« J’ai participé à la marche mondiale pour la levée du blocus de Gaza »

Youcef Tazibt, militant du PT d'Algérie et l’un des participants à la marche mondiale pour lever le blocus sur la ville martyre de Gaza, revient sur cette initiative et le blocage des marcheurs par les autorités égyptiennes.

Les drapeaux algérien, tunisien et palestinien brandis dans la marche pour Gaza. (DR)
Par Entretien réalisé par M. Mouloudi
Publié le 19 juin 2025
Temps de lecture : 5 minutes
Entretien avec Youcef Tazibt, militant du PT d’Algérie, lu dans le journal algérien eBourse.

Vous avez participé à la caravane internationale pour briser le blocus sur Gaza. Pouvez-vous nous relater ce que vous avez vécu, depuis votre départ jusqu’au moment où les autorités égyptiennes vous ont empêchés d’atteindre les territoires palestiniens ?

Oui, comme des milliers de militants et de citoyens issus de dizaines de pays et de tous les continents, j’ai décidé de participer à la marche mondiale pour la levée du blocus criminel sioniste de Gaza, et pour l’arrêt de la guerre génocidaire contre le peuple palestinien, qui dure depuis maintenant vingt mois.

C’est le premier génocide qui se déroule sous les yeux de toute la planète depuis la Seconde Guerre mondiale. Les crimes de guerre commis à Gaza, l’extermination en cours du peuple palestinien depuis octobre 2023, le nombre effarant de martyrs – dont les deux tiers sont des femmes et des enfants –, la destruction de la bande de Gaza, portion congrue de la Palestine, et la famine qui tue des milliers de Palestiniens dans des conditions atroces…

L’incapacité, voire l’absence de volonté des gouvernements et institutions internationales à stopper ce génocide, la complicité criminelle des grandes puissances qui arment, financent et protègent cette entité fasciste, ainsi que le comportement traître et criminel de la quasi-totalité des régimes dits arabes, sont autant de raisons qui ont poussé des milliers de personnes à tenter d’approcher Gaza, transformée en charnier humain. L’élan populaire et le soutien massif apportés à la caravane terrestre nord-africaine « Soumoud », dans toutes les villes traversées en Algérie, en Tunisie et en Libye, sont une preuve supplémentaire de l’attachement des peuples de notre région à la cause palestinienne.

En revanche, comme nous avons pu le constater, le comportement des autorités de l’Est libyen (Haftar) et celui de l’Égypte se trouvent à l’antipode de l’expression sincère des peuples, qui réclament sans cesse l’arrêt du génocide et l’ouverture des passages aux aides humanitaires. Face à cette situation, des centaines d’Algériens ont décidé de rallier l’Égypte par avion. Dès le 10 juin, les premiers participants arrivés à l’aéroport du Caire ont été accueillis avec hostilité et brutalité : interrogatoires, insultes, violences, maltraitances.

Même des familles venues pour des vacances ont subi le même traitement. Retenus dans une salle de rétention, privés de leurs téléphones, une cinquantaine d’Algériens ont été refoulés en pleine nuit, traités comme des criminels. J’ai voyagé seul le 12 juin avec d’autres Algériens que je ne connaissais pas. Même scénario : plusieurs d’entre eux ont été refoulés avec les mêmes procédés.

Durant tout notre séjour, nous avons ressenti un traitement discriminatoire particulier envers les membres de la délégation algérienne. Pour ma part, j’ai pu franchir les mailles du filet à l’aéroport du Caire. J’avais pris soin de retirer de mes bagages toute pièce susceptible d’attirer l’attention des autorités (keffieh, drapeaux palestiniens…). Dans les hôtels, tout le monde était méfiant et prudent, surtout après le communiqué du ministère égyptien des Affaires étrangères annonçant clairement la ligne rouge : personne ne sera autorisé à se rendre dans la région Sud-Est, proche de Rafah. Le plan des organisateurs était de rallier, individuellement ou par petits groupes (maximum trois personnes), la ville d’Ismaïlia (à 130 km du Caire), première étape avant de rejoindre El-Arich, puis de poursuivre à pied pendant trois jours jusqu’à Rafah, porte d’entrée vers Gaza. Mais les autorités égyptiennes, hostiles, avaient déjà dressé des barrages à une dizaine de kilomètres d’Ismaïlia. La quasi-totalité des marcheurs ayant pu atteindre cette ville ont été arrêtés à la gare ferroviaire ou interpellés dans leurs hôtels, souvent brutalement, dépossédés de leurs passeports et retenus dans des casernes. Certains ont ensuite été embarqués de force, en pleine nuit, dans des bus ou des taxis vers Le Caire. D’autres ont été conduits directement à l’aéroport pour y être expulsés, traités comme des malfaiteurs. J’ai moi-même été arrêté à l’un de ces barrages, comme des centaines d’autres participants. La majorité d’entre nous a été contrainte de remettre son passeport au commissariat local. Après concertation entre participants, il a été décidé d’organiser deux sit-in sur place, sous une chaleur écrasante.

Ces sit-in se sont poursuivis jusqu’à tard dans la nuit. De nombreux Algériens ont ensuite été expulsés. Je tiens à souligner le comportement correct et l’implication des représentants de l’ambassade d’Algérie en Égypte, qui ont apporté toute l’aide nécessaire aux participants algériens de la marche, et ont répondu à toutes nos sollicitations concernant les cas d’enlèvement ou d’interpellation.

Comment expliquez-vous le comportement hostile des autorités égyptiennes – violences, insultes, intimidations – à l’encontre d’une initiative humanitaire et politique portée par des militants pacifistes venus du monde entier ?

Le comportement honteux des autorités égyptiennes s’explique avant tout par leur processus de normalisation avec une entité criminelle, implantée au Moyen-Orient comme avant-poste stratégique des grandes puissances, en particulier des États-Unis. L’interdiction de la marche par les autorités égyptiennes est un gage de bonne volonté adressé à Washington, principal parrain et protecteur de l’entité sioniste. Il s’agit peut-être aussi d’une crainte de voir les Égyptiens se joindre massivement à cette marche mondiale. Aucun prétexte ne peut justifier cet empêchement.

L’objectif était de porter un message fort au plus près du lieu du crime : Gaza. Un message qui résonne partout dans le monde : « Cessez le génocide palestinien ! Ouvrez les frontières pour les aides humanitaires ! »

Un pays de 110 millions d’habitants ne peut être déstabilisé par quelques milliers de manifestants pacifiques.

Les autorités égyptiennes ont tenu à se faire bien voir dans cette affaire, quitte à piétiner les droits humains les plus élémentaires.

Quel était, pour vous, l’objectif fondamental de cette caravane, au-delà de l’aspect symbolique ? Estimez-vous que ce voyage a tout de même eu un impact, malgré l’interdiction d’entrer à Gaza ?

Un sentiment de frustration a gagné les délégations, ne pouvant approcher Rafah/Gaza.

Mais les sit-in organisés à Ismaïlia ont permis d’atténuer cette frustration. Il s’agissait, avec humilité, d’une action symbolique en écho à des millions d’autres à travers le monde, pour exiger la fin de ce carnage, de ce génocide, de ces crimes de guerre contre un peuple qui ne souhaite que vivre libre sur sa terre. Même en Israël, des manifestations contre cette guerre génocidaire ont eu lieu à Tel-Aviv et à proximité de Gaza.

C’est dire l’intensité de la rage et de la colère ressenties par toute personne attachée à son humanité. Dans de nombreux pays alliés d’Israël (États-Unis, Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie…), des manifestations massives ont eu lieu. Des actions syndicales ont bloqué des chargements d’armes à destination d’Israël (en Inde, aux États-Unis, en France, en Australie, en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Belgique…). C’est ce mouvement de fond qui s’est exprimé à travers cette marche mondiale en Égypte.

Quelle lecture faites-vous aujourd’hui de la situation dans la bande de Gaza, et plus largement en Palestine occupée, au moment où le génocide se poursuit sous les yeux du monde, dans le silence complice ou le soutien actif des puissances occidentales ?

Le principal responsable, après l’entité sioniste, ce sont les États-Unis d’Amérique. Ce sont eux qui ont pesé de tout leur poids pour créer cette entité en 1947-1948 (la Nakba), afin de servir leurs intérêts dans la région, la plus riche du monde en énergie fossile (gaz et pétrole).

Depuis, ils n’ont cessé de soutenir militairement, financièrement, diplomatiquement l’État sioniste, en opposant leur veto à toute résolution à l’Onu et en corrompant politiquement l’Autorité palestinienne et la quasi-totalité des régimes arabes. Les peuples ne pardonneront jamais le comportement criminel de leurs gouvernements face à un génocide à l’échelle industrielle.