Débat : « Classe ouvrière, partis et syndicats » (suite)
Nous poursuivons le compte rendu d’une conférence du Cercle d’études Pierre-Lambert par quelques extraits du débat qui a suivi avec la salle.
- CEPL, IVe Internationale, Tribune libre et opinions

Il y a deux semaines, dans le n° 911 d’Informations ouvrières, nous avons publié l’introduction faite par Jérôme Legavre, député LFI et militant POI, lors du Cercle d’études Pierre-Lambert (CEPL), le 20 mai dernier.
À propos de la question syndicale
Question : Bonjour, j’aimerais revenir sur la question syndicale. Tu expliques à juste titre – je suis syndiqué – que les directions syndicales, les directions des confédérations, sont passées du côté de l’appareil d’État ; en clair, si j’ai bien compris ce que tu expliques, est-ce que ça veut dire, pour autant, qu’il faut tout balancer ? Balancer le syndicat, arrêter de militer dedans et faire autre chose ?
Question : Mon camarade, tu as été, je trouve, assez sévère avec les organisations syndicales, à juste titre mais pas complètement quand même… Je suis militant syndical et en fait, pensons-nous vraiment que la tête des organisations syndicales représente la base ? Ça, je n’en suis pas convaincu, je faisais partie de toutes les manifestations, dans la rue, le week-end… contre la Palestine, même si mes dirigeants n’y étaient pas. Et beaucoup de nos militants y étaient aussi.
Et aujourd’hui le patronat nous matraque la gueule, la répression syndicale est énorme. On a beaucoup de collègues qui se font licencier dans les entreprises. J’ai fait partie de l’expédition des Robins des Bois qui remettaient le courant aux gens à qui on coupait le jus parce qu’ils ne pouvaient pas payer. Beaucoup de mes collègues ont été licenciés.
Donc, il faut faire attention de ne pas confondre les syndicalistes et nos centrales syndicales, ce n’est pas tout à fait la même chose, et je pense que c’est important qu’on soit toujours dans la lutte. Et si on veut continuer à être dans la lutte, je pense que les parlementaires ont l’immunité parlementaire, l’immunité ouvrière devrait faire partie aussi de notre vocabulaire. C’est trop facile dès lors que nous, on se révolte, on se fait taper sur la gueule, alors qu’eux nous massacrent, et qu’ils ne sont jamais punis. Donc peut-être que ça devrait faire partie aussi des débats parlementaires de demander l’immunité pour ceux qui se battent.
Réponse de Jérôme Legavre : Est-ce qu’il faut arrêter de militer dans les syndicats ? La réponse est non, mille fois non, très franchement.
Et donc, pour rassurer le camarade qui s’est exprimé là tout à l’heure, ma position n’a jamais été de confondre les militants avec les directions qui bafouent le mandat, parce que je suis désolé, quand on signe un communiqué qui, avec le MEDEF, revendique la « stabilité » et implore les parlementaires de ne surtout pas faire sauter le gouvernement le plus réactionnaire de la Ve République, on bafoue le mandat.
Je pourrais donner quantité d’exemples. Là, va revenir bientôt à l’Assemblée nationale un avenant sur l’assurance chômage, signé par un certain nombre d’organisations syndicales – dont celle à laquelle j’ai appartenu pendant des décennies – mais leurs mandats de congrès disent l’inverse (…).
[Quand je parle des directions], je parle d’un tout petit sommet, je ne les ai jamais confondues avec la masse des syndicalistes, j’ai même pris la précaution tout à l’heure de dire que cette orientation est destructrice pour l’organisation syndicale, elle est contradictoire à l’état d’esprit de la masse des militants. (…)
Je reviens à la question que j’ai abordée tout à l’heure quand je citais l’exemple des dockers, et c’est un élément de réponse aux camarades qui posent la question : est-ce qu’il faut balancer le bébé avec l’eau du bain et arrêter de militer dans les syndicats ? Mais c’est tout le contraire !
Le camarade qui a posé la question, je le connais un peu, il organise régulièrement à la porte de son lycée, avec ses collègues, dans l’unité des organisations syndicales de son bahut, des rassemblements – et il a mille fois raison de le faire, et j’aimerais bien que ça se fasse partout – où ils dénoncent justement le génocide à Gaza, la responsabilité et la complicité de Macron. Je le dis : ça, c’est la place des syndicats, j’aimerais qu’il y en ait plus à le faire.
Donc la réponse, ce n’est pas : il faut quitter les syndicats. Bien au contraire.
À propos de la guerre en Ukraine
Question : 30 % du territoire ukrainien est occupé par la Russie actuellement avec des massacres et des déportations de populations, en particulier d’enfants, mais pas seulement. Alors, est-ce qu’on peut dénier à l’Ukraine le droit de se défendre en développant une industrie de drones, ce qui lui a permis de stopper relativement l’avance de l’armée russe ? Et est-ce qu’on peut remettre en cause le droit à l’Ukraine d’exporter son savoir-faire ? Bon, c’est peut-être tragique, mais c’est un moyen pour l’Ukraine, à mon avis, de se rendre indépendante des aléas des financements européens et américains.
Réponse de Jérôme Legavre : [Sur] la question de l’Ukraine, moi, je veux bien tout ce qu’on veut, mais cette guerre-là, tout est fait par les grandes puissances pour qu’elle dure encore et encore, de quelque côté qu’elles soient. Je vais être clair : je mets sur le même plan, sur le même terrain Trump, Poutine, l’OTAN, Zelensky et les chefs de l’Union européenne. Ce sont les mêmes ! Ils ont tous intérêt à ce que cette guerre continue, pour une raison très simple – je vais essayer de ne pas être vulgaire – c’est qu’ils se font un pognon de dingue ! C’est que les monopoles qui sont chez eux Safran, Thales, Dassault, tous ces grands groupes de l’industrie militaire, se font des c… en or sur la base de la boucherie sans nom qui se déroule en Ukraine.
C’est ça qui est en train de se passer, et le peuple ukrainien, Zelensky n’en a strictement rien à cirer, Zelensky n’en a rien à faire. Zelensky, la première chose qu’il a faite, ça a été de dire : « Les rares conquêtes sociales qui existent encore dans ce pays, je les supprime ! Le Code du travail, je le fais sauter ! ».
L’Ukraine figure aujourd’hui parmi les pays où l’exploitation des travailleurs est la plus féroce et la plus brutale. Les droits syndicaux, ce n’est même pas la peine d’y penser, on peut les oublier tout de suite ! Et les opposants politiques en Ukraine sont réprimés.
« Pourquoi y a-t-il 200 000 déserteurs aujourd’hui en Ukraine ? »
Alors c’est vrai, ce n’est pas la sauvagerie avec laquelle le régime de Poutine martyrise ses propres opposants, mais ce n’est pas brillant… Il faut quand même se poser une question : pourquoi y a-t-il 200 000 déserteurs aujourd’hui en Ukraine ? Ils fuient une loi de conscription sauvage, où on va chercher les gens dans les villages, où on les tire de leur domicile, y compris, en particulier, les plus jeunes. Chaque jour qui passe, les gouvernements occidentaux font pression sur le gouvernement ukrainien pour qu’il abaisse l’âge de conscription, pour que les familles ukrainiennes envoient leurs mômes, parce que ce sont des mômes, des mômes !
Moi, quand j’étais prof, j’avais des élèves qui avaient leur âge. On les envoie à la boucherie, on les envoie vers ce qu’un gradé de l’état-major américain appelait, il y a quelques années, au début du conflit, un « hachoir à viande ». L’espérance de vie d’un soldat envoyé au front en première ligne en Ukraine, c’est de quelques minutes seulement.
Il faut se poser la question, je pense, des 200 000 déserteurs, mais le problème, c’est que la guerre profite à certains, et que si le peuple ukrainien crève, tout le monde ne crève pas : Zelensky, il est richissime, la bande d’oligarques pour laquelle il bosse est absolument richissime.
Les deux tiers des terres ukrainiennes – l’Ukraine a été longtemps, et est toujours, un « grenier à blé » – ont été bradés à des grandes firmes et à des multinationales occidentales et américaines, notamment à Monsanto. Alors je veux bien qu’on nous parle du peuple ukrainien ; moi je soutiens le peuple ukrainien, comme je soutiens le peuple russe. Et je ne confonds ni l’un ni l’autre avec les régimes qui les oppriment. Je suis très content et très fier d’avoir été parmi les militants qui ont accueilli des déserteurs russes et des déserteurs ukrainiens, il y a quelque temps, à la Bourse du travail à Paris.
C’est pourquoi je pense que le sort du peuple ukrainien ne se confond pas avec le régime qui l’opprime, qui est la courroie de transmission de l’OTAN et des États-Unis, de la même manière que le sort du peuple russe ne se confond pas avec le régime pourri, sanguinaire et tyrannique de Poutine, qui envoie des milliers et des milliers de jeunes russes à la mort.
