L’actualité du Mouvement de la conscience noire

Soixante-six ans après les massacres de Sharpeville en Azanie (Afrique du Sud), nous donnons la parole à Hlulani Mabasa le président du Black Consciousness Movement United (BMCU).

(photo AFP)
Par la rédaction d’IO
Publié le 6 avril 2026
Temps de lecture : 6 minutes

Notre photo : Des blessés gisent dans la rue, le 21 mars 1960 à Sharpeville, où au moins 180 Africains noirs, pour la plupart des femmes et des enfants, ont été blessés et 69 tués, lorsque la police sud-africaine a ouvert le feu sur des manifestants noirs. La manifestation avait été organisée par le Congrès panafricaniste (PAC).

Cette journée du 21 mars est très importante pour le Mouvement de la conscience noire. Pourquoi ?

Hlulani Mabasa : C’est une journée historique. Permettez-moi de donner un peu de contexte. À la fin des années 1950, l’une des principales organisations politiques était l’African National Congress (ANC). Cependant, au sein même de l’ANC, il existait une tendance libérale assez forte, qui faisait que l’organisation n’exprimait pas clairement ses positions sur des questions essentielles comme celle de la terre.

C’est alors qu’est apparu ce qu’on appelle la tendance africaniste, liée aussi à la montée du panafricanisme à l’échelle mondiale.

Le tournant a eu lieu lorsque la Charte de la liberté a été adoptée par l’ANC, affirmant que l’Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent. Les africanistes ont rejeté cette idée, affirmant que la terre appartient au peuple africain. Cela a conduit à une scission du mouvement. Des dirigeants comme Robert Sobukwe ont quitté l’ANC et ont fondé en 1959 le Pan Africanist Congress (PAC).

Parmi leurs premières actions, ils ont lancé un programme d’action, notamment contre les lois sur les laissez-passer (pass laws), qui restreignaient la liberté de circulation des populations noires. Le 21 mars 1960 a été organisé comme une journée de défi : les Noirs devaient laisser leurs laissez-passer chez eux ou les brûler, se mettant ainsi volontairement en infraction pour provoquer des arrestations massives, dans l’idée de saturer le système carcéral.

Cette mobilisation a eu lieu dans plusieurs villes, notamment à Sharpeville, à Soweto et au Cap. La police a ouvert le feu : 69 personnes ont été tuées, la plupart dans le dos, ce qui montre qu’elles fuyaient.

Par la suite, l’ANC et le PAC ont été interdits, et une période de silence politique s’est installée jusqu’à la fin des années 1960, avec l’émergence de la South African Students’ Organisation (SASO – Organisation des étudiants d’Afrique du Sud) et de la philosophie de la conscience noire.

Le mouvement a alors décidé de commémorer cette journée non seulement comme un massacre, mais comme une journée des héros, pour mettre en avant la résistance du peuple.

Aujourd’hui, le gouvernement sud-africain la célèbre comme « Journée des droits humains », une appellation rejetée par le Mouvement de la conscience noire et le PAC, qui y voient une manière d’effacer l’histoire de la lutte.

Quel lien fais-tu entre cette commémoration et les luttes actuelles en Azanie ?

Il y a de nombreuses continuités. Par exemple, le massacre de Marikana (août 2012) montre que la violence contre les populations noires persiste, souvent au service des intérêts capitalistes internationaux.

Aujourd’hui encore, lors de manifestations pour des besoins fondamentaux – eau, logement, assainissement –, l’État répond par la répression.

Ces commémorations rappellent que ces violences sont récurrentes, mais aussi que le peuple continue de résister. On peut aussi faire le lien avec le mouvement Black Lives Matter, qui met en lumière des dynamiques similaires à l’échelle mondiale.

Peux-tu développer les revendications actuelles ?

Les revendications sont très basiques :

– des logements décents (les habitations construites sont souvent de très mauvaise qualité) ;

– l’accès à l’eau potable et à l’assainissement ;

– des écoles en nombre suffisant ;

– l’accès gratuit à une éducation adaptée aux besoins de la société.

Par exemple, certaines communautés n’ont pas d’eau potable et doivent creuser des puits. Dans certains cas, l’eau est contaminée par des eaux usées délibérément déversées pour forcer les habitants à partir. Les habitants doivent faire bouillir cette eau et utiliser des produits pour tenter de la purifier, malgré les risques sanitaires visibles.

Dans certaines zones, il n’y a ni électricité, ni écoles. Les enfants doivent traverser des routes dangereuses pour aller étudier ailleurs.

Des milliers de personnes vivent ainsi dans des conditions extrêmement précaires, sans accès aux services essentiels.

Ce sont ces réalités que vivent aujourd’hui de nombreuses communautés noires en Afrique du Sud.

Donc, comme je le disais, lorsque nous avons avancé l’idée d’une rébellion nationale, c’était parce que le gouvernement de ce pays, face à la situation qu’il a lui-même créée, a cherché à apaiser les masses.

Et ce faisant, on voit intervenir des acteurs aux intérêts divergents – des entreprises, des ONG, etc. – qui ne cherchent pas réellement à sauver le peuple, mais plutôt à sauver l’État de l’embarras et du désenchantement que la population ressent aujourd’hui.

Nous avons alors affirmé que nous ne voyions pas l’intérêt de participer à un « dialogue national », car en réalité, il n’y a pas de dialogue.

Je vais donner un exemple : ils ont décidé d’organiser un dialogue national, mais ils ont choisi eux-mêmes avec qui dialoguer. Ils n’ont pas invité les masses. En fait, la plupart des organisations de gauche, notamment les plus radicales, ont été soigneusement exclues.

Donc, ce n’est même pas un dialogue : c’est un monologue entre gens qui sont déjà d’accord.

C’est à ce premier niveau que nous appelons à la rébellion : ne pas y participer, ne pas s’y associer. Mais ensuite se pose la question : que faisons-nous concrètement dans cette rébellion nationale ?

Il y a plusieurs initiatives en cours. Certains camarades essaient aussi de s’organiser en parallèle avec ceux avec qui nous partageons des positions.

Personnellement, je pense que nous ne sommes pas encore à un stade de violence révolutionnaire. Il s’agit plutôt d’une question de défense : nous devons nous défendre et défendre notre lutte.

Nous ne pensons pas que le capital va rester les bras croisés face à une rébellion.

Donc, nous ne sommes pas encore à ce stade, mais nous disons qu’il faut commencer à résister dès maintenant. D’autant plus que ce rejet existe déjà dans les communautés noires : beaucoup disent qu’ils ne sont pas intéressés par ce dialogue national.

Il y a donc un mouvement de rejet. Mais pour en faire une véritable orientation politique organisée, c’est au mouvement de structurer cela et d’amener les gens à s’inscrire dans un programme de transformation.

En termes de lutte, vous avez mené des actions radicales comme des occupations de terres. Quelles sont les prochaines perspectives de mobilisation concrète ? Quelle est la revendication principale ?

Je pense qu’il est impossible d’ignorer les pressions actuelles. D’ailleurs, lors de notre congrès au sein du Black Consciousness Movement United (BCMU), le thème était : « Reculs, trahisons et défaites récurrentes. »

Ce thème visait à souligner plusieurs éléments : d’abord, la reconnaissance d’une trahison, pas seulement celle de 1994, mais une trahison continue, ensuite, la répétition des reculs et des défaites.

On voit des situations où les masses se mobilisent, s’organisent, gagnent des terres… mais finissent par être trahies, parfois même par leurs propres dirigeants, qui leur retirent ces terres.

Face à cela, notre position est claire : nous reconnaissons qu’il existe un sentiment de défaite et d’apathie. Mais la question est : comment élever le niveau de conscience pour que les gens participent à une véritable action politique ?

C’est un défi, notamment à cause d’un manque d’engagement durable. Par exemple, des travailleurs peuvent être mobilisés autour de revendications, mais ensuite ne pas s’impliquer pleinement dans la lutte collective.

Le mouvement doit donc reconstruire un niveau d’engagement et de discipline.

Cependant, une question s’impose de plus en plus : celle de la terre. Aujourd’hui, tout le monde en parle, des jeunes aux plus âgés. La surpopulation dans les communautés noires, le sans-abrisme, les difficultés d’accès au logement – tout cela rend la question foncière centrale.

Même les classes moyennes commencent à ressentir cette pression. Ainsi, la revendication principale devient la terre. Car toutes les autres politiques ont échoué tant que la propriété foncière n’est pas remise en cause.

Le 16 juin juin 1976, collégiens, lycéens et étudiants de Soweto se soulèvent. Le gouvernement d’Apartheid tire à balles réelles. Il y a de nombreux morts (photo AFP).

D’ailleurs, historiquement, le Mouvement de la conscience noire n’a pas participé aux élections de 1994 pour deux raisons : la question de la terre n’était pas centrale et il n’y avait pas de volonté de transformation économique profonde (notamment socialiste).

Ces idées progressent aujourd’hui, mais elles ne sont pas encore pleinement consolidées. Le mouvement doit faire un travail important de conscientisation.

C’est un processus long. Par exemple, lorsque le Mouvement de la conscience noire a émergé en 1968, il a fallu des années de travail avant que ses idées produisent des effets visibles.

Lors du procès des militants de la South African Students’ Organisation (SASO) en 1976-1977, un journaliste a demandé à Steve Biko : « Vous avez préparé cette idée de conscience noire. Quand verra-t-on les résultats ? »

Biko a répondu : « Soweto. »

Et en effet, près de dix ans plus tard, lors du soulèvement de Soweto, quelque chose avait changé : les jeunes n’avaient plus peur, ils faisaient face aux balles.

Cela montrait une transformation du niveau de conscience et de confrontation.

Nous comprenons donc que ce processus est nécessaire.

C’est pourquoi aujourd’hui, le mouvement revient aux bases :

– ne pas supposer que les gens comprennent ;

– ne pas supposer qu’ils sont déjà organisés ;

– reconstruire patiemment une conscience politique.

Nous voulons organiser le plus largement possible, dans tous les secteurs. Car aujourd’hui, le langage politique existe… mais le contenu, lui, manque encore.