Les chiens de garde (suite)

Dans les médias, c’est un procès à charge permanent contre LFI et Jean-Luc Mélenchon.

Ruth Elkrief, journaliste de LCI aboyant contre Manuel Bompart.
Par Gabriel Caruana
Publié le 6 décembre 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Tout le monde le sait, la grande presse est dans notre pays aux mains d’une poignée de milliardaires. C’est incontestable, des organigrammes sont disponibles sur le site Acrimed. Jamais ils ne sont contestés. Quant aux médias de « service public », on sait qu’ils sont, en Ve République, soumis à l’exécutif qui concentre tous les pouvoirs. Et avec Macron à sa tête, lui-même soumis aux mêmes milliardaires et grands groupes financiers, les choses ne font que s’accentuer.

Ce n’est faire injure à personne que d’affirmer que l’information distillée par ces médias obéit aux objectifs de ceux qui les contrôlent. Cela ne nous étonne donc pas que tous aient emprunté le pas à Biden et Macron dans leur soutien inconditionnel au gouvernement de Netanyahou dans le massacre du peuple palestinien.

Il leur faudrait que pas une tête ne dépasse

Mais pour que cela soit efficace, il faudrait que pas une tête ne dépasse. Les Insoumis et le premier d’entre eux, Jean-Luc Mélenchon, ont eu le mauvais goût d’appeler au cessez-le-feu dès le 8 octobre, ils n’ont pas accepté que le refus de l’antisémitisme soit instrumentalisé le 12 novembre pour une union nationale, de Marine Le Pen à Fabien Roussel, dont l’objectif était de soutenir l’attitude du gouvernement. Alors dans les médias, c’est un procès à charge permanent…

Samedi 2 décembre, lors de l’émission « Quelle époque ! », les grands éditorialistes de la grande presse se sont livrés au « photo call », le petit jeu de la question posée à un invité absent. Emmanuel Macron puis Marine Le Pen ont eu droit à des questions fictives polies, révérencieuses mais quand est venu le tour de Mélenchon, on a eu droit à un feu roulant : « Tu piétines la République, la laïcité, que tu avais toujours vénérées » (F.O. Giesbert) ; « Pourquoi essentialisez-vous les Français musulmans ? » (R. Elkrief) ; « Où s’arrêtera votre bonne conscience ? » (A. Cabana) ; « Pourquoi vous ne laissez pas la place à d’autres ? » (B. Jeudy) ; « Les mêmes méthodes que Trump » (N. Polony).

Pas une interview : une véritable garde à vue

Nouvelle attaque le lendemain dimanche 3 décembre : Manuel Bompard, député et coordinateur de La France insoumise, était invité sur LCI chez Ruth Elkrief. Pendant une heure, c’est une véritable garde à vue. Il refuse de rendre la religion musulmane responsable de l’attentat commis par un déséquilibré mental. Elle s’énerve et revient sur le sujet en le questionnant sur sa position sur les « Français musulmans ». Ensuite, c’est la guerre en Palestine : il a beau répéter qu’à aucun moment ni lui ni La France insoumise n’ont jamais soutenu l’agression ni les crimes du Hamas, qu’ils les ont même condamnés, mais que l’urgence reste au cessez-le-feu, à la paix et au respect du droit international, rien n’y fait, elle veut qu’il abandonne sa position.

Cette attitude partisane conduit le soir même Jean-Luc Mélenchon à publier sur X : « Ruth Elkrief. Manipulatrice. Si on n’injurie pas les musulmans, cette fanatique s’indigne. Quelle honte ! Bravo Manuel Bompard pour la réplique. Elkrief réduit toute la vie politique à son mépris des musulmans. »

Et derrière, c’est le déchaînement… La plus grande partie du monde journalistique et politique condamne Jean-Luc Mélenchon.

Marine Tondelier, la patronne d’EELV, a posté un seul mot sous le tweet de Jean-Luc Mélenchon : « Efface ».

« Jean-Luc Mélenchon, tu déconnes ! », l’a aussi interpellé Jean-Christophe Cambadélis, syndic de faillite du Parti socialiste.

Et trop heureux de jouer une nouvelle fois les utilités pour défendre le système, Fabien Roussel à son tour affirme : « Il y a du trumpisme dans la manière de faire [de Jean-Luc Mélenchon] ».

On ne peut que rejoindre Manuel Bompard dans son analyse : « La caste médiatique se serre les coudes pour tomber une nouvelle fois sur Mélenchon. L’hypocrisie serait moins visible si les mêmes avaient apporté leur soutien au journaliste de TV5 Monde sanctionné pour avoir refusé de dérouler le tapis rouge à un criminel de guerre. Ou s’ils avaient eu ne serait-ce qu’un mot de compassion pour les 60 journalistes tués par les bombes israéliennes à Gaza. »

Darmanin entre dans la danse

Mais il faut dramatiser toujours plus. Gérald Darmanin entre dans la danse le 4 décembre et décide de mettre en place une protection policière de la journaliste « vu les menaces de Jean-Luc Mélenchon ».

Comme l’a souligné Mathilde Panot, des dizaines de députés Insoumis « sont sous menaces de mort de l’extrême droite. Nous organisons nous-mêmes notre propre sécurité. Sans aucun concours de l’État. »

Mais il faut en rajouter des pelletées, c’est ainsi que ce 5 décembre, Yael Goosz consacre sa chronique politique sur France Inter à la question suivante : « Faut-il commenter tous les jours les tweets de Jean-Luc Mélenchon ? », ce qu’il fait bien sûr. Et son verdict est sans appel : « Jean-Luc Mélenchon est à la politique ce que Cyril Hanouna est devenu pour la télé, les yachts et le fric en moins. »

Les raisons de leur fébrilité

Pourquoi une telle avalanche de boue ? Peut-être dans la conclusion de ce même Yaël Goosz : « Et jeudi soir, à Saint-Ouen, il y aura un meeting commun, meeting contre la stigmatisation des étrangers. Du PS aux frondeurs de LFI, en passant par les écologistes et les communistes. Mais sans Mélenchon. »

Comme l’analyse Daniel Shapira dans ces pages, ce meeting n’a rien à voir avec la défense des immigrés, au contraire. Mais, sur ce sujet comme sur tous les autres, il faudrait que les Insoumis rentrent dans le rang.

Alors pourquoi cette fébrilité de ce petit monde médiatique ? Est-ce le commentaire de Brice Teinturier, directeur général délégué de l’institut de sondages Ipsos, qui les inquiète ? Il a déclaré le 2 décembre sur plateau de l’émission « Quelle époque ! » : « On ne peut pas exclure la présence de Jean-Luc Mélenchon au second tour de l’élection présidentielle. »