Kanaky (Nouvelle-Calédonie) : Après le vote de l’Assemblée nationale contre l’accord de Bougival
Interview de Brenda Wanabo-Ipeze, militante du FLNKS qui a participé au meeting du 3 avril, à la bourse du travail de Paris, où sa présence a été acclamée par la salle. Elle nous accordé une interview sur la situation et les suites en Kanaky.
- Actualité internationale, Kanaky (Nouvelle-Calédonie)

On a vu que la motion de rejet de l’accord de Bougival a été adoptée à l’Assemblée nationale. J’imagine que c’est le fruit d’un long combat. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur cette bagarre ?
Brenda Wanabo-Ipeze : Pour recadrer l’histoire de cet accord de Bougival, je peux peut-être simplement rappeler qu’au mois de juillet, le 12 juillet, il a été question de discuter avec les partenaires locaux, à Bougival, d’un éventuel accord et de se mettre d’accord sur les termes de cet accord. Le FLNKS y est allé dans l’optique d’avancer dans le travail avec les partenaires calédoniens.
Je dirais que les choses étaient parties pour bien se passer entre toutes les parties prenantes, et que tout semblait devoir se dérouler correctement. Mais, comme on l’a tous constaté, le soir même, on a vu le président de la République proclamer la signature d’un « accord historique ». À partir de là, le FLNKS, le 9 août, lors de son congrès de La Conception, a rejeté totalement cet accord.
Depuis ce 9 août jusqu’à la date d’hier, cela a été un long chemin pour le FLNKS, et notamment pour son président Christian Tein, qui a dû convaincre l’ensemble des parlementaires, aux côtés de notre député Emmanuel Tjibaou et de notre sénateur Robert Xowie, avec toute la délégation qui a accompagné le président dans ce travail comme Mickaël Forrest, Gilbert Tyuienon, Laurie Humuni ou encore Oriane Trolue.
Nous avons multiplié les rencontres : une semaine de travail au mois de décembre, puis de nouveau au mois de février, avant le passage du texte au Sénat, et tout cela s’est concrétisé hier avec le vote à 192 voix pour et 102 contre à l’Assemblée nationale. La majorité des députés a fait le choix de suivre Emmanuel Tjibaou, député du FLNKS qui siège dans le groupe GDR.
C’était quelque chose d’unique pour nous, parce que, depuis 1986, quand Rock Pidjot a quitté les bancs de l’Assemblée nationale en constatant aussi qu’il n’était plus écouté par ses collègues, on n’avait plus vu un député indépendantiste kanak porter ainsi la voix de son peuple dans cet hémicycle. Aussi, avec le découpage Pasqua, il a été difficile pour nous de revenir au Palais-Bourbon.
En 2026, hier donc, on a vu un député faire un long discours qui a porté la voix de son peuple, un discours qui nous a profondément touchés parce qu’il reflétait le combat que nous menons. Cette victoire, on l’a savourée toute la journée d’hier, parce que c’est vraiment le fruit d’un gros travail qui a été mené.
Je sais qu’il y a aussi eu une campagne menée sur place en Kanaky, ce n’était pas seulement des discussions avec les parlementaires. Comment ça s’est mobilisé sur place ?
Globalement, dès le retour au pays du président du FLNKS, il a pris le temps, avec l’ensemble du bureau politique, de rencontrer tous les partenaires locaux : chaque groupe du Congrès, y compris le groupe des loyalistes avec Nicolas Metzdorf et Gil Brial, Virginie Ruffenach pour Les Républicains, L’Éveil océanien, Calédonie ensemble, etc. Malheureusement, ils n’avaient pas pu rencontrer nos camarades de l’UNI à ce moment-là.
Un gros travail a été mené aussi sur le terrain, pour aller parler aux gens, expliquer que l’accord de Bougival n’est pas la suite logique de l’accord de Nouméa. Il y a eu également les municipales, avec beaucoup de candidats FLNKS qui tiraient les listes et qui portaient le discours du « non à Bougival ».
On a vu que le peuple s’est mobilisé ces derniers jours et ces derniers mois pour dire non à cet accord. Mais du point de vue des municipales, on a pu lire dans la presse que l’organisation du scrutin a été complètement entravée, avec des bureaux de vote déplacés à plusieurs kilomètres des habitations.
À Nouméa, la mairie a regroupé les bureaux de vote en huit lieux. Malheureusement, ces lieux étaient éloignés des quartiers populaires, ce qui n’a pas facilité le fait que nos gens puissent aller voter, d’autant que le dimanche, en Kanaky, il n’y a pas de bus, notamment à Nouméa et dans le Grand Nouméa. Je dirais même que, dans l’ensemble du pays, il n’y a pas de transports en commun le dimanche, à part les bus Raï, les bus du gouvernement qui relient l’intérieur du pays.
Résultat : à Nouméa, les gens ont marché des kilomètres pour pouvoir voter, et la majorité de la population n’a pas pu se rendre aux urnes. Là, on a un vrai problème avec la démocratie, quand les mairies non-indépendantistes mettent tout en œuvre pour que l’électorat indépendantiste ne puisse pas participer au vote.
Sur le Mont-Dore également, un bureau de vote a été fermé à l’Île Ouen. Il y a aussi le fait que de nombreuses personnes ont déménagé et avaient du mal à se rendre dans leur bureau de vote d’origine. On a vraiment vu que le grand « vainqueur » de ces municipales en Kanaky, ça a été l’abstention.
Maintenant que la motion de rejet a été adoptée, quelles sont les suites de la bagarre ?
Déjà, en Kanaky, les composantes du FLNKS doivent se réunir demain en comité directeur, avec leurs militants. La semaine prochaine, il y aura probablement une convention du FLNKS pour discuter de la suite à donner à ce dossier du PJLC1Projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie.. Ce qui est sûr, c’est que le PJLC retournera au Sénat.
Depuis hier, on a vu un post de Sébastien Lecornu annonçant qu’il allait réunir les partenaires calédoniens signataires de Bougival. Le FLNKS y participera (par visio pour ceux qui sont au pays). On verra bien quel sera l’ordre de jour, pour l’instant non connu.
On vient pourtant de marquer un coup en disant que le peuple kanak, détenteur du droit à l’autodétermination, n’est pas d’accord avec un accord qui veut fixer notre pays dans la France.
Dans les propositions qui circulent, on entend, comme l’a dit l’autre député de NC, qu’il y aurait trois options :
– Une consultation citoyenne des Calédoniens ;
– L’ouverture du corps électoral et l’organisation des élections provinciales avec un corps électoral ouvert ;
– ou bien des élections provinciales avec un corps électoral gelé.
Pour nous, ce qui est clair, c’est que l’élection provinciale avec le corps électoral gelé, c’est ce qui est conforme au droit. Dans l’accord de Nouméa, il n’y a que trois consultations référendaires qui sont prévues, pas quatre. Juridiquement, on ne voit pas d’où pourrait sortir une quatrième consultation, ni si elle serait légale.
Sur la question d’un corps électoral ouvert, il faut laisser le temps aux gens d’en discuter. Il faut rappeler que 2024, c’était hier, et que nous avons dit non au dégel du corps électoral. La discussion sur le corps électoral doit se faire entre les gens du pays, entre eux, parce que si l’État français continue à s’y immiscer, on risque d’avoir des conséquences que personne ne souhaite. On ne sait pas ce qui peut se passer.
En 2021, le FLNKS avait déjà discuté de la question des natifs, au comité des signataires. Il faut maintenant que le FLNKS, lors de sa prochaine convention, décide de ce qu’il veut sur cette question.
Ce que j’ai envie de dire, c’est que l’État français doit cesser de vouloir faire passer les choses en force. La seule volonté derrière l’ouverture du corps électoral, c’est de maintenir Mme Backès à la tête de la province Sud ; depuis 2023-2024, c’est l’unique objectif de l’État : garder sa copine macroniste à la province Sud.
Pourtant, nous avons 5 500 Kanak sur le tableau annexe, c’est-à-dire des personnes qui ne peuvent pas voter aux élections provinciales, y compris parmi les natifs. Sur ce point, le FLNKS n’a pas de problème pour discuter, y compris sur la situation des personnes nées dans le pays, issues des victimes de l’histoire, qui aujourd’hui ne peuvent pas voter. Mais encore une fois, c’est au FLNKS, dans sa convention, de dire oui ou non.
