Après la victoire de Zohran Mamdani aux primaires démocrates de New York
La parole à Magdalena, militante de DSA d’Astoria, dans le Queens (New York),responsable de terrain pour la campagne de Zohran Mamdani. Nous l’avons rencontrée et interviewée à l’occasion de la convention de DSA en août dernier.
- Actualité internationale, Etats-Unis

Est-ce que tu peux expliquer comment et pourquoi DSA se présente aux primaires du Parti démocrate ?
Magdalena : Aux États-Unis, on n’a que deux grands partis : les démocrates et les républicains. C’est comme ça historiquement. Il n’y a pas vraiment de troisième parti fort. Je décris toujours DSA comme un « proto-parti » : on utilise la ligne électorale démocrate, parce qu’il n’existe pas de système de partis aussi structuré qu’ailleurs. Les partis sont plus faibles, plus creux.
Donc quelqu’un de gauche ou socialiste peut se présenter sur cette ligne et, s’il ou elle gagne, devient le ou la candidate officielle des démocrates. DSA a constaté que dans des endroits comme New York, où les démocrates dominent totalement, il est stratégique de se présenter à leurs primaires.
On sait que lorsqu’on parle aux électeurs démocrates inscrits, souvent des électeurs de longue date, ils sont plus réceptifs à un message de gauche que si on se présentait avec un candidat tiers. Donc, on concentre nos efforts sur les primaires démocrates. Si on gagne la primaire, on a de très grandes chances de gagner l’élection générale en novembre.
C’est une forme de cooptation du Parti démocrate, un peu comme l’ont fait Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez. Ils sont membres du Parti démocrate, mais aussi socialistes démocrates. On utilise cette ligne électorale, car il est plus facile d’y organiser une base et d’y conquérir du pouvoir, que de repartir de zéro pour l’instant.
Peux-tu expliquer pourquoi Zohran a été choisi pour se présenter aux primaires au nom de la DSA ?
Ça a été un processus démocratique qui a duré plusieurs mois. Je ne sais pas si c’est Zohran qui est venu nous dire qu’il pensait se présenter, ou si c’est nous qui lui avons demandé. Mais une fois le processus lancé, il a dû faire campagne auprès de toutes nos branches géographiques – Queens, Brooklyn, Manhattan, Bronx – pour expliquer pourquoi il voulait se présenter, et pourquoi il sollicitait notre soutien.
Il a été très clair : « Je ne me présenterai pas sans votre investiture. » Il savait qu’il avait besoin de nous pour gagner. Tous les membres ont voté. Il me semble que plus de 80 % ont soutenu son investiture.
Il faut dire qu’il y a quatre ans, DSA ne s’était pas engagée dans la course à la mairie, et on s’est retrouvés avec Eric Adams, un maire démocrate très favorable aux intérêts du capital. Depuis, il a trahi les populations immigrées, augmenté les loyers, cédé face à l’administration Trump, dirigé la police municipale comme un outil répressif contre les manifestants étudiants…
On a compris ce qu’on perd en restant à l’écart de ces grandes élections. Même lors de la dernière primaire présidentielle, DSA n’avait pas de candidat à soutenir. On a donc rejoint le mouvement Uncommitted1Groupe pour la solidarité avec la Palestine qui a reçu des soutiens au moment des primaires du Parti démocrate., parce qu’on ne voulait pas cautionner Biden, mais on n’avait aucun autre espace politique. C’est de là qu’est venue l’idée : il nous faut un candidat pour la mairie. Et ce candidat, ce sera Zohran. Parce que les membres l’ont choisi.
Comment la campagne a été menée ? Comment avez-vous fait pour frapper à autant de portes ? Et quels étaient les thèmes de la campagne ?
La campagne s’est centrée sur le thème de l’accessibilité financière. Au départ, les sondages indiquaient que la première préoccupation des New-Yorkais était la criminalité. Mais grâce à notre travail de terrain, en juin, la priorité numéro un était devenue… l’accessibilité économique.
Zohran, comme DSA, voulait une campagne qui parle aux classes populaires. Et ce qui préoccupe tout le monde ici, c’est le coût de la vie. On a donc défini un programme très simple, en trois points :
1. Geler les loyers pour tous les locataires ;
2. Rendre les bus gratuits et rapides ;
3. Mettre en place une garde d’enfants universelle.
L’équipe de campagne était principalement composée de membres de DSA. Ceux qui ne l’étaient pas au début nous ont quasiment tous rejoints. Je fais partie du comité d’organisation électorale de DSA, donc on a collaboré étroitement avec l’équipe de campagne sur tout : stratégie de terrain, communication, collecte de fonds…
Zohran savait qu’il ne pouvait pas gagner sans nous, parce que c’est nous qui avons mené la campagne. Côté structure : il y avait une directrice de terrain, Tasha – une vétérane des campagnes socialistes à New York –, deux adjoints qui couvraient les différents districts2New York est divisé en cinq districts (borough) : Manhattan, Queen, Brooklyn, Bronx, et Staten Island., puis des coordinateurs de quartier. Ces coordinateurs organisaient le travail des responsables de terrain, qui sont les responsables du porte-à-porte chaque semaine.
On organisait des tournées tous les jours, dans tous les districts, avec des horaires variables selon le jour. Au final, on a formé plus de 400 responsables de terrain, et une fois par mois, on en formait des nouveaux.
Ces responsables formaient à leur tour les nouveaux bénévoles, ce qui a permis d’atteindre 50 000 volontaires. Chaque tournée de 3 heures permettait de frapper à 70 ou 80 portes. On a fini par frapper à plus de 1,5 million de portes. C’est du jamais vu pour nous.
D’habitude, la DSA se mobilise sur des élections locales (assemblée ou sénat de l’État), beaucoup plus petites. Cette fois, on a vu que le porte-à-porte est extrêmement efficace.
D’ailleurs, une carte a été publiée, montrant tous les quartiers où l’on a tourné, comparée à celle des quartiers qu’on a gagnés. C’est quasiment un copier-coller.
Est-ce que vous avez réussi à augmenter le nombre de membres de DSA à New York ?
Oui. DSA compte aujourd’hui environ 10 500 membres dans l’État de New York. Avant novembre, on était probablement autour de 6 000. Il y avait eu une première vague d’adhésions après l’élection de Trump. Mais cette campagne a déclenché une nouvelle dynamique.
Beaucoup de gens qui n’avaient jamais fait de politique se sont mobilisés. Ils voyaient à quel point la mairie actuelle est nocive, et ils ont cherché un moyen d’agir. En s’impliquant, ils ont compris : tout cela est possible grâce à DSA. Zohran l’a dit clairement : il n’aurait pas été candidat sans nous.
Et ce n’est pas un cas isolé. C’est nous qui organisons, qui portons les candidatures socialistes. Résultat : on a presque doublé notre nombre de membres depuis octobre.
Les gens ont l’air très enthousiastes. Quel est l’âge moyen des nouveaux membres ?
C’est une excellente question ! Ce qui est beau, c’est la diversité d’âges. On avait même des responsables de terrain de 15 ou 16 ans, pas juste des bénévoles : des jeunes qui formaient d’autres bénévoles ! Ils ont rejoint l’organisation. C’est impressionnant.
Personnellement, à cet âge-là, j’aimais bien Bernie Sanders, mais je ne faisais pas du porte-à-porte. Je ne formais personne. Je ne me disais pas socialiste. Et maintenant, on voit aussi arriver des parents, des profs, des agents municipaux, des ambulanciers… Des gens qui ont vu ce qu’on faisait et qui ont voulu participer.
Je dis depuis longtemps que rien ne renforce notre organisation autant qu’une victoire. Et gagner la mairie, même juste la primaire, ça va tout changer.
Depuis que Zohran a gagné la primaire, j’ai vu que beaucoup de syndicats ont rejoint sa campagne. Est-ce que certains le soutenaient déjà avant ?
Oui. L’UAW (United Auto Workers) a été le premier syndicat à soutenir Zohran, dès décembre. Et un grand tournant, ça a été DC 37… le plus grand syndicat de la ville, qui représente la majorité des travailleurs municipaux à New York.
Ils l’ont classé n° 2 dans leurs recommandations, ce qui est énorme pour une organisation aussi institutionnelle. Et ça, c’est grâce à l’organisation interne menée par nos membres DSA à l’intérieur même du syndicat. Deux de mes amis, Nathan et David, ont lancé un groupe appelé City Workers for Zohran. Quand ils m’en ont parlé au début, je leur ai dit : « Bon courage, ça va être compliqué… GC 37, c’est un syndicat très traditionnel, très prudent. » Ils ne prennent pas facilement des risques politiques. Leur logique, c’est : « On a besoin d’un maire prévisible, pour garantir nos contrats. »
Mais nos camarades ont bossé de l’intérieur. Ils ont assisté aux forums syndicaux, posé des questions aux représentants, demandé pourquoi on ne soutiendrait pas Zohran. Ils ont mis la pression, ils ont été visibles, et ça a marché. Aujourd’hui, DC 37 affiche fièrement son soutien, ils invitent Zohran à tous leurs événements, ils sont devenus des alliés très forts.
Donc oui, certains syndicats étaient avec nous dès le début, mais la grande majorité ont rejoint après la victoire aux primaires.
C’est compréhensible : beaucoup de syndicats sont prudents, ils veulent des garanties, ils ne veulent pas s’aliéner l’administration en place.
Mais une fois qu’ils ont vu que Zohran pouvait gagner – et qu’il avait déjà gagné l’investiture démocrate –, ils ont basculé. Et maintenant, on a aussi d’autres syndicats plus culturels comme IATSE, qui représente les travailleurs du cinéma, du théâtre, etc.
Donc tu es confiante pour la victoire de Zohran en novembre ?
Oui, vraiment. Mais on ne va pas se reposer sur cette avance. Dès ce week-end, on recommence le porte-à-porte. Il y a encore beaucoup d’argent contre nous, ça continue à affluer.
Mais la vraie bataille, c’était la primaire. Maintenant, pour l’élection générale, les règles changent : à la primaire, seuls les démocrates inscrits pouvaient voter (c’est un scrutin fermé). Mais à la générale, tout le monde peut voter : les indépendants, les républicains, les membres du Working Families Party, etc.
Donc on va pouvoir élargir notre base encore plus. Parler à des gens qu’on n’avait pas pu toucher avant. Ramener des électeurs qui ne votent jamais, ou qui ne se sentaient pas représentés.
Notre objectif, maintenant, c’est : un million de voix. Ce qu’on appelle le Mamdani Mandate. Il faut qu’on prouve sans ambiguïté que les New-Yorkais veulent ce programme. Qu’il n’y ait pas de débat possible.
On ne veut pas entendre : « Il n’a gagné que grâce à un petit noyau militant. » Non, on veut montrer que la majorité de la ville est avec nous.
Pour rappel, il y a 4 ans, Eric Adams a gagné avec seulement 7 000 voix d’avance. Nous, on a déjà obtenu plus de 500 000 voix à la primaire. Donc maintenant, la générale, c’est pour : mobiliser plus large, construire un nouveau rapport de force, rendre cette victoire historique.
