Correspondance du Liban
Le peuple libanais pris en étau entre un pouvoir soumis et une guerre de destruction.
- Actualité internationale, Liban

Samedi 6 juin, trois militaires de l’armée libanaise ont été tués par une frappe israélienne. Ils roulaient dans un véhicule parfaitement identifié. Ce bombardement, qui a tué le général de brigade Wissam Sabra, le capitaine Elias Khoury et le caporal Hussein Ghazal ne relève ni d’une bavure, ni d’un simple épisode de plus dans une guerre frontalière.
Il s’agit d’un acte politique et militaire qui révèle à la fois la logique de conquête israélienne au Sud-Liban et la nature d’un pouvoir libanais qui a choisi, depuis longtemps, la dépendance envers Washington et Riyad plutôt que la défense de la souveraineté nationale. En effet, au lieu de dénoncer l’agression, une nouvelle violation de souveraineté et la nécessité de protéger le pays, une partie du pouvoir libanais a choisi de recycler la vieille rengaine selon laquelle la véritable cause du désastre serait la « résistance » à l’agression israélienne.
Une guerre de destruction massive
Les chiffres disponibles suffisent à ruiner toute tentative de banalisation de la situation. Au 1er juin 2026, la guerre en cours a déjà déplacé plus d’un million de Libanais et causé plus de 3 500 morts et plus de 10 000 blessés (depuis le 2 mars 2026).
À l’échelle du Liban, ces chiffres sont gigantesques. Plus d’un million de déplacés signifie qu’une fraction immense de la population, environ un quart, a été jetée hors de ses lieux de vie, de travail et de sociabilité en quelques semaines. Le Sud, la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth ont subi des frappes répétées, la destruction de villages entiers, des dégâts aux infrastructures et des attaques contre des axes routiers et des ponts, dans une logique déjà décrite dès mars comme une campagne d’« occupation indéfinie » appuyée par la mise en place d’une « ligne jaune », c’est-à-dire d’une zone de mort, selon la méthode employée par l’armée génocidaire israélienne dans la bande de Gaza.
En face, la presse israélienne révèle régulièrement les noms de soldats tués, de destruction de matériel et s’agace, ou s’alarme, selon les auteurs, du fait que le Hezbollah a renouvelé ses capacités défensives, notamment grâce à des drones résistants au brouillage électronique. Loin de confirmer la supériorité décisive d’Israël, cette guerre expose donc une contradiction croissante : une violence coloniale de grande ampleur qui détruit massivement le Liban sans produire la sécurité stratégique promise aux colonies du nord d’Israël.
Une guerre contre la terre, l’eau et l’agriculture du Sud
La destruction du Sud-Liban n’est pas seulement militaire et humaine ; elle est aussi écologique, agricole et territoriale. Selon des données officielles relayées fin mars 2026, 46 479 hectares de terres agricoles ont déjà été endommagés, soit 22 % de la surface cultivée du pays, dont 44 297 hectares dans les seuls gouvernorats du Sud et de Nabatiyé. Début mai, un nouveau bilan du ministère de l’Agriculture portait à 56 264 hectares l’ensemble des terres agricoles impactées, dont 18 559 hectares directement endommagés dans les zones de conflit du Sud, soit 22,5 % des terres agricoles des zones concernées.
Cette destruction frappe le cœur de l’économie paysanne. Le même rapport recense 11075hectares d’arbres fruitiers touchés, dont environ 6600hectares d’oliveraies, 4 269 hectares d’exploitations détruits, 1617fermes endommagées ou détruites, 793 serres détruites et 5 000 hectares de forêts endommagés, plus de 1,8 million de volailles, moutons, chèvres et bovins perdus, ainsi que des pertes majeures en ruches et en pisciculture.
Un rapport gouvernemental montre une contamination des sols avec des concentrations très élevées de phosphore blanc dans certaines zones du Sud-Liban et de la Bekaa. Ce même rapport estime à 118 millions de dollars les dommages subis par les infrastructures agricoles et à 586 millions de dollars les pertes dues à l’interruption des récoltes et à la chute des rendements.
L’armée libanaise elle-même devient une cible
Dans ce cadre, la frappe contre le convoi de Wissam Sabra prend une signification plus profonde. Si Israël cible un véhicule militaire officiel, ce n’est pas seulement parce qu’il traite l’ensemble du Sud comme zone de guerre ; c’est aussi parce qu’il signifie que l’État libanais, même dépouillé de toute initiative réelle, ne bénéficie d’aucune immunité. L’armée libanaise est sommée par l’Occident et par une partie des élites de Beyrouth de se substituer à la résistance comme garante de l’ordre au Sud ; mais lorsqu’elle existe effectivement sur le terrain, elle peut elle aussi être frappée.
On demande à l’armée de prouver sa « responsabilité » en contenant toute forme de résistance ; mais on lui refuse toute souveraineté stratégique, tout pouvoir de dissuasion autonome et, en pratique, toute protection face à l’ennemi. L’effet symbolique est d’autant plus fort que les trois militaires tués, un chrétien, un sunnite et un chiite, représentaient, par leurs origines, la pluralité confessionnelle du pays, qui fait horreur à l’État d’apartheid israélien.
Le pouvoir libanais : un appareil de renversement des responsabilités
La réaction du pouvoir libanais confirme cette faillite. Israël a bombardé un véhicule de l’armée et une fois de plus on a entendu nos dirigeants expliquer que le vrai problème c’est le Hezbollah, dont il faut rappeler qu’il est lui-même le produit de l’incapacité de l’État libanais à construire une armée pour défendre le territoire national. Lorsque les États-Unis arment Israël et couvrent diplomatiquement ses offensives, on répète à Beyrouth que le salut passe par davantage de « coordination » avec les États-Unis. Lorsque l’Arabie saoudite cherche à peser pour faire du Liban un élément de son jeu diplomatique, nos dirigeants continuent d’y chercher sa bénédiction politique et surtout financière.
Les États-Unis et leurs alliés ne veulent pas que le Liban s’écarte du rôle qui lui a été assigné, c’est-à-dire celui d’un État subordonné, dont ils contrôlent les décisions et le destin. Ils souhaitent qu’il sorte de la guerre, dévasté et sous leur emprise, afin de piller les richesses gazières présentes dans ses eaux territoriales. Un plan vise la région, et son élément central est la saisie de ces ressources inexploitées. L’effondrement financier et économique que nous subissons constitue l’une des composantes de ce plan.
Aoun, le président, et Salam, le Premier ministre, se vantent que l’État libanais est le seul à prendre les décisions ! De quel État parlent-ils ?! S’agit-il de l’État qui devrait fournir l’électricité, l’eau, les médicaments, les soins hospitaliers et le minimum vital, dont nous sommes privés ? Les dirigeants libanais sont entrés dans des « négociations » avec Israël alors que celui-ci continue ses bombardements et ils disent que les deux parties « ne sont pas hostiles l’une à l’autre » ! Ce positionnement n’a rien de neuf. Il prolonge une histoire longue dans laquelle certaines fractions de la droite libanaise, totalement corrompues, ont préféré l’alliance avec l’étranger à tout compromis national fondé sur la souveraineté et la justice sociale. Lorsque des figures de la droite contemporaine expliquent qu’Israël ne ferait que réagir aux « empiètements » du Liban, elles reprennent une vieille falsification historique : faire passer l’agresseur pour un voisin défensif et les agressés pour les vrais perturbateurs.
Une guerre contre le Liban, pas seulement contre le Hezbollah
L’un des mensonges centraux de la période consiste à réduire la guerre en cours à une confrontation entre Israël et le Hezbollah. Les faits contredisent frontalement cette narration. Quand plus d’un million de personnes sont déplacées, quand des milliers de civils sont tués, quand des villages y compris très majoritairement chrétiens sont rasés, quand l’armée nationale elle-même est frappée sur les routes du Sud, c’est le Liban comme société plurielle qui est visé.
On peut discuter de la stratégie du Hezbollah, être en désaccord, discuter de ses alliances, de sa politique, mais prétendre que sa neutralisation suffirait à pacifier le pays relève de la mystification pure. Le convoi de Wissam Sabra prouve exactement le contraire : même un État désarmé politiquement ne sera pas protégé s’il reste exposé à une puissance voisine persuadée qu’une partie du Liban relève de son droit naturel de domination. En outre, le Liban est un État multiconfessionnel, où la revendication de la laïcité, de la démocratie, des libertés démocratiques revêtent une dimension intolérable pour l’État suprémaciste sioniste.
Le meurtre de Wissam Sabra, d’Elias Khoury et de Hussein Ghazal restera comme un révélateur. Il montre qu’il n’existe aucune protection dans la servilité, aucune souveraineté dans l’alignement, et aucune paix dans l’acceptation d’un ordre où Israël bombarde, Washington arbitre, Riyad labellise, et Beyrouth s’incline – pendant que la terre même du Sud-Liban est brûlée, contaminée et méthodiquement rendue impossible à habiter.
Dans ce contexte, les Libanais libres savent qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et sur quelques organisations, essentiellement syndicales, comme la FENASOL (Fédération nationale des syndicats des ouvriers et employés du Liban, Ndlr), qui œuvrent à affirmer l’indépendance nationale, le rejet de la guerre et de ses pourvoyeurs, et le droit des Libanais à disposer d’eux-mêmes.
