« Cinquante ans après, que nous dit la Révolution portugaise »

Une conférence sur le thème « Cinquante ans après, que nous dit la révolution portugaise » a eu lieu aux AmFis le 23 août, avec la participation de plus de 100 personnes.

Malgré l’appel à rester chez soi de l’armée, la population rejoint les soldats et fraternise le 25 avril. A la tribune, Maria Joao Gomes et Aires Rodrigues (photos DR).
Par Tribune libre
Publié le 1 septembre 2024
Temps de lecture : 9 minutes

Parmi les intervenants à la tribune, deux militants portugais qui ont été des acteurs de la Révolution portugaise initiée en 1974 dont Informations ouvrières retranscrit les prises de parole.

Pour rappel, dans la nuit du 24 au 25 avril 1974, un coup d’État militaire marque la fin de la dictature de l’Estado Novo, régime politique institué en 1933 par Antonio de Oliveira Salazar alors que le Portugal avait déjà basculé dans une dictature militaire après le coup d’État de 1926. Syndicats libres et partis politiques interdits, police politique, torture, camps de concentration, corporatisme, organisations de jeunesse sous la botte du régime… la dictature salazariste se dote de tous les outils possibles pour chercher à museler la classe ouvrière portugaise, s’assurer le soutien des militaires, préserver l’empire colonial.

De plus en plus critiques face aux guerres coloniales en Afrique engagées depuis 1961 – mobilisant 40 % du budget annuel de l’État et livrant à la boucherie des milliers de jeunes, soumis au service militaire obligatoire de 4 ans dans les années 1970 – une couche de l’armée organisée dans le Mouvement des capitaines, puis le Mouvement des forces armées, considère que faute de solution militaire, et face à l’entêtement du régime, la solution politique passe par renverser la dictature de l’Estado Novo. Cela conduit au coup d’État militaire du 24-25 avril 1974, à Lisbonne, capitale politique du pays.

Dès le 25 avril, alors même que l’armée appelle la population à rester chez elle, les masses font irruption dans la rue – et notamment à Lisbonne. C’est le début d’un processus révolutionnaire, dans lequel jeunes et travailleurs prendront toute leur place, pour imposer des conquêtes sociales et démocratiques, des mesures politiques conformes à leurs aspirations et besoins – en particulier la fin de la guerre. Par leur mobilisation, les travailleurs font la démonstration de leur capacité à se doter de structures permettant la démocratie et le contrôle sur les lieux de travail, les propriétés terriennes, et dans les localités.

Parmi les enseignements de la Révolution portugaise, il faut certainement souligner, comme le font les militants dont les propos sont rapportés ci-contre, deux aspects : le rôle de division des directions du Parti socialiste et du Parti communiste, et l’absence d’une organisation politique de rupture (avec l’exploitation capitaliste et les gouvernements qui s’y engouffrent) en capacité d’aider les masses à conduire leur lutte révolutionnaire le plus loin possible… c’est-à-dire jusqu’à la prise du pouvoir. De ce point de vue, en France, nul doute que les AmFis ont constitué un moment important dans le renforcement de La France insoumise comme organisation offrant à la jeunesse, aux travailleurs… un point d’appui politique pour en finir avec Macron, sa politique, et imposer leurs revendications. Cinquante ans après, la lutte du peuple portugais fait écho aujourd’hui au refus des peuples du monde entier de la guerre et des gouvernements de division fauteurs de guerre.

 

« La fin de la guerre et l’indépendance des colonies ont été imposées. “Pas un soldat de plus pour les colonies” c’était le mot d’ordre, partout crié par la jeunesse soulevée. »

Maria João Gomes, membre de la section portugaise de la IVe Internationale

« Le 25 avril 1974, j’avais 21 ans et j’étais professeure d’anglais dans une école publique. Je faisais 42 heures de cours par semaine, avec un salaire de misère, soumise à l’arbitraire d’une directrice trop scrupuleuse à exécuter les ordres d’une dictature décrépite qui nous réprimait férocement.

Pour vous donner un exemple, dans l’université que j’ai fréquentée, dès qu’il y avait des soupçons de mouvements d’étudiants, les couloirs du bâtiment étaient patrouillés par des policiers avec un chien à leurs côtés.

Il n’y a pas eu de cours ce jour-là. Le matin, nous ne connaissions toujours pas l’ampleur du coup d’État. Il n’y avait pas de nouvelles à la télévision ou à la radio. Il n’y avait que des annonces demandant aux gens de ne pas descendre dans la rue.

Mais ce n’était pas possible. Nous en avions assez d’interdictions et de persécutions pour continuer à rester immobiles.

En finir avec la guerre coloniale, la répression politique et la misère

Nous en avions assez de voir partir les jeunes hommes de nos familles et nos amis pour une guerre coloniale en Afrique, où des atrocités étaient commises contre des populations sans défense, laissant des traces violentes sur les soldats qui étaient forcés de les commettre.

Pour ces jeunes hommes de 21 ans, ce n’était pas la perspective de construire leur avenir qui les attendait. C’était la condamnation à participer à une guerre contre leur volonté.

Beaucoup sont morts là-bas, et ceux qui sont revenus étaient soit mutilés, soit en mauvaise santé mentale en raison du stress de la guerre qui les a accablés tout au long de leur vie.

Nous en avions assez de voir disparaître sans laisser de traces des amis et des proches, arrêtés et torturés dans les prisons par la police politique. Nous en avions assez de vivre dans un pays aux inégalités criantes, où le taux d’analphabétisme était de 20 % pour les hommes et de 31 % pour les femmes, où la mortalité infantile était la plus élevée d’Europe, où 53 % des logements ne disposaient pas d’eau courante ni d’égouts.

Le 25 avril 1974, jour du coup d’État militaire, la population déferle dans les rues de Lisbonne

Dans cette situation, serait-il possible de se taire et de rester à la maison ? Non, ce n’était plus possible.

Comme une vague gigantesque et incontrôlable, la population est descendue dans la rue, rejoignant les militaires insurgés, fraternisant avec eux, en encerclant les chars de combat qui entouraient les sièges du pouvoir où s’étaient réfugiés le premier ministre et d’autres membres du gouvernement.

En profitant de la brèche ouverte par le coup d’État, sans hésiter, la population a immédiatement occupé l’espace public, en le disputant à la bourgeoisie qui a été obligée de reculer pour ne pas tout perdre.

On était déterminés, non seulement à renverser la dictature, mais aussi à mettre fin à la guerre coloniale et à démanteler les institutions de l’appareil d’État qui la représentaient et à mettre en place nos propres organisations de classe, dans un vrai mouvement de rupture avec le système capitaliste.

Nous avons réinauguré, dans leur vrai sens, les mots démocratie et liberté qui étaient interdits depuis longtemps.

Les jeunes, les travailleurs, s’organisent pour que leur vie change immédiatement

Le 26 avril, mon école était en ébullition. Les élèves avaient organisé une assemblée générale pour exposer leurs revendications et se débarrasser des profs fascistes.

Nous, les profs avons fait de même. Quelques jours plus tard, la directrice a dû quitter son poste.

Avec mes collègues, dans des assemblées de plusieurs écoles, nous discutions de la manière de mettre en œuvre une vraie gestion démocratique et de modifier les programmes scolaires de l’ancien régime.

Partout, dans le pays, les actions étaient identiques. Nous sentions que tout restait à faire et il n’y avait pas de temps à perdre. Les assemblées populaires se multipliaient. On voulait changer notre vie quotidienne immédiatement.

Occupation de terres et de lieux de travail

Dans la campagne les latifundiums ont été occupés par les travailleurs agricoles. Des coopératives ont été constituées.

Dans les usines et les grandes entreprises abandonnées par les patrons, en fuite à l’étranger, des commissions de travailleurs ont été élues pour éviter leur fermeture et garantir un contrôle sur la gestion.

Dans les mairies, du nord au sud, le peuple “assainit” les maires du régime et met en place des commissions administratives jusqu’à l’élection au suffrage universel d’un nouveau maire démocratiquement élu.

La fin de la guerre et l’indépendance des colonies ont été imposées. “Pas un soldat de plus pour les colonies” c’était le mot d’ordre, partout crié par la jeunesse soulevée.

la division à la base. Lorsque les militants s’unissaient et travaillaient ensemble et parvenaient à aller plus loin dans l’obtention de revendications, leurs secrétaires généraux apparaissaient rapidement dans les débats télévisés, pour exprimer des différences irréconciliables afin d’empêcher l’unité des deux partis ouvriers les plus importants. Cette division imposée par les directions (PSP, PCP) a eu des conséquences dramatiques sur le déroulement du processus révolutionnaire.

Les femmes portugaises et la révolution

Tout au long du processus que j’ai décrit, il est impératif que je fasse une mention spéciale et que je rende hommage aux femmes qui, aux côtés des hommes, dans les rues, dans les entreprises, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les champs, se sont engagées, dès le premier moment, à mettre fin à l’exploitation du travail, aux inégalités et à construire un nouveau pays.

Pour avoir une idée du rôle subalterne qui leur a été imposé pendant la dictature, je vous présente quelques exemples :

– Sans autorisation écrite de leurs maris, elles ne pouvaient pas quitter le pays, ouvrir un compte bancaire ou accéder à certains postes dans la fonction publique.

– Les institutrices ou les infirmières n’étaient pas censées se marier. Si elles voulaient le faire, il fallait une autorisation spéciale et le marié devait appartenir à une classe sociale recommandée et disposer de moyens financiers.

– Il n’y avait pas de congé de maternité.

– Dans les usines ou à la campagne, leur salaire était toujours inférieur à celui des hommes.

Quel magnifique combat nous avons mené et nous continuons de faire pour arracher les droits et l’égalité dont nous jouissons aujourd’hui. Tellement nous avons appris. Quelle sagesse pour réussir à concilier travail, famille et activité politique !

Je me souviens qu’une de leurs revendications était l’accès à l’université pour leurs enfants.

Inévitablement, lorsque nous nous sommes tous battus pour les mêmes objectifs et sur le même terrain, les relations sociales elles-mêmes ont subi une transformation très profonde et définitive.

Des conquêtes sociales toujours défendues par les travailleurs

Ça n’a pas été toujours facile au cours de ces cinquante années. Nous avons dû nous battre pour ce que nous avons arraché avec la Révolution. Pour nous, les conquêtes sociales, comme le droit à la santé, à l’éducation, à la Sécurité sociale, au logement, doivent être préservées et défendues, malgré les attaques dont elles ont été objet. C’est la résistance des travailleurs et des populations avec leurs organisations qui a réussi à les maintenir en tant que droits constitutionnels. Sans aucun doute, cette expérience a eu un impact profond dans ma vie. Cela constitue un atout inestimable, qui a forgé ma compréhension, ma conscience de classe, mon orientation politique et mon militantisme. »

 

« 50 ans après, c’est une conviction que la mobilisation et l’unité d’un peuple derrière ses aspirations est capable de faire tomber un régime »

Aires Rodrigues, membre de la section portugaise de la IVe Internationale, député à l’Assemblée constituante (1975-1976)

« J’aimerais témoigner ici – en quelques mots – de comment un coup militaire, déclenché par les “capitaines d’Avril”, a ouvert les portes à une révolution, à laquelle j’ai participé, et qui a commencé à démanteler les institutions d’un régime de quarante-huit ans de dictature, menaçant de s’étendre à la voisine Espagne, créant les plus grands espoirs chez tous les peuples, spécialement en Europe.

Avant 1974, la résistance à la guerre et à l’oppression

Aujourd’hui, quand la guerre devient l’élément central de la situation politique de la part des impérialismes dominants, visant à subordonner tous les gouvernements à leur politique, il est important de rappeler le moment que l’on vivait au Portugal à cette période. La guerre pesait brutalement sur tout le pays et d’une façon particulière et directe sur les couches de jeunes, mais aussi sur les familles, atteintes par une guerre coloniale qui durait depuis treize ans.

La résistance croissante – qui s’exprimait à travers le mouvement étudiant, en 1962 et après en 1969, conduisant à la prison et à l’exil beaucoup d’entre eux, comme cela a été mon cas – se manifestait maintenant aussi sur le terrain de la lutte de classes. Les grèves de 1973 et 1974, en pleine dictature, dans les secteurs de la verrerie et de la métallurgie, ont joué un rôle important.

Cette résistance contenait le bouillon politique qui a mené à la fraternisation entre les soldats et le peuple, en particulier les jeunes, montés sur les chars de combat, quand il y a eu lieu le coup militaire du 25 avril déclenché par les capitaines, dont plusieurs avaient été détachés à plusieurs reprises vers la guerre coloniale.

L’irruption des masses dans la révolution et la constitution d’organes autonomes de contrôle

C’est cette fraternité entre le peuple et les militaires d’Avril qui a imposé l’occupation du siège de la police politique, l’ouverture des prisons et la libération de tous les prisonniers politiques, ce qui n’était pas prévu dans le plan du commandant Spinola. Et c’est la suite de cette vague de mobilisation solidaire qui a conduit à “l’assainissement” des institutions de l’ancien régime, du nord au sud du pays, des villes aux villages plus éloignés. Elle a naturellement commencé dans les endroits de plus grande concentration industrielle, comme la rive gauche du Tage, imposant “l’assainissement” des administrations compromises avec la dictature et faisant élire des commissions de travailleurs pour garantir le fonctionnement et le contrôle des entreprises, s’étendant ensuite aux institutions du régime, comme les tribunaux et les mairies, entre autres.

Dans de véritables Assemblées populaires, la population en même temps qu’elle remplaçait les maires assainis, désignait des personnes de leur confiance pour l’exercice des fonctions municipales.

C’est alors que commence un vrai processus révolutionnaire avec la création d’organes autonomes de contrôle dans les usines et dans les grandes propriétés rurales, la constitution de coopératives dans les régions de petite et moyenne propriétés, ainsi que des commissions élues dans les écoles et les hôpitaux, pour le contrôle de l’enseignement et de la santé.

Le processus révolutionnaire impose la fin de la guerre coloniale

Mais, le problème qui était sous-jacent pour des milliers de jeunes, en train d’être encore appelés au service militaire, était la guerre coloniale.

Il y avait le même problème pour des milliers de familles qui avaient perdu des proches et souhaitaient mettre fin à cette souffrance. L’aspiration profonde à en terminer avec un colonialisme sauvage qui ne servait que les grands du régime. C’est donc ce mouvement de fond qui a empêché l’envoi de troupes en Afrique, imposé le retour des soldats des colonies et les négociations de paix, mettant fin à la guerre coloniale.

Des droits démocratiques et sociaux inscrits dans la Constitution par la mobilisation des masses

C’est ce même mouvement de fond qui a mis à l’ordre du jour le besoin d’une Assemblée constituante souveraine, finissant avec les gouvernements provisoires subordonnés aux institutions militaires. C’est aussi cette vague de mobilisation profonde qui a imposé que soient inscrits dans la Constitution portugaise des droits démocratiques et sociaux, comme le droit à l’éducation et à la santé en tant que droits universels et gratuits, ainsi que le droit à élire les commissions de travailleurs, ses attributions et son mode d’élection.

Le manque d’unité des directions des deux grands partis ouvriers au Portugal, le Parti communiste et le Parti socialiste, ainsi que le manque d’une force politique de rupture avec la soumission aux intérêts du capitalisme, ont été les principaux responsables du fait que ce mouvement révolutionnaire ne soit pas arrivé à son but de prise du pouvoir.

La révolution portugaise : une source d’inspiration pour les travailleurs du monde entier

Aujourd’hui, dans la situation mondiale qu’on est en train de vivre, d’une guerre dont on prétend qu’elle s’éternise, débattre internationalement le processus initié avec la Révolution d’Avril, au Portugal en 1974, est sûrement d’une grande importance. Il représente un processus de rupture avec la politique d’unité nationale à laquelle se soumettent les gouvernements et forces politiques dominantes.

La Révolution portugaise au long de ces 50 ans, a été attaquée, mais pas liquidée. Elle représente ainsi, une des conquêtes des peuples, surtout des peuples d’Europe. En particulier elle peut être un point d’appui pour les peuples frères d’Espagne, dont les institutions de l’ancien régime franquiste n’ont jamais été démantelées et continuent à être utilisées – comme c’est le cas dans la justice – contre les travailleurs et les populations.

50 ans après, c’est une conviction que la mobilisation et l’unité d’un peuple derrière ses aspirations est capable de faire tomber un régime.

Vive la Révolution portugaise et ses conquêtes ! »