Novembre 1991 : la chute de l’URSS

Alors que la presse mondiale prétendait à l'époque que Gorbatchev était en train de réussir une transition (Pérestroïka), la revue "La Vérité" (novembre 1990) publiait un article éclairant la réalité.

Mikhaël Gorbatchev, dirigeant de l’URSS de 1985 à 1991, en décembre 1986 (photo AFP).
Par Henri Halphen, Lucien Gauthier
Publié le 17 août 2025
Temps de lecture : 5 minutes
Nous publions un extrait d’un article « Trotsky et la bureaucratie stalinienne » publié dans La Vérité n° 1 (nouvelle série) de novembre 1990. Il apporte un éclairage intéressant à la chute de l’URSS qui interviendra en décembre 1991…
La tendance récurrente aux réformes

« De fait, longue est la liste, depuis Liberman et Kossyguine, des diverses tentatives de “réformer” l’économie, et Gorbatchev, s’il n’est pas le premier, en est le plus fervent artisan, poussé par les nouveaux rapports politiques qui s’instaurent tant en URSS qu’à l’échelle mondiale. Mais pour mettre réellement en œuvre cette politique, il faudrait disloquer complètement l’économie soviétique, ce qui signifierait le chômage, les hausses de prix, la misère pour des millions d’ouvriers, leur liquidation sociale par la liquidation de la propriété sociale.

En ce sens, la bureaucratie du Kremlin, relais de la pression de l’impérialisme, “ébranle chaque jour davantage les éléments socialistes de l’économie et accroît les chances de la restauration capitaliste” (Léon Trotsky). Elle ne peut cependant aller jusqu’au bout de cette politique car, comme l’explique Trotsky, “en tant que force politique consciente, la bureaucratie a trahi la révolution. Mais la révolution victorieuse, fort heureusement, n’est pas seulement un programme, un drapeau, un ensemble d’institutions politiques, c’est aussi un système de rapports sociaux. Il ne suffit pas de la trahir, il faut encore la renverser.” (La Révolution trahie)

C’est pourquoi, face à la résistance des masses, la bureaucratie, par peur de l’explosion, est contrainte de remettre en cause ses propres réformes. C’est ainsi que, successivement, la réforme Kossyguine de 1965, les nouvelles tentatives en 1970, celle d’Andropov ensuite se sont heurtées à des oppositions au sein même de l’appareil.

Et pour cause : Korotitch, rédacteur en chef de la revue Ogoniok, raconte les confidences que lui fit George Shultz à la fin de son mandat politique aux côtés de Reagan : “Je vais revenir dans le business privé” ; et le journaliste de commenter : “Les bureaucrates soviétiques, on ne les attend ni dans le business privé, ni dans aucun business ; aucun système de sortie n’a été prévu pour eux. Voilà pourquoi ils se battront jusqu’au dernier, car ils ne peuvent reculer au-delà des frontières de leur bureau : ils n’ont pas d’existence au-delà ! Et ils se battent avec l’acharnement des membres des bataillons disciplinaires, car ils ne peuvent survivre qu’en triomphant.”

« En triomphant ». Gorbatchev lui-même, depuis plus de cinq ans, annonce une série de réformes qui n’entrent même pas en application…

Où va l’URSS ?

À la question : “Où va l’URSS ?”, Léon Trotsky répondait en 1936 :

“Le fonctionnaire finira-t-il par dévorer l’État ouvrier, ou la classe ouvrière réduira-t-elle le fonctionnaire à l’incapacité de nuire ? Telle est la question dont dépend le sort de l’URSS. L’immense majorité des ouvriers est dès maintenant hostile à la bureaucratie ; les masses paysannes lui vouent une vigoureuse haine plébéienne. Si, à l’opposé des paysans, les ouvriers n’engagent presque pas la lutte, laissant ainsi les campagnes à leurs errements et à leur impuissance, ce n’est pas seulement à cause de la répression : les ouvriers craignent de frayer la route à une restauration capitaliste. Les relations de réciprocité entre l’État et la classe ouvrière sont beaucoup plus complexes que ne l’imaginent les “démocrates” vulgaires. Sans économie planifiée, l’URSS serait rejetée à des dizaines d’années en arrière. En maintenant cette économie, la bureaucratie continue à remplir une fonction nécessaire. Mais c’est d’une façon telle qu’elle prépare le torpillage du système et menace tout l’acquis de la révolution. Les ouvriers sont réalistes. Sans se faire d’illusion sur la caste dirigeante, ils voient pour le moment en elle la gardienne d’une partie de leurs propres conquêtes. Ils ne manqueront pas de bouter dehors la gardienne malhonnête, insolente et suspecte, dès qu’ils verront la possibilité de s’en passer.”

Jusqu’à présent, l’histoire n’a pas permis de trancher et les termes de l’alternative sont fondamentalement les mêmes qu’en 1936. Mais nous ne sommes plus en 1936 et la différence saute aux yeux : les rapports entre les classes à l’échelle mondiale ont été bouleversés, et la dégénérescence de la bureaucratie a connu un « essor » encore plus monstrueux.

En 1936, le fascisme régnait sur l’Allemagne, l’Italie, la Roumanie, la Hongrie ; il étendait déjà son ombre sur l’Autriche et l’Espagne où la défaite de la révolution annonçait la guerre mondiale…

L’approche de la catastrophe mondiale semait la crainte et le doute et confortait, dès lors, le pouvoir de Staline et de la caste bureaucratique. Depuis 1945 et, plus encore, depuis la mort de Staline qui a révélé une crise souterraine, il en va tout autrement.

Dès le 17 juin 1953, c’est le soulèvement des travailleurs de Berlin-Est, bientôt suivi du déclenchement en URSS de la grève des camps. À la révolution hongroise de 1956, écrasée, répondent le Printemps de Prague, la grève de 1970 en Pologne, les grèves de 1980 et la constitution de la première organisation ouvrière indépendante de masse, Solidarnosc, dont l’avenir sera scellé également dans la lutte des classes, puis les mouvements en Allemagne, en Roumanie et dans l’ensemble de l’Europe de l’Est, qui sont les éléments constituants du tournant de la situation mondiale.

Face à ce renversement mondial qui l’a acculée dans une impasse, la bureaucratie n’a d’autre recours que de se tourner vers l’impérialisme en manifestant au grand jour ce qu’analysait Trotsky il y a plus de cinquante ans.

Une résolution du conseil général de la IVe Internationale, en 1987, affirmait : “Où donc Gorbatchev trouve-t-il son principal “appui social” ? La réponse est évidente. C’est l’impérialisme qui constitue son appui social. Néanmoins, sauf contre les masses et les couches inférieures de la bureaucratie, aucune mesure concrète n’est encore prise… Tel est le contenu de la perestroïka, qui n’a cependant pas encore trouvé de base sociale significative en URSS même.”

Gorbatchev tente de sauver la domination bureaucratique

Gorbatchev tente avant tout de sauver la domination de la bureaucratie. Toutefois, la question n’est pas de connaître les intentions de Gorbatchev, mais l’issue où mène la politique de la bureaucratie dans des conditions données : la bureaucratie a toujours cherché à institutionnaliser ses privilèges, et la seule façon d’y parvenir serait de les inscrire dans de nouveaux rapports de propriété. Dans La Révolution trahie, Léon Trotsky écrivait :

“Il faudra inévitablement qu’elle cherche appui par la suite dans des rapports de propriété. On objectera peut-être que peu importe au gros fonctionnaire les formes de propriété dont il tire les revenus. C’est ignorer l’instabilité des droits du bureaucrate et le problème de sa descendance. Les privilèges que l’on ne peut léguer à ses enfants perdent la moitié de leur valeur… Il ne suffit pas d’être directeur de trust, il faut être actionnaire. La victoire de la bureaucratie dans ce secteur en ferait une nouvelle classe possédante.”

Jusqu’à présent, elle n’a pu y parvenir. Ses privilèges se situent en marge des formes légales et juridiques, même s’ils imprègnent tous les rapports sociaux…

La politique de « réforme économique » vise à remettre en cause ces rapports de propriété.

Mais pourquoi les réformes préconisées par Gorbatchev sont-elles si difficiles à réaliser ? Répondre à cette question, c’est toucher du doigt le cours concret que prend la marche à la révolution politique. Dans la résolution déjà citée (décembre 1987), le Conseil général dégageait trois éléments :

“Les mesures qui sont prises par Gorbatchev remettent en cause la situation de la bureaucratie comme telle. L’introduction de ce que Gorbatchev et son équipe proposent, la volonté d’introduire le marché (les lois économiques) comme seul critère sont directement opposées aux intérêts de la bureaucratie comme telle et nourrissent sa crise.

D’où la résistance de la bureaucratie à la politique préconisée par l’équipe Gorbatchev, qui apparaît comme une couche minoritaire. Mais la “force” de Gorbatchev au sein de la bureaucratie résulte de la situation d’impasse dans laquelle elle a conduit l’Union soviétique. La bureaucratie n’a rien à proposer que la perpétuation de ce qui est, et ce qui est, répétons-le, conduit à l’impasse.

Voilà le premier élément. Le deuxième, c’est que la bureaucratie, comme couche parasitaire, a la terreur de la classe ouvrière. Les réactions de la bureaucratie face aux grèves qui se sont multipliées contre les premières conséquences des mesures prises par Gorbatchev sont extrêmement révélatrices. Ces grèves conduisent la bureaucratie à considérer que c’est précisément la politique de Gorbatchev qui entraîne les grèves, et ces réactions renforcent le fait que la couche qui soutient Gorbatchev est isolée, dans des conditions contradictoires…

La troisième question est celle des nationalités opprimées. Nous assistons en URSS à un mouvement des nationalités opprimées qui tend à devenir un mouvement général, dont la bureaucratie connaît le caractère explosif, mais qu’elle est incapable de contenir. Malgré la répression (…), les manifestations de la résistance des nationalités opprimées ne cessent de se développer.”

En un mot, on peut dire que la bureaucratie qui a généré la perestroïka voit ses intérêts de caste remis en cause par cette même perestroïka ; la bureaucratie comme telle n’a rien à opposer à Gorbatchev. L’appui social de Gorbatchev en URSS même est donc extrêmement mince. Cet appui lui vient essentiellement de l’extérieur, de ceux auxquels sa politique veut ouvrir l’URSS, c’est-à-dire de l’impérialisme.