Une commémoration du centenaire de l’Étoile nord-africaine

Ce 5 juin, au siège de la section française de la IVe Internationale, à Paris, a eu lieu une commémoration émouvante : celle du centenaire de la formation de l’Étoile nord-africaine (ENA).

« Le discours de Messali Hadj du 2 août 1936 prononcé au stade municipal d’Alger, peut être considéré comme étant un marqueur dans l’histoire du nationalisme algérien », Benjamin Stora.
Par la rédaction d’IO
Publié le 15 juin 2026
Temps de lecture : 6 minutes

Un lien entre notre implication dans la Révolution algérienne et l’actualité de notre combat contre le génocide en Palestine et pour aider à rassembler toutes les forces dans le monde contre l’infernale mécanique de la guerre

Djanina Messali-Benkelfat, fille du fondateur de l’ENA, Messali Hadj, y a pris la parole. Parmi d’autres, l’historien français Benjamin Stora, spécialiste reconnu de la Révolution algérienne, est également intervenu (lire ci-dessous).

Étaient notamment présents lors d’un repas fraternel : des militants de la IVe Internationale, dont Pierre Compain et Lucien Gauthier, qui se sont exprimés, les intellectuels Christian Phéline, Hatem Natfi et Jean-Marc Schiappa, les élus parisiens de LFI Roland Timsit et Mohamed Sadoun, le député LFI Jérôme Legavre, des représentants de la Fédération nationale de la Libre Pensée et du Comité international contre la répression, des syndicalistes.

Michel Sérac, président du Centre d’études et de recherches sur les mouvements trotskyste et révolutionnaires internationaux (CERMTRI), dont les locaux sont dans ces bâtiments, a rendu compte du travail sur les archives de Messali, confiées au CERMTRI par sa fille Djanina.

Houria Bouteldja et Youssef Boussoumah, retenus, étaient excusés.

Cet évènement se tenait au lendemain d’un colloque à l’Institut du monde arabe (IMA), sur le même thème.

Djanina Messali-Benkelfat : « Chers camarades, chers amis, avant d’intervenir je tiens tout d’abord à tous vous remercier chaleureusement pour cette invitation exceptionnelle et de nous donner l’occasion de nous réunir aujourd’hui au siège de la section française de la IVe Internationale.

Je tiens également à remercier particulièrement notre cher camarade Jean-Marc Schiappa pour sa contribution et ses travaux d’historien remarquables tout au long de ces dernières années.

Jean-Marc est un immense spécialiste de l’histoire de la Révolution française, nous sommes encore tous marqués par sa thèse consacrée à Gracchus Babeuf ; cependant, cela ne l’empêche pas de connaître et de maîtriser finement les enjeux de la séquence historique et politique de la Révolution algérienne. Son excellent ouvrage publié récemment consacré au parcours de Paul Ruff en est la preuve.

Nous nous sommes rencontrés, Jean-Marc et moi, pour la première fois en 2016, il y a dix ans, à Niort, lors d’une conférence organisée par nos camarades de la Libre Pensée, consacrée à une rétrospective du séjour de mon père Messali Hadj à Niort, où il était alors assigné à résidence surveillée par l’État français, de 1952 à 1954. Notre amitié a été instantanée et je n’oublierai jamais l’entrevue que je lui ai donnée ce jour-là.

Merci également Benjamin Stora et Christian Phéline pour votre présence aujourd’hui parmi nous tous.

Messali Hadj, pionnier du nationalisme algérien, est le fondateur de l’Étoile nord-africaine en 1926, dont nous fêtons le centenaire cette année. C’est la première organisation politique née à Paris au sein de l’immigration ouvrière qui revendique l’indépendance totale de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie.

Son programme revendique aussi le retrait des troupes françaises d’occupation, la constitution d’une armée nationale, l’organisation d’un gouvernement national révolutionnaire par l’élection d’une assemblée constituante souveraine au suffrage universel.

Le discours au stade d’Alger de 1936

L’Étoile nord-africaine se dote rapidement d’un drapeau national conçu et cousu par ma mère Émilie Busquant et Messali dans leur chambre de bonne située au 6, rue du Repos, dans le 20e arrondissement de Paris. Et à partir de 1936, d’un hymne national, Fidaou el-Djazair (qui signifie « sacrifice pour l’Algérie »).

Quand Messali se rend à Alger et participe le 2 août 1936 au stade municipal à un meeting organisé par le Congrès musulman qui réunit toute la tendance réformiste et qui s’aligne sur le projet Blum-Viollette, il n’est pas prévu de lui donner un temps de parole.

Finalement, il réussit à la toute fin à l’obtenir. Il s’adresse à la foule, saisit une poignée de terre et en la levant, il déclare avec force :

Cette terre n’est pas à vendre ! Nous rejetons de toutes nos forces le rattachement de l’Algérie à la France. Cette terre bénie est la nôtre. Elle n’est ni à vendre, ni à acheter, ni à hypothéquer. Ses héritiers sont là.

Dès 1927, Messali cherche à internationaliser la question de l’indépendance de l’Afrique du Nord en participant au Congrès anti-impérialiste de Bruxelles en 1927 et à nouer des liens avec des mouvements politiques révolutionnaires.

Il comprend rapidement la forfaiture et la trahison stalinienne. Il la dénonce et prend ses distances définitivement du Parti communiste français.

Les staliniens et leurs satellites feront tout ce qu’ils peuvent pour le dénigrer, le discréditer et le disqualifier.

Trotskystes français et nationalistes algériens

Ce n’est pas par hasard si le Parti communiste français, au moment du Front populaire dont le gouvernement de Léon Blum interdit de surcroît l’Étoile nord-africaine, le 26 janvier 1937, accuse Messali et ses amis de trotskysme… L’Humanité datée du 29 août 1937 titrait : “Six trotskystes arrêtés à Alger pour reconstitution de ligue dissoute.”

De fait, ayant des ennemis communs, les nationalistes algériens et les trotskystes français se rapprochent peu à peu. Messali inscrit la lutte pour l’indépendance du Maghreb dans une logique internationaliste.

Pour lui, le colonialisme est la résultante directe du capitalisme et de l’impérialisme et sert leurs intérêts.

Chers camarades, je n’ai pas la prétention de faire ici comme vous pouvez l’imaginer une genèse des relations entre le mouvement national algérien et la section française de l’Internationale communiste, je ne suis pas historienne. Cependant, j’ai à cœur aujourd’hui d’évoquer avec vous des souvenirs partagés plus personnels en particulier avec Pierre Lambert, Yves Dechezelles, Annie Cardinal et Daniel Renard.

En 1953, j’ai 15 ans quand je perds ma mère Émilie Busquant dans des circonstances tragiques. Je quitte Alger au moment de ses obsèques en Lorraine d’où elle est originaire et je me retrouve avec mon père alors assigné à résidence forcée à Niort. Je fais la connaissance des parents d’Annie Cardinale. Se constitue très vite autour de nous, à Niort, un noyau protecteur et solidaire d’amis politiques. Je suis invitée régulièrement dans ces familles et nous sommes reçus chaleureusement.

Je rencontre par la suite Pierre Lambert. Mon premier souvenir avec lui date du 1er novembre 1954, date ô combien symbolique ! Date retenue par les historiens comme étant le déclenchement de la Révolution algérienne.

Quand Pierre arrive aux Sables-d’Olonne où nous avons été déplacés en urgence suite à une décision du ministère de l’Intérieur, il est accompagné par Yves Dechezelles, l’avocat infatigable de mon père et de son épouse Myriam, de Paris. Vous pouvez imaginer toute la tension qui caractérise le contexte de cette rencontre : nous sommes encerclés et surveillés jour et nuit par les forces de police qui nous harcèlent sans relâche.

Je suis impressionnée par la personnalité de Pierre Lambert et je découvre les liens d’admiration réciproques que Pierre et mon père partagent l’un pour l’autre.

Pierre se prend immédiatement d’affection protectrice pour moi et il se rend bien compte du chagrin et de l’insécurité que j’éprouve dans ce contexte particulier, alors que je ne suis qu’une adolescente. Cette amitié se renforcera et il assistera à titre de témoin à mon mariage à Paris à la mairie du 15e arrondissement.

Annie Cardinal et sa famille me recevront régulièrement à Sardelle, dans leur maison de campagne. Toutes ces amitiés militantes m’aideront à me sentir appréciée et me donneront les repères essentiels qui m’aideront à construire ma personnalité. Grâce à l’apport de tous ces camarades, je rentrerai par le haut dans la société française que je ne connaissais pas car j’avais grandi en Algérie. Jusqu’à aujourd’hui, ma mémoire reste marquée définitivement par eux tous, malgré leur disparition et le temps qui a passé.

Pardonnez mon émotion qui est intense aujourd’hui et je vous remercie pour votre attention. »

« Continuité et fidélité aux principes de l’anticolonialisme »

Benjamin Stora, historien : « Merci à Djanina de vous faire part de son émotion, parce que la mienne aussi est très grande, puisque je reviens dans ce local ici même, que j’ai quitté il y a de très nombreuses années maintenant, mais pas pour autant quitté la fidélité à mes engagements, à mes principes, qui sont ceux fondamentalement de l’anticolonialisme.

Et c’est ce que j’avais expliqué, notamment à Michel Sérac, dans l’entretien que j’avais fait avec lui pour les Cahiers du CERMTRI, qui est sorti, je crois, il y a deux ou trois ans, où il m’apparaissait nécessaire d’expliquer quels avaient été véritablement les compagnons, les vrais camarades des nationalistes algériens dès l’entre-deux-guerres.

Et on avait fait cet entretien où j’avais expliqué que si l’Étoile nord-africaine avait rompu avec le Parti communiste français, elle s’était naturellement rapprochée de toute une série de courants qui appartenaient à la gauche socialiste révolutionnaire, comme Marceau Pivert, les anarchistes, les anarcho-syndicalistes, comme Robert Luzon, les gens de La Révolution prolétarienne, comme Daniel Guérin, bien entendu, comme Jean Rous, comme Fred Zeller.

C’est-à-dire que tous ces personnages, et naturellement les trotskystes – Fred Zeller faisait partie de ceux-là –, tous ces compagnons-là sont restés fidèles à Messali, y compris pendant la guerre d’indépendance algérienne.

En butte à la calomnie stalinienne

Tous ces noms que je viens de citer sont restés avec lui jusqu’au bout dans des conditions très dures, très difficiles, notamment de calomnie, de campagne stalinienne très violente contre Messali dans les années 55-60. Et ils n’ont jamais lâché prise avec bien sûr de nouveaux camarades comme Yves Dechezelles à partir de 1945 et puis d’autres encore bien sûr.

Je cite tous ces noms parce que la plupart de ces personnages, avec Djanina et son époux, étaient présents à ma soutenance de thèse sur Messali en 1978.

Ils étaient là, dans la salle. À mes côtés, il y avait Jean Rous, il y avait Yves Dechezelles. Et puis il y avait aussi – il ne doit pas s’en souvenir, mais moi je m’en souviens –, il y avait Daniel Shapira qui était là, le 12 mai 1978, dans ma soutenance de thèse consacrée à Messali, à l’École des hautes études.

Pour moi, c’est quelque chose d’important, de ne pas rompre cette continuité historique que je n’ai jamais personnellement rompue, même s’il y a eu des divergences, vous le savez, dans toute notre histoire compliquée, notamment du mouvement trotskyste international ; c’est une histoire complexe bien sûr, comme l’histoire d’ailleurs du mouvement national algérien.

Mais l’essentiel, c’est de préserver cette continuité, cette fidélité aux principes, et c’est pour ça que je suis très heureux d’être avec vous aujourd’hui, quarante ans après. Merci beaucoup. »