1974-1975, l’Affaire Pliouchtch

Le 29 janvier 1973, le mathématicien Léonid Pliouchtch était condamné par le tribunal de Kiev à l’emprisonnement. Retour sur l’Affaire Pliouchtch, le combat du Comité international de défense des mathématiciens [emprisonnés] et la portée politique de ce combat.

Salle comble lors du meeting à la Mutualité à Paris, le 23 octobre 1975 pour la libération de Leonid Pliouchtch (IO, 6 novembre 1975)
Par Henri Halphen, Lucien Gauthier
Publié le 17 août 2025
Temps de lecture : 6 minutes

Cet article reproduit des documents du « Dossier sur le cas de L. Pliouchtch », extraits du bulletin du Comité pour la libération immédiate des emprisonnés politiques dans les pays de l’Europe de l’Est. Parus dans La Vérité, n° 563, 1974 extrait d’un article « Répression et oppositions en URSS et en Europe de l’Est ».

Puis, un extrait d’un article de La Vérité n° 571, avril 1976 : « La crise de l’appareil international du Kremlin », au lendemain de la libération de L. Pliouchtch en janvier 1976.

Instruction judiciaire, justice et psychiatrie

« Le 29 janvier 1973, le tribunal de Kiev a condamné Léonide Pliouchtch à l’internement dans un hôpital psychiatrique spécial – c’est-à-dire à l’emprisonnement. Ce jugement devait être cassé par le Tribunal suprême d’Ukraine, qui décida de placer Pliouchtch dans un hôpital psychiatrique ordinaire. Mais le parquet, considérant L. Pliouchtch comme un dangereux criminel d’État, contesta cette décision et insista pour que L. Pliouchtch fût interné dans un hôpital psychiatrique-prison, dans un complet isolement.

Mais jugez vous-mêmes.

Le tribunal de Kiev a examiné, du 25 au 29 janvier 1973, l’affaire de L. Pliouchtch, accusé en vertu de l’article 62 du Code pénal de la République d’Ukraine et de l’article 70 du Code pénal.

Le tribunal a siégé à huis clos. Nous ne connaissons que le contenu de l’arrêt, qui a été porté à la connaissance de l’accusé, à savoir qu’il a été retenu contre lui :

a) d’être en possession de textes dactylographiés et de les diffuser ;

b) d’avoir rédigé et diffusé des textes manuscrits, dont 7 reconnus par l’auteur comme étant de lui : Lettre au gouvernement soviétique, Lettre à la Komsomolskaia Pravda … Tous ces documents ont été jugés calomnieux, antisoviétiques, et dénigrant le gouvernement soviétique ;

c) d’avoir signé des lettres « antisoviétiques » adressées à l’ONU au nom de l’organisation illégale s’intitulant Groupe d’initiative pour la défense des droits de l’homme en URSS ;

d) d’avoir tenu des discussions antisoviétiques.

Il découle de cet arrêt que L. Pliouchtch a accompli les actes qui lui sont incriminés (art. 62 du Code pénal d’Ukraine) en état d’irresponsabilité. Le tribunal de Kiev a pris la décision de placer L. I. Pliouchtch dans un hôpital psychiatrique spécial, en vue d’un traitement médical forcé. »

Déclaration du Comité international de défense des mathématiciens

« Les mathématiciens soviétiques Youri Chikhanovitch et Léonide Pliouchtch ont été arrêtés en 1972 (séparément), sous l’inculpation de « propagande antisoviétique » ; ils ont été maintenus au secret pendant près d’un an et déclarés mentalement irresponsables à l’issue de procès auxquels ils n’assistaient pas.

La situation de Pliouchtch : il est interné dans un hôpital psychiatrique « spécial » à Dniepropetrovsk, où il fait l’objet de traitements brutaux ; il y est soumis à une chimiothérapie forcée. Son corps est gonflé sous l’effet de ce traitement, et il est incapable de lire ou d’écrire. Sa femme et d’autres personnes (en particulier Sakharov) estiment que sa vie est en danger.

Le Comité international de défense des mathématiciens, demande de la façon la plus catégorique que nos deux collègues soient libérés, qu’on les autorise à mener de nouveau une vie normale et à poursuivre des activités scientifiques normales.

Nous rappelons que le biologiste Medvedev a été relâché, alors qu’il était interné comme malade mental, grâce aux protestations de savants soviétiques et étrangers. Nous demandons qu’un effort semblable soit fait dans le cas de Chikhanovitch et de Pliouchtch.

Cette déclaration a déjà reçu – au début de mai 1974 – la signature de plusieurs milliers de mathématiciens dans 13 pays. Parmi ces signataires, on compte sept titulaires de la médaille Fields (Schwartz, Selberg, Serre, Thom, Atiyah, Smale, Hiromaka)… On compte, en outre, parmi les signataires de la déclaration de nombreux membres de l’Académie des sciences de leur pays, parmi lesquels Lipman Bers, membre de l’Académie des sciences des États-Unis, président en exercice de l’Association des mathématiciens américaines, la plus puissante association professionnelle de mathématiciens du monde.

Le développement de l’activité du Comité international de défense des mathématiciens constitue sans le moindre doute le motif essentiel pour lequel le Kremlin a annulé, sans préavis ni fixation d’une date ultérieure, les cérémonies solennelles de célébration du 250e anniversaire de l’Académie des sciences de l’URSS qui devaient se dérouler le 3 mai 1974. »

« L’affaire Pliouchtch »

« Dans la période de la lutte des classes dans laquelle nous sommes pleinement engagés, il n’est plus possible à l’appareil stalinien en France comme ailleurs de maintenir son contrôle sur des secteurs décisifs de la classe ouvrière et donc de jouer son rôle en s’identifiant sans réserve avec les crimes du stalinisme que la crise historique de celui-ci a rendu publics.

Les tentatives de l’appareil du PCF de se démarquer des aspects les plus odieux de la répression stalinienne se recoupent avec les incertitudes, les contradictions au sein de la bureaucratie de l’URSS – que le 25e Congrès n’a pas réglées. Non que l’on puisse parler de tendances caractérisées ou de courants, mais il est clair que la bureaucratie, soumise à des tensions de plus en plus intolérables, ne cesse de se diviser sur la manière de faire face à sa situation…

Ce qui a donné un caractère explosif à ce problème, ce sont les conditions précises dans lesquelles le PCF a été amené à prendre position. Comme on le sait, il est resté longtemps silencieux et hostile à l’égard de la campagne qui se développait pour arracher la libération du mathématicien Léonide Pliouchtch, enfermé dans un bagne psychiatrique. Ce n’était qu’après le meeting du 23 octobre (1975, Ndlr), meeting qui réunissait, aux côtés de nombreuses personnalités du mouvement ouvrier et d’intellectuels connus pour leur attachement à la défense des libertés démocratiques, des représentants du Parti socialiste, de la CGT-FO et de la FEN que le PCF rompait le silence.

Le 25 octobre, dans un éditorial de l’Humanité, René Andrieu écrivait :

“S’il est vrai – et malheureusement jusqu’ici la preuve du contraire n’a pas été administrée – que ce mathématicien a été interné dans un hôpital psychiatrique parce qu’il a pris des positions politiques, nous ne pouvons que confirmer, avec la plus grande netteté notre totale désapprobation.”

Mais lorsque Pliouchtch sera libéré (8 janvier 1976, Ndlr), la position du PCF se modifiera à nouveau. Lorsque celui-ci adressera à la direction du PCF une lettre l’appelant à lutter pour la libération de Djemilev dont la vie était en danger, une photocopie de cette lettre parviendra à tous les journaux…, tandis que le PCF commencera par assurer qu’il ne l’a jamais reçue ! Provocation trop grossière pour pouvoir être maintenue telle quelle : après un temps de réflexion, le PCF admettra avoir reçu la lettre, mais les conditions ont été créées pour n’avoir pas à y répondre.

Lorsque Pliouchtch donnera sa première conférence de presse, le représentant de l’Humanité demandera ce qui est recherché dans le fait que cette conférence se tient la veille du Congrès du PCF. Léonide Pliouchtch rétorquera que, puisque le PCF se prononce pour la défense des libertés, il ne voit pas en quoi sa conférence de presse pourra le gêner. Le lendemain, le compte rendu de l’Humanité suinte de perfidie et d’attaques hypocrites contre Pliouchtch.

C’est que Pliouchtch est deux fois gênant. Tout d’abord parce que, dès qu’il reprend son activité politique, c’est sur le terrain du combat pour le socialisme qu’il se situe, c’est au nom du socialisme qu’il appellera, dans une lettre ouverte, les partis communistes de l’Est et de l’Ouest à rompre avec le stalinisme, car “le socialisme sans la démocratie c’est l’antisocialisme”.

Ensuite, parce que sa libération a été essentiellement le résultat d’une campagne dans le mouvement ouvrier, menée sur la ligne du Front unique ouvrier. Et ce sont ces deux éléments qui se retrouvent au Congrès de la Fédération de l’Éducation nationale, l’organisation syndicale qui regroupe l’écrasante majorité de tous les personnels de l’Éducation nationale, lorsque les délégués de toutes les tendances applaudissent debout Léonide Pliouchtch. Et c’est là bien plus qu’un événement « français ».

C’est à ce que signifie la libération de Pliouchtch que Brejnev a répondu au Congrès de Moscou. Et il ne fait pas de doute que, ce faisant, il avait derrière lui l’unanimité de la bureaucratie serrant les rangs devant le danger.

À leur manière, les Brejnev et les Macherov (qui dénonçait “ceux qui vont chercher les éléments antisoviétiques jusque dans les asiles”) ratifiaient ce que nous avons toujours dit : la lutte pour les droits et libertés démocratiques en URSS, dans la mesure où la bureaucratie ne fonde sa domination que sur le monopole politique qu’elle détient par sa dictature policière, se lie organiquement à la lutte pour la révolution politique. En dernière analyse, la bureaucratie ne peut se défendre que par les moyens « classiques » du stalinisme.

Brejnev, parlant au nom de toute la bureaucratie, a dû sévèrement rappeler à l’ordre l’ensemble de l’appareil international du stalinisme en attaquant le PCF. Mais, par là même, il aggrave la crise de cet appareil international. L’importance, de ce point de vue, du Congrès du PCF aura été d’exprimer la montée irréversible de cette crise, nourrie par la maturation des conditions de la révolution politique en URSS et en Europe de l’Est conjointement à la montée politique du prolétariat à l’échelle du monde. »