Le véritable bilan de la Conscience noire et son actualité
Le dirigeant politique Lebon Mabasa revient sur le Mouvement de la Conscience noire porté par Steve Biko que la police raciste d’apartheid assassina à 30 ans.
- Azanie (Afrique du sud), Histoire, Mouvement de la conscience noire

Lors du IXe Congrès mondial de la IVe Internationale (février 2016), une discussion a eu lieu sur la « question noire ». À l’issue du congrès, Lybon Mabasa, responsable de la section azanienne de la IVe Internationale, a rédigé une contribution sur « le véritable bilan de la Conscience noire et son actualité ». Elle figure dans le numéro 89 de La Vérité de mars 2016. Nous en publions des extraits. |
Steve Biko (1946-1977)Militant noir d’Azanie, Steve Biko est l’un des dirigeants de la lutte anti-apartheid. Jeune étudiant il milite dans l’organisation syndicale étudiante, la SASO. Dès 1973, le gouvernement blanc lui inflige une interdiction totale de prendre la parole en public en raison de son combat pour les droits des Noirs. Malgré cela, il organise meetings et manifestations, qui sont très violemment réprimés par le gouvernement de l’apartheid, notamment lors des émeutes de Soweto, le 16 juin 1976. Arrêté par la police le 18 août 1977, il est torturé durant plus de 21 heures, et est incarcéré à la prison de Pretoria, où il meurt d’une hémorragie cérébrale à la suite des coups à la tête qu’il a reçus, le 12 septembre 1977, à l’âge de 30 ans. Lors de ses funérailles, plus de 10 000 personnes lui rendent hommage. Il est considéré comme l’une des figures du combat contre l’apartheid avec la création du Black Consciousness Movement (BCM) – Mouvement pour la Conscience noire. H. H. |
Il faut dire avant toute chose que le développement de la doctrine de la Conscience noire n’a rien eu à voir avec les Blancs, mais fut une doctrine qui s’adressait aux Noirs et à leur propre condition, en Afrique du Sud et ailleurs.
Lorsque Steve Biko a déclaré que l’appel à la lutte le plus positif venu du monde noir depuis longtemps était celui de la « Conscience noire », il ne voyait pas ses principes comme limités à l’Afrique du Sud, mais avec une portée mondiale.
En 1995, j’ai eu le privilège d’être sur le même plateau de télévision, à Johannesburg, que la femme du tempétueux leader noir Malcolm X, Mrs Betty Shabazz ; on lui posa une question sur le racisme, et si celui-ci existait en Amérique, et elle répondit que le racisme, en tant qu’idéologie de la domination et de l’exploitation économique, politique et sociale, et de l’exploitation des Noirs en particulier, existait partout et que les Noirs avaient besoin de se battre contre lui, que même l’Organisation internationale du travail avait une convention qui traitait du problème du racisme.
Les Blancs s’étaient définis comme la norme
À présent, en Afrique du Sud, après tant de tentatives infructueuses de mettre en place un multiracialisme artificiel, que Biko décrivait comme le racisme multiplié et le non-racialisme dans une société où le racisme était statutaire, Biko se rendit compte que dans cette situation les Blancs s’étaient définis comme la norme et que les Noirs se retrouvaient à devoir juger ce qu’ils faisaient ou disaient. Cette norme s’était placée à la tête de la lutte de libération. Encore une fois, Steve Biko était critique envers
ça (…).
Il exprimait son inquiétude quant au fait que les Noirs se retrouvaient spectateurs, acclamant et regardant avec attention le jeu auxquels ils auraient dû participer.
Selon lui, la lutte de libération en Azanie (le nom qu’il préférait pour l’Afrique du Sud), la lutte du peuple noir, de l’écrasante majorité, nécessitait, comme précondition, d’être indépendante des Blancs et des influences libérales.
Elle devait aussi placer en son centre les Noirs, qui étaient à la fois le sujet et l’objet de la lutte de libération. Seul, dans ce cadre, les Noirs pourraient redécouvrir leur humanité sapée et s’affirmer pleinement comme personnes.
La force du racisme blanc dans le monde entier a toujours résidé dans la déshumanisation des Noirs, la mise en place d’un complexe d’infériorité qui va dans le sens des Blancs. (…)
La Conscience noire s’enrichit des expériences de mille et une luttes révolutionnaires et chefs révolutionnaires du monde entier.
La Conscience noire était décrite par Biko comme la seule manière scientifique et systématique d’exprimer et réaliser les aspirations des Noirs ordinaires.
Ce n’est pas une surprise que le Mouvement de la Conscience noire (BCM) ait pris des décisions de grande ampleur, mais justes, sur les problèmes de la terre, du pouvoir par la majorité noire et du type de république qu’ils voulaient instaurer, une république noire.
Le SASO (1) a déclaré : les Noirs et les Blancs vivent en Afrique du Sud, et le feront encore, mais les Blancs resteront en Afrique du Sud ou la quitteront sous les conditions édictées par les Noirs.
Il était clair même alors que le Mouvement de la Conscience noire ne partageait pas l’opinion selon laquelle l’Afrique du Sud était à tous ceux qui y vivaient, ou, pis encore, que c’était un pays européen qui s’était retrouvé, par erreur ou par hasard, attaché tout au sud du continent africain. Biko voyait l’Afrique du Sud comme un pays africain plein et entier, un point c’est tout !
Par conséquent, la lutte du Mouvement pour la Conscience noire était à la fois celle de l’auto-détermination nationale et de la souveraineté nationale, et aussi une lutte pour mettre en place le cadre économique qui allait s’attaquer aux inégalités créées par l’alliance de l’apartheid et du capitalisme.
L’apartheid et le capitalisme étaient dans une relation de symbiose, qui permettait à l’un de soutenir l’autre en continu, au détriment complet des Noirs. Il n’était pas possible de combattre l’un sans quitter l’autre.
La construction d’une économie capitaliste forte en Afrique du Sud, en liaison étroite avec l’impérialisme occidental, reposait sur le cautionnement du racisme blanc en Afrique du Sud, et c’est arrivé malgré la convention de l’Onu de 1973 qui déclarait que l’apartheid était un crime contre l’humanité (…).
Le terme « Noir » devenu un terme politique
Le terme « Noir » ne se référait pas à la couleur de peau, la texture des cheveux ou même la couleur des yeux, mais c’était devenu un terme politique qui désignait tous ceux qui étaient discriminés par la loi et la tradition, exploités économiquement et dégradés socialement, et qui, comme groupe, voyaient la « solidarité noire » comme la première étape vers la lutte contre le système raciste de l’apartheid défendu par le régime de la minorité blanche.
Dans le procès SASO/BPC (2), Biko a fait tous les efforts pour expliquer pourquoi il était nécessaire aux Noirs d’avoir une lutte indépendante, particulièrement face au joug sans merci de la minorité blanche.
En Afrique du Sud, les Blancs avaient accompli cette unité en exploitant les Noirs, il importait alors peu que ce soient les Huguenots français (1688), les colons britanniques (1820) ou les colons hollandais de 1652. Beaucoup de personnes d’ascendance européenne vinrent coloniser l’Afrique du Sud pour la simple et bonne raison qu’ils étaient « blancs », et souhaitaient réaliser à fond le programme du racisme blanc. (…)
Le Mouvement de la Conscience noire de Steve Biko a réalisé le plus grand exemple d’unité de notre pays, et les événements du 16 juin 1976 (3) en sont l’illustration.
Le succès du Mouvement de la Conscience noire apporta avec lui de nombreuses attaques de ses détracteurs, qui étaient évidemment opposés à ses positions politiques, particulièrement le refus de collaborer (avec l’oppresseur et toutes ses institutions). Biko était inflexible quant à ce principe au point qu’il refusa de rencontrer des membres de l’organisation étudiante du BCM (4), le SSRC (5), après qu’ils furent allés contre le conseil de la direction du BCM et violé ce principe de non-collaboration en acceptant une rencontre avec des représentants du gouvernement américain, ce même gouvernement qui avait, par une myriade de moyens, soutenu le régime de l’apartheid de la minorité blanche (…).
La formation de l’Organisation des peuples d’Azanie – Azanian People’s Organisation – (AZAPO) sous le drapeau de la Conscience noire, dans ces conditions extrêmes créées par le régime de l’apartheid et les détracteurs, était tout à la fois un acte de défi, de résolution, de regroupement, et par-dessus tout de continuité.
Le combat de libération nationale intimement lié au combat pour le socialisme
C’était aussi la démonstration que le BCM, contrairement aux organisations historiques, anciennes, avait préparé le terrain pour sa continuité (…).
Steve Biko avait fait la très juste observation que la lutte menée par le BCM dans son combat pour la libération nationale était intimement liée à la lutte pour le socialisme, et il voyait des transformations économiques réelles au bénéfice de la majorité noire comme une base pour un projet socialiste.
Il reconnaissait les défis énormes que devraient affronter les Noirs sur ce point, particulièrement après un passé d’apartheid. Biko ne croyait pas à une troisième voie, à d’autres voies que celle du socialisme en vue de la résolution des déséquilibres économiques créés par le système de l’apartheid.
Il rejetait complètement toutes les formes d’assimilation d’éléments de l’économie de l’apartheid. Il voyait la lutte du Mouvement de la Conscience noire comme étant la lutte pour une société juste et égalitaire.
(1) South African Students Organisation (SASO), organisation des étudiants sud-africains dont Steve Biko fut le premier président élu.
(2) Black People’s Conventio n (BPC), Convention des peuples noirs.
(3) 16 juin 1976 : date des émeutes de Soweto.
(4) Black Consciousness Movement (BCM), Mouvement de la conscience noire.
(5) Soweto Students Representative Council (SSRC), Conseil représentatif des étudiants de Soweto.
