vers la guerre se fait au détriment de l’école et des services publics.

Le ministère de l’Éducation nationale a longtemps été présenté comme la priorité républicaine, étant le premier budget de l’État. En 2026, pour la première fois sous la Vème République, le budget de l’armée a dépassé celui de l’Éducation nationale et on en voit les effets pour la rentrée scolaire prochaine. Le budget de Sébastien Lecornu prévoit la suppression de 4000 postes dans le primaire et le secondaire. Et nous le voyons concrètement dans notre département. Cela fait maintenant deux ans que nous nous mobilisons contre les suppressions de classes en Seine-Saint-Denis. L’année dernière, il y avait déjà eu 105 suppressions de classes. C’est 275 classes qui seront supprimées à la rentrée 2026. Cela va avoir pour conséquence des classes surchargées, alors que les enseignants témoignent déjà de leur épuisement face à la dégradation de leurs conditions de travail. Les conditions d’apprentissage de nos enfants vont alors davantage se dégrader, en particulier pour ceux en situation de handicap.

On nous explique que le nombre d’élèves baisse. Mais justement, cela devrait permettre de réduire les effectifs par classe, d’améliorer les conditions d’apprentissage, de répondre enfin aux besoins criants en inclusion, en remplacement de professeurs. Les classes françaises restent parmi les plus chargées d’Europe, et les salaires enseignants stagnent à des niveaux extrêmement bas.

Donc oui, nous sommes en alerte. Parce qu’il y a de l’argent pour préparer la guerre, mais jamais assez pour l’école. Et cela vaut aussi pour les aides aux entreprises qui représentent aujourd’hui trois fois le budget de l’Éducation nationale. Les choix budgétaires sont des choix politiques. Et aujourd’hui, ces choix nous disent clairement où sont les priorités des pouvoirs publics.

Deuxième point d’inquiétude : la militarisation de l’école et de la jeunesse s’accélère.

Le rapprochement entre l’Éducation nationale et la défense ne date pas d’hier, mais les classes de défense et de sécurité globale sont en forte augmentation depuis 2022. En effet, alors qu’il n’y avait que 160 classes en 2016, le dispositif passe à 500 classes en 2023 et on est à plus de 1200 à la rentrée 2025. Donc on n’est pas dupes de ce qui arrive.

L’annonce, le 13 juillet 2025, par le président Emmanuel Macron, que la France devra accélérer les renforts sur sa réserve militaire et donner à la jeunesse un nouveau cadre pour servir, s’est confirmée et renforcée tout au long de cette année scolaire. Ainsi, tout d’abord, le nouveau service national volontaire dévoilé le 27 novembre. Ensuite, le guide publié par le ministère de l’Éducation nationale en novembre aussi, intitulé « Acculturer les jeunes à la défense », a marqué également, pour nous FCPE93, un tournant grave.

Ce guide demande à toute la communauté éducative de favoriser le contact des élèves avec les militaires et « plus largement les corps en uniforme », y compris à travers les stages de troisième, de seconde, les CAP et les bacs professionnels. Le nouveau service national volontaire sera valorisé sur Parcoursup et donnera des crédits ECTS à l’université. Tout est pensé pour rendre cet engagement désirable, normal, valorisant.

Dans le 93, nous avons recensé 14 classes défense. À plusieurs reprises, nous avons demandé au recteur de l’académie de Créteil une liste officielle et des explications claires sur leurs objectifs pédagogiques. Nous n’avons pas encore obtenu la liste, mais le 15 avril, le recteur, en réunion, nous a répondu qu’il ne comprenait pas nos inquiétudes et qu’il serait « irresponsable » de ne pas développer une culture de défense chez les élèves compte tenu du contexte international.

Il a tenu à nous rappeler que la République est un régime qui naît de la guerre et qu’une meilleure compréhension de ces enjeux ne doit pas se limiter aux seuls cours d’enseignement moral et civique (EMC). Mais c’est précisément ce contexte qui nous inquiète.

L’adoption à l’Assemblée nationale, en première lecture, le 26 mars 2026, de la proposition de loi de Christophe Blanchet visant à généraliser l’enseignement de la défense dès la classe de sixième à partir de 2026 nous a particulièrement effrayés. Parce qu’on connaît l’histoire.

Dès 1882, la République met en place les « bataillons scolaires » : des enfants défilent au pas et apprennent le maniement des armes sous l’autorité de l’instituteur. Cette pratique a été arrêtée une décennie plus tard, mais les enseignants seront chargés « de faire aimer la patrie et former les jeunes citoyens à l’impératif de sa défense ». Avant la Première Guerre mondiale, les manuels scolaires glorifiaient déjà la guerre et préparaient les esprits. On en verra les conséquences pour une partie de la jeunesse dans les tranchées.

Aujourd’hui, on voit revenir cette logique de socialisation militaire de la jeunesse, sous des formes modernisées et plus diffuses. Et nous refusons, à la FCPE 93, cette fabrication du consentement à la guerre. Nous refusons que l’école devienne un lieu d’acculturation militaire au moment même où elle manque de tout : de professeurs, d’AESH, de bâtiments dignes de ce nom.

Nous refusons que les jeunes des quartiers populaires et des territoires ruraux — parce que c’est surtout eux qui sont visés — aient comme seul horizon des dispositifs militaires parce qu’on détruit en parallèle le service public d’éducation et les perspectives d’avenir de cette jeunesse.

Et quand des associations qui font des stages commandos pour des enfants de 9 à 14 ans le dimanche sont promues par certaines municipalités de notre département et interviennent aussi dans le cadre scolaire sous plusieurs formats, du secourisme à la sensibilisation aux métiers de l’armée et de l’ordre, alors qu’au mois de novembre 2025 le chef d’état-major explique devant les maires que la France doit se préparer à un conflit armé et « accepter le risque de perdre ses enfants et de souffrir économiquement », et que « les maires ont un rôle fondamental à jouer », alors oui, nous avons toutes les raisons d’être inquiets quand on voit cela.

Le post Facebook de la FCPE93 du week-end dernier visait à sensibiliser à cela, même si s’en sont suivis des propos virulents de certains mécontents.

Troisième point d’inquiétude : quel type d’engagement veut-on pour la jeunesse ?

Aujourd’hui, le mot martelé à la jeunesse, c’est celui de « l’engagement », comme par exemple le « contrat d’engagement jeune » pour les jeunes en difficulté d’insertion professionnelle. Mais on valorise surtout l’engagement militaire. Ces dernières années, c’était le SNU. Maintenant, ce sera, à la rentrée 2026, le service militaire volontaire.

En revanche, l’engagement social, syndical ou politique des lycéens est réprimé. Ces derniers mois, dans notre département, à Montreuil, aux Lilas, des lycéens mobilisés contre les suppressions de classes ou, en 2023, contre la réforme des retraites, ont subi conseils de discipline, gardes à vue, pressions et menaces de sanctions. Des lycéens d’autres villes en France, comme Marseille, ne sont pas en reste ces dernières semaines.

On encourage ainsi une jeunesse disciplinée, encadrée, obéissante. Mais on sanctionne une jeunesse qui réfléchit, conteste et s’organise. Pour nous, ce n’est pas ça, l’engagement citoyen.

Quelle école voulons-nous ? Une école qui prépare à obéir, à se soumettre, à faire la guerre ou à devenir une main-d’œuvre docile ? Ou une école qui forme des citoyens critiques, capables de penser, de débattre et de transformer le monde ?

Pour nous, l’école ne doit pas servir à fabriquer des soldats ni à adapter les jeunes aux besoins du marché économique. Elle doit d’abord les instruire et leur donner les bases pour se construire comme des citoyens libres, critiques et émancipés.

Heureusement, dans le 93, des réflexions commencent à émerger. Nous saluons notamment la prochaine réunion organisée par des enseignants, toutes organisations syndicales confondues, du collège Jean-Lolive à Pantin, avec les parents d’élèves, qui aura lieu le 19 mai à la Bourse du travail de la ville et qui fait suite à une motion commune FCPE-enseignants.

Pour conclure mon intervention, je voudrais justement lire leur motion présentée au conseil d’administration du 14 avril, à propos de la loi sur le renforcement de l’enseignement à la défense nationale. Tous les établissements devraient s’en emparer s’ils souhaitent porter cette réflexion. Je vous la lis.

« Nous, personnels élus au conseil d’administration du collège Jean-Lolive, à Pantin, avons pris connaissance de la proposition de loi visant à “renforcer l’enseignement à la défense nationale” dans le cadre du “parcours de citoyenneté”. Nous dénonçons cette marche à la guerre, l’endoctrinement de la jeunesse et nous refusons les dispositions de ce projet.

Nous demandons aux parlementaires de voter contre cette loi. Si, malgré tout, elle était votée, nous n’appliquerions aucune de ses dispositions.

Nous dénonçons également l’entrisme toujours plus important du ministère des Armées au sein de nos établissements scolaires, ainsi que la multiplication des protocoles armée-école (publication des livrets “Ma première cérémonie militaire”, les classes “Défense”…).

L’avenir de nos élèves ne peut être la guerre et nous rappelons avec force qu’il faut au contraire éduquer à la paix plutôt que préparer à la guerre. Au collège Jean-Lolive, nous nous opposerons à toute tentative de militarisation de la jeunesse, quelle qu’en soit la forme, et poursuivrons notre action en faveur de l’éducation et de l’émancipation pour un monde plus juste et solidaire.

L’École doit rester un lieu d’enseignement et d’éveil de l’esprit critique, non pas un espace de motivation de l’esprit nationaliste et belliciste. »