Portugal 1974 : Une révolution prolétarienne

« Nous vivions une période où les masses populaires, après une dictature féroce de quarante-huit ans, sortaient dans les rues et cherchaient à s’organiser de manière autonome. »

Le 27 avril 1974, à Lisbonne, la population fraternise avec des soldats (photo AFP).
Par La Vérité
Publié le 25 août 2025
Temps de lecture : 5 minutes

Nous publions une interview d’Aires Rodrigues, député à la Constituante, qui figure dans La Vérité n° 86, juin 2015, dans lequel celui-ci revient sur la situation d’alors au Portugal. Dans cet article titré « Avril 1974, une révolution prolétarienne a éclaté au Portugal », il retrace quelques enseignements de cette révolution.

Dans une brochure éditée alors, et intitulée « 25 avril : la dictature fasciste s’effondre à Lisbonne – Problèmes de la révolution portugaise », la section française de la IVe Internationale écrivait : « En haut, dans les sommets du grand capital, on pensait dénouer la crise pour aboutir à un simple changement de la forme du régime bourgeois. Mais en bas, les milliers et les milliers d’exploités ont fait éruption par les failles de la crise politique des classes dominantes ».

Henry Halphen, Lucien Gauthier

La parole à Aires Rodrigues

Tu as été exilé en France avant la révolution. Quelles ont été tes activités ?

Aires Rodrigues : Je suis arrivé en France en 1966. J’ai été obligé de quitter le pays après ma participation aux différents mouvements des étudiants qui ont eu lieu au début des années 1960. J’ai travaillé chez Renault et dans le bâtiment, notamment dans la construction de l’université de Jussieu, la faculté de sciences…

Mais quand tu es rentré au Portugal après le 25 avril, tu as rejoint le PS. Pourquoi ?

Quand je suis rentré au Portugal, quelques jours après le 25 avril, je suis arrivé dans mon village natal et j’ai constaté qu’une bonne partie des travailleurs et des jeunes adhéraient massivement au Parti socialiste qui était en train de se construire. Ce mouvement de construction du PS n’était pas seulement dirigé vers le démantèlement de ce qui restait de la dictature, mais contre la politique de la direction du PCP, qui essayait de constituer un État néo-corporatiste à travers l’autoproclamé Conseil de la révolution.

Avec d’autres camarades, nous avons rejoint le PS, dans le même mouvement dans lequel les travailleurs constituaient les commissions dans les entreprises et dans les services publics, et les paysans occupaient les terres. Pour nous, à ce moment-là, le PS représentait un instrument pour approfondir le processus révolutionnaire, permettant d’amener les travailleurs au pouvoir contre la Junte de salut national et, après, contre les gouvernements Vasco Gonçalves (gouvernements de coalition, mais sous la tutelle du Conseil de la révolution).

Toute la fin de l’année 1974 a été une bataille quotidienne pour essayer d’empêcher que le gouvernement porte atteinte aux libertés démocratiques et aux conquêtes de la révolution. Il faut dire que, sous l’impulsion du PCP, une campagne a été menée pour essayer d’empêcher les élections pour une Assemblée constituante. Finalement, ces élections ont eu lieu en avril 1975, c’est-à-dire une année après l’éclatement de la révolution.

Tu as été candidat sur la liste du PS ?

Les listes étaient par districts (départements). J’étais numéro 2 dans le département de Leiria. Le numéro 1 était le camarade Jorge Campinos. Ce camarade était d’origine angolaise. Je le souligne, car un des aspects centraux de la révolution a été la lutte pour l’indépendance des colonies. Les peuples coloniaux avaient engagé, depuis des années, la lutte armée contre la métropole. Cette lutte a été un des facteurs majeurs de la décomposition de la dictature, et le nouveau gouvernement a essayé de différer, reporter et détourner l’exigence de l’indépendance. Mais le combat commun entre les peuples coloniaux et les travailleurs portugais a aidé à imposer l’indépendance de ces pays. Et nous, dans la campagne pour l’Assemblée constituante, avons posé cette question comme une question majeure.

Mais l’Assemblée constituante a rencontré d’énormes difficultés. Que s’est-il passé ?

En effet, le gouvernement Vasco Gonçalves a essayé d’empêcher que la Constituante mène à terme ses travaux dans l’élaboration d’une Constitution démocratique. Il voulait, avec l’aide du PCP, imposer un régime militaire, chapeauté par le Mouvement des forces armées. Le tournant a été la manifestation du 18 juillet 1975, à laquelle nous avons participé, ce qui a provoqué la chute du quatrième gouvernement Vasco Gonçalves. J’insiste. Ce gouvernement a essayé de s’attaquer aux libertés démocratiques fraîchement conquises. Par exemple, il a essayé de faire fermer le journal Republica. Il faut reconnaître que dans cette bataille, on a marché la main dans la main avec Soares et la direction du PS.

Cela n’empêche pas qu’une bataille très importante au sein même du Parti socialiste se menait par rapport à la place que le PS prenait dans la situation révolutionnaire que nous vivions (aux élections à la Constituante, le PS a obtenu 38 % des voix, le PCP n’a obtenu que 12 %, et les deux partis de la droite n’ont obtenu que 34 %).

En effet, il faut comprendre que les débats dans la Constituante avaient lieu dans une situation tumultueuse. Rappelons que nous vivions une période où les masses populaires, après une dictature féroce de quarante-huit ans, sortaient dans les rues et cherchaient à s’organiser de manière autonome.

La population procédait à l’assainissement des conseils municipaux, tous compromis avec l’ancien régime, et les remplaçait par des hommes qui avaient son entière confiance.

Ce même mouvement d’assainissement touchait les grandes entreprises, dont les administrations étaient complices du régime salazariste, donnant ainsi les Commissions des travailleurs (CT) élues par les assemblées, réunissant tous les travailleurs, pour exercer le contrôle de gestion ; l’élection des CT s’est ensuite étendue à tout le pays et à tous les secteurs, de l’industrie à la banque.

Dans les quartiers se constituaient les Commissions de résidents destinées à résoudre les problèmes de logement, logements dont la population manquait.

Dans les campagnes du sud du pays, on procédait à l’expropriation des premières grandes propriétés et, dans le Nord, s’organisaient des réunions de constitution de petites coopératives agricoles. De la même manière, dans les écoles et les hôpitaux, on essayait, dans la pratique, de jeter les bases d’une gestion démocratique de l’enseignement et de la santé, tout comme de la Sécurité sociale.

J’étais responsable de la construction et de l’enracinement du Parti socialiste dans la zone centre du pays, et c’était cela l’orientation de la campagne.

Qu’avez-vous fait dans la Constituante ?

Avec d’autres camarades (dont Carmelinda Pereira), nous étions dans différentes commissions, telles que la Commission du travail et la Commission d’agriculture. Nous avons bataillé, de pied ferme, pour que toute une série de droits sociaux et de libertés soient inscrits dans la Constitution. Notamment sur les aspects suivants : les libertés syndicales, l’existence et le pouvoir des Commissions des travailleurs (qui exerçaient un certain contrôle ouvrier), le droit à la santé publique pour tous, à l’enseignement, à la Sécurité sociale, à la nationalisation des secteurs stratégiques de l’économie (70 % de l’économie ont été nationalisés). Notre travail dans la Constituante a été une simple prolongation de ce qui découlait de la lutte des classes – directement, des revendications des travailleurs et de la population et nous sommes fiers de cela.

C’est à ce moment-là que Mário Soares, principal dirigeant du PS, déclare que nous sommes allés plus loin que ce que nous voulions (en se référant au PS).

Après la Constituante s’est tenue la première Assemblée de la République. Quel rôle a été le tien ?

En effet, après l’adoption de la Constitution, l’Assemblée constituante a été dissoute et, au début de 1977, ont eu lieu les élections législatives à l’Assemblée de la République. J’ai été nommé tête de liste dans le district électoral de Setúbal, zone ouvrière au sud de Lisbonne.

Mais au début de 1978, Soares, Premier ministre, a accepté le plan d’ajustement dicté par le Fonds monétaire international (FMI). Cela a été un véritable tournant. Soares a présenté un budget à l’Assemblée de la République qui représentait une attaque contre les conquêtes des travailleurs et parallèlement renforçait le budget octroyé aux forces armées.

Soares a déclaré qu’il fallait « mettre le socialisme dans le tiroir ». Il y a eu un débat très vif dans le Parti socialiste. Carmelinda Pereira et moi-même avons mené une bataille pour que le groupe socialiste vote contre, et avions en tout cas annoncé que nous allions voter contre. De nombreux camarades députés nous ont déclaré leur accord sur le fond avec nous, mais nous ont conseillé de ne pas rompre avec la discipline, car cela impliquerait notre exclusion du PS.

À tort ou à raison, nous n’avons pas suivi ce conseil, nous avons voté contre le budget du FMI et, quelques mois après, lors d’un congrès extraordinaire du PS, nous avons été exclus avec un groupe de camarades.

En 1979, avec l’organisation trotskyste, nous avons constitué le Parti ouvrier d’unité socialiste (POUS), dans lequel nous continuons aujourd’hui le combat.

Des décennies ont passé. Que reste-t-il de la révolution d’Avril ?

Depuis 1979, la Constitution (n’oublions pas que cette Constitution, même très démocratique, reste la Constitution d’un État bourgeois) a été révisée sept fois, et toujours afin de réduire les droits ouvriers et démocratiques qui y sont inscrits. Et cela a toujours été fait avec la participation de la direction du PS. Et pourtant, dans cette Constitution subsistent des conquêtes (école, santé, Commissions des travailleurs) incompatibles avec les exigences du capital financier…