« Pour comprendre ce qui les attend, les citoyens français, allemands ou britanniques n’ont qu’à regarder l’expérience russe »
Alekseï Sakhine et Liza Smirnova, militants socialistes russes contre la guerre et signataires de l’Appel « Pas un centime, pas une arme, pas une vie pour la guerre », ont répondu à nos questions.
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Vous êtes, militants socialistes contre la guerre et signataires de l’appel « Pas un centime, pas une arme, pas une vie pour la guerre », vous serez présents au meeting à Paris le 5 octobre. Pourquoi la gauche russe soutient-elle la campagne contre la guerre en Europe ?
En Russie, toutes les menaces liées à la militarisation de l’économie se sont déjà concrétisées. Pour comprendre ce qui les attend, les citoyens français, allemands ou britanniques n’ont qu’à regarder l’expérience russe.
Les dirigeants du Kremlin ont commencé à parler de réarmement à grande échelle dès la fin des années 2000. Aujourd’hui, nous en récoltons les fruits : en 2025, plus de 40 % du budget fédéral vont alimenter l’énorme machine militaire. Cela dépasse les dépenses consacrées à tous les postes du budget social : pensions, salaires des fonctionnaires, investissements dans la science et la culture.
Poutine prétendait que les investissements dans l’armée étaient nécessaires pour maintenir la paix. Nous savons comment cela s’est terminé : les armes de l’économie de guerre ont conduit à un bain de sang parmi les peuples frères de Russie et d’Ukraine.
En trois ans, il y a eu environ 1,5 million de morts et de blessés. Chaque rouble investi dans l’industrie de guerre s’accompagnait de serments patriotiques et d’appels à l’« unité nationale ». Aujourd’hui, celle-ci est enserrée dans le moule d’une dictature brutale.
Depuis 2022, au moins 3 700 citoyens font l’objet de poursuites de droit commun pour des raisons politiques (et au moins 1 700 sont aujourd’hui en prison), et des centaines de milliers ont été contraints d’émigrer.
Mais des milliers de personnes très éloignées de la politique paient également la facture : selon des données incomplètes, 12 500 condamnations pour désertion ont été prononcées en 2024. Dans la classe ouvrière, on n’a souvent que le choix entre la tranchée et le camp de travail.
Les milliards de roubles investis dans l’économie militaire et le sang versé sur les fronts de cette guerre fratricide ont constitué le terreau idéal pour l’épanouissement du parti de la guerre.
Même les technocrates, les bureaucrates et les oligarques les plus obtus ont compris que la guerre était une excellente affaire. On assiste à une redistribution colossale de la propriété qu’on ne peut comparer qu’au pillage des privatisations des années 1990. Mais, cette fois, ce sont des entreprises et des industries entières qui passent aux mains des oligarques qui ont soutenu activement la guerre.
On assiste à la formation d’un véritable monstre monopolistique dans le pays, dont les propriétaires ont un intérêt direct à la poursuite de la guerre, puisqu’elle garantit leurs actifs. Un phénomène similaire se produit au sein de la classe bureaucratique. Les carrières ne se font que sur le sang ou la répression. Les pouvoirs civils vont aux généraux ou à ceux qui assurent les commandes en armement de l’État. La guerre devient le principal instrument de reproduction du pouvoir.
Dans ce système, la paix, même la plus favorable, devient impossible. Ces derniers mois, nous avons tous été témoins de cette nouvelle réalité : malgré le rapprochement sensationnel entre Poutine et Trump et les conditions favorables offertes par Washington à Moscou, la classe dirigeante russe n’a pas été en mesure de conclure une trêve, même temporaire.
Au début de la guerre, l’opposition russe s’est élevée contre la politique aventureuse du régime de Poutine et a organisé des manifestations relativement massives. Mais très vite, ces manifestations ont été réprimées et l’opposition a perdu de son influence, même parmi ses partisans. Cela ne s’explique pas seulement par la répression, mais aussi par les orientations prises par les leaders les plus influents de l’opposition (comme Mikhaïl Khodorkovski ou le groupe d’Alexeï Navalny).
Face à la boucherie en cours, ils se sont résolument rangés du côté de l’Ukraine et de la coalition occidentale qui soutient Kiev. Cela revenait à accepter les objectifs de la guerre tels qu’ils sont formulés en Occident : retour aux frontières de 1991, versement de réparations et démantèlement du régime russe par les vainqueurs ou sous leur contrôle. La réalisation de ce programme nécessitait (comme dans la version de Poutine) la victoire militaire, mais une victoire sur la Russie.
Le Kremlin n’a eu aucun mal à convaincre les citoyens qu’ils étaient dans le même bateau que leurs dirigeants, puisque le fardeau des éventuelles réparations (et, plus largement, de la culpabilité collective) reposerait sur les épaules de tous.
Le Kremlin et ses opposants libéraux sont tous favorables à la poursuite de la guerre jusqu’à la victoire, dont les contours sont de moins en moins clairs. Les uns comme les autres, de part et d’autre de la ligne de front, exigent toujours plus de militarisation, plus de bombes et de missiles.
Les citoyens russes n’avaient le choix qu’entre deux variantes : la guerre jusqu’à la victoire de « leur » gouvernement, ou jusqu’à la victoire du gouvernement des « autres ».
Face à cette alternative sans issue, l’opposition pro-occidentale est devenue un simple appendice de ses alliés étrangers. Rien d’étonnant à ce que même les opposants les plus conséquents de Poutine aient tourné à ces pro-occidentaux. Tout cela se produit dans un contexte de lassitude croissante à l’égard de la guerre, sentiment de lassitude qui s’est généralisé dans le pays.
L’incapacité des gouvernements en place et des classes dirigeantes à apporter la paix aux peuples exténués, même la paix la plus imparfaite, la plus injuste, la plus impérialiste, devient peu à peu la question centrale de l’expérience collective. Le sentiment écrasant de cette impasse plonge les Russes (et pas seulement eux) dans un état d’apathie. Mais le coût de la guerre ne cesse d’augmenter.
N’importe quelle alternative à cette boucherie interminable pourrait être l’étincelle qui ferait exploser ce silence artificiel. Mais aucune alternative ne peut venir d’en haut, des gouvernements, qui ne peuvent plus arrêter la spirale de la militarisation. Cela ne pourrait venir que de forces non contaminées par cette course à la guerre, de ceux qui y ont résisté chez eux.
En s’opposant à la militarisation de leur pays et aux politiques de leur gouvernement, les mouvements anti-guerre tendent une main solidaire au peuple russe. Et dans la lutte contre la guerre, cette solidarité pourrait un jour s’avérer plus importante que toutes les bombes, tous les chars et tous les missiles réunis.
