Andrew Murray : « La gauche doit trouver un moyen de s’opposer et de dénoncer l’Otan »
Le 21 janvier s’est tenue à Londres une conférence organisée par la coalition Stop The War intitulée « Le monde en guerre : l’enjeu pour les syndicats ». Andrew Murray, vice-président de la coalition a introduit la conférence. Nous reproduisons ici des extraits de son allocution.
- Grande-Bretagne, International

« Souvent, c’est la base militante qui a forcé les directions syndicales à aller à l’affrontement avec le gouvernement travailliste, plutôt que leur propre volonté. Mais, néanmoins, elles l’ont fait. Au Parlement, ce sont, je crois, 140 députés travaillistes qui ont défié Blair et voté contre sa guerre, et évidemment, l’histoire leur a donné entièrement raison.
La situation d’aujourd’hui est bien plus périlleuse. Les dirigeants politiques et syndicaux qui n’oseraient jamais soutenir les politiques économiques, sociales ou intérieures de Boris Johnson, Liz Truss ou Richard Sunak s’imaginent que c’est un tout autre Boris Johnson qui voyage à Kiev pour saboter les négociations, que c’est un tout autre Richard Sunak qui promet toujours plus de livraisons d’armes sur le champ de bataille. Cela est absurde.
Il faut que nous comprenions le plus important : cette guerre est une question de classe, et le mouvement ouvrier se doit d’y résister !
Un aspect bien particulier de cette situation périlleuse dans laquelle nous nous trouvons tient au fait que, probablement pour la première fois depuis que nos conférences se tiennent, aucun député travailliste ne peut reprendre nos positions. Et ce n’est pas parce qu’aucun député travailliste n’est d’accord avec celles-ci.
C’est parce que le chef du Parti travailliste s’affiche chaque jour un peu plus comme un impérialiste autoritaire et a clairement annoncé que tout député qui soutiendrait notre position pourrait dire adieu à son siège.
C’est quelque chose que même Tony Blair n’osa pas faire au plus chaud de la guerre en Irak.
Cette obligation à consentir, le fait de dire « si vous critiquez l’Otan, dehors ! », sont un scandale démocratique que notre mouvement devrait dénoncer haut et fort, alors que les députés l’ont largement accepté comme un fait accompli. Ils ont besoin d’un mouvement qui les soutienne pour lutter contre cette loi du silence, parce que cette unité de façade ne les mènera qu’à leur chute, et d’autres au cimetière.
La gauche doit trouver un moyen de s’opposer et de dénoncer l’Otan, cette même Otan qui mène des guerres d’agression, qui a lancé la guerre en Yougoslavie en 1999, en Afghanistan en 2001, en Libye en 2011, des pays qui ne représentaient aucune menace pour aucune des puissances de l’Otan.
Ainsi, dire que l’on ne peut critiquer l’Otan, c’est légitimer l’agression illégale de pays partout dans le monde et représente une trahison des valeurs du mouvement travailliste.
Je suis navré si je m’attarde sur des choses un peu fâcheuses, mais je n’ai pas encore terminé. Au sein du mouvement syndical, oui, il y a un certain nombre de dirigeants qui ont mis en garde sur la direction dans laquelle les choses s’orientent, qui soutiennent le mouvement Stop the War ou qui envisagent de le faire. C’est bienvenu et nous avons ainsi une base sur laquelle nous pouvons bâtir, et nombreux sont les syndicats représentés ici aujourd’hui.
Le TUC a pris position pour l’augmentation des dépenses militaires
Mais nous avons cependant un problème auquel nous devons nous confronter. Lors de son congrès l’an dernier, le TUC (Trade Union Congress, la fédération des syndicats britanniques, Ndt) a voté massivement pour faire campagne pour plus de dépenses militaires.
En pleine crise du coût de la vie, en plein milieu de la lutte des travailleurs pour protéger les vrais salaires, le TUC a annoncé vouloir engager des fonds de campagne et dépenser plus pour des armes. Nous allons accroître notre soutien au secteur militaro-industriel. C’est une position entièrement corrompue !
Si vous faites campagne pour augmenter les dépenses militaires, vous faites campagne contre toute autre forme de dépense publique, que ce soit pour l’éducation, la santé, la sécu ou pour l’industrie. Vous faites campagne, au final, pour prolonger la crise des salaires, parce qu’il ne faut pas croire que vous pouvez augmenter ces dépenses et satisfaire nos autres revendications.
« Combattre dans nos syndicats cette position du TUC »
Le Royal United Services Institute a déclaré que si nous augmentions nos dépenses de 2 à 3 % du PIB, ce qui est la politique du gouvernement et la politique du Labour vis-à-vis de Kiev, cela nécessiterait une hausse de 5 % de l’impôt sur le salaire, ce que franchement aucun gouvernement ne s’engagerait à faire, ou alors faire des économies équivalentes dans les dépenses publiques ailleurs.
L’adoption de cette résolution du TUC est une grave erreur, et chacun d’entre nous ici présent devrait s’engager dans les prochains mois jusqu’au prochain congrès du TUC à lutter dans nos syndicats pour faire retirer cette décision pitoyable, et se recentrer sur ce pour quoi ils doivent lutter, à savoir la protection de l’emploi, du niveau de vie et des services publics.
La classe ouvrière est de retour
La dernière chose que j’aimerais maintenant dire, c’est que le mouvement syndical n’a pas pour simple objet la défense des salaires, des conditions de travail et des services publics, aussi vitaux soient-ils. Historiquement, la classe ouvrière a toujours eu une mission plus large : proposer une alternative à la guerre, à la dégradation de l’environnement, à la crise économique du capitalisme et à la domination du capital.
Et quand, au milieu de cette grande vague de luttes des travailleurs à laquelle nous assistons et que nous soutenons tous, Nick Lynch (dirigeant syndical, Ndlr) déclare que la classe ouvrière est de retour, il a raison !
Mais la classe ouvrière n’est réellement de retour, ne retrouve sa pleine force que quand elle ne lutte pas seulement pour les intérêts immédiats de ses membres. Cela signifie que la cause des travailleurs c’est la cause de la paix et la lutte contre l’autoritarisme et l’impérialisme, y compris dans leurs propres rangs, et pour un monde meilleur, un monde dans lequel le pouvoir des impérialistes est mis à bas ! Merci. »
Nos correspondants étaient à la conférence, ils ont interviewé Martin Savannagh Martin Savannah, vice-président du PCS (services publics).Peux-tu nous expliquer pourquoi ton syndicat appelle à la grève, et comment il la prépare ? Martin Cavannagh : Nos adhérents vont se met tre en grève le 1er février. Cent mille de nos membres, aux côtés d’un demi-million de travailleurs du secteur public, enseignants, cheminots, universitaires. Nous revendiquons une augmentation décente pour nos membres, qui ont perdu 20 % de leur pouvoir d’achat dans la dernière décennie, pour la sécurité de l’emploi, parce que des milliers de nos membres risquent d’être licenciés d’un moment à l’autre. Le gouvernement britannique engage toutes ses forces pour réduire d’un tiers l’emploi public, les salaires, avec de nouvelles lois. Nous avons réussi à atteindre le seuil fixé par les lois antisyndicales au Royaume-Uni pour autoriser la grève, et on a lancé un programme d’actions tournantes dans des secteurs particuliers, comme la police des frontières dans les aéroports ou le département du Travail et des Pensions, qui gère la protection sociale au Royaume-Uni. Nous avons mené des actions ciblées au cours des huit dernières semaines. Et, le 1er février, nos membres seront tous dans la rue aux côtés de nos collègues travailleurs de tout le secteur public. Quel lien y a-t-il entre cette grève et la conférence Stop the War à laquelle tu participes aujourd’hui ? Notre syndicat est affilié à la coalition Stop the War, et nous avons envoyé une délégation complète aujourd’hui à cette conférence parce que nous voulons affirmer nettement que le gouvernement britannique jette tout son poids dans l’augmentation des budgets militaires, dans l’augmentation des ventes d’armes. Fondamentalement, il jette tout son poids dans la propagation de la guerre à travers le monde. Dans son propre pays, ses propres citoyens, y compris sa propre force de travail, sont obligés d’aller dans des banques alimentaires, de se reposer sur les allocations pour joindre les deux bouts. On a donc un message très simple : Welfare, not warfare ! (Pour une politique sociale, contre une politique de guerre). |
