Palestine : « Les luttes des peuples contre l’occupation finiront inévitablement par triompher »

Entretien avec Azzam Abu al-Adas, auteur palestinien résidant à Naplouse, dans le Nord de la Cisjordanie. Spécialiste des relations politiques israélo-palestiniennes, il enseigne l’hébreu qu’il a appris pendant les dix années passées dans les prisons israéliennes.

Le 19 septembre, 250 militants juifs du Bloc radical ont défilé jusqu’à la barrière de Gaza pour appeler à briser le siège et mettre fin au génocide, en solidarité avec la flottille. Plusieurs manifestants ont été arrêtés par la police, dont le chef d’orchestre israélien Ilan Volkov (photo Mostafa Alkharouf/Anadolu via AFP)
Par Par nos correspondants en Palestine
Publié le 28 septembre 2025
Temps de lecture : 8 minutes

Entretien réalisé le 13 septembre par nos correspondants en Palestine.

Comment analysez-vous l’invasion israélienne de la ville de Gaza ?

Azzam Abu al-Adas : Nous devons examiner plus en profondeur la question de la guerre et ses racines. Israël se considère comme une extension de l’impérialisme occidental et estime avoir le droit de faire ce que l’impérialisme occidental a fait aux peuples du monde entier, comme le génocide des Amérindiens, des « Peaux rouges », ou encore le génocide des Noirs et l’amputation de leurs mains, comme l’a fait le roi des Belges Léopold.

En bref, Israël est le maître blanc qui veut punir l’esclave en fuite par crainte d’une rébellion des autres esclaves. Par conséquent, le génocide n’est pas un moyen pour Israël, mais plutôt une nécessité urgente, car la crainte est celle d’une contagion révolutionnaire et de la propagation de l’idée de rébellion. Si cette rébellion réussit à Gaza, elle ne se limitera pas à Gaza seule.

Au contraire, le monde arabe verra le succès des opprimés, des faibles et des asservis dans leur confrontation avec Israël. Cela ébranlera les fondations des palais des dirigeants arabes et de toutes les bases américaines, britanniques, françaises, allemandes et autres qui les entourent. Israël est une colonie, ce qui signifie que les Palestiniens doivent être expulsés et leur histoire effacée afin de les remplacer.

C’est ce que les États-Unis ont fait aux Amérindiens, et Israël estime donc que c’est son droit légitime, qui doit être respecté. Israël n’a plus besoin d’une seule Nakba, mais de plusieurs Nakba dans la Palestine historique pour survivre. Le problème fondamental d’Israël n’est plus de contenir et de gérer le peuple palestinien.

Le problème d’Israël réside désormais dans l’existence des Palestiniens en tant que Palestiniens sur leur terre, et dans l’existence des Palestiniens en tant qu’êtres humains luttant contre ceux qui occupent leur terre. Pour Israël, cette question est devenue existentielle.

C’est pourquoi Israël poursuit son plan visant à déplacer les Palestiniens de la bande de Gaza, ce qui constituera la première étape. Ensuite, une série d’autres mesures nous attendent, notamment le déplacement des populations de Cisjordanie, le déplacement des Palestiniens des territoires de 1948 et celui des habitants de Jérusalem.

Cela signifie-t-il qu’il s’agit d’opérer un changement radical de la situation démographique en Palestine ?

Oui, c’est vrai. Si l’on veut parler de statistiques, le nombre de Juifs vivant dans les territoires occupés ne représente que 42 % de la population juive mondiale, tandis que 58 % des Juifs refusent catégoriquement d’immigrer en Israël.

Par conséquent, pour maintenir son équilibre démographique, Israël doit d’abord commencer par déplacer la population de Gaza par la guerre, puis celle de Cisjordanie par le siège et les restrictions, et enfin augmenter le nombre de colons et construire des colonies en Cisjordanie.

C’est ce qui se passe actuellement à un rythme rapide, conformément au plan Smotrich, qui prévoit la confiscation de plus de terres et la démolition de maisons en Cisjordanie et à Jérusalem. Sans parler de tous les actes terroristes commis par les colons sous la protection de l’armée dans toute la Cisjordanie, comme en témoigne le déplacement actuel des Bédouins palestiniens dans la vallée du Jourdain et à Jéricho.

Je voudrais ajouter un point important concernant la Cisjordanie, en particulier le nettoyage ethnique dans cette région. La Cisjordanie est le cœur du Grand Israël et est profondément ancrée dans la conscience collective sioniste. Israël a désespérément besoin de la Cisjordanie à plusieurs niveaux, et ses terres doivent être acquises sans sa population, quel qu’en soit le coût, pour plusieurs raisons.

Premièrement, la nécessité d’une expansion géographique de la population : après la guerre Iran-Israël et les attaques subies par Israël, les planificateurs israéliens ont compris qu’Israël souffrait d’un énorme problème stratégique : 89 % des Israéliens vivent dans la région du Grand Tel-Aviv, qui ne couvre que 52 km2. Cela signifie une densité de population très dangereuse. Il est donc nécessaire de contrôler d’autres zones afin de répartir la population et de réduire la densité démographique, afin de limiter l’impact des frappes de missiles à l’avenir, d’autant plus que la prochaine guerre avec l’Iran n’est qu’une question de temps.

Deuxièmement, la dimension économique : la Cisjordanie représente une ressource économique très importante en termes d’eau, de ressources naturelles et de zones agricoles fertiles, en particulier la vallée du Jourdain et la plaine d’Ibn Amer, qui pourraient constituer une ressource économique agricole très importante.

Et enfin, il y a la dimension historique et religieuse : les juifs extrémistes et la droite religieuse croient que les événements de la Torah se sont déroulés en grande partie en Cisjordanie notamment ceux décrits dans les livres de Josué et des Juges, qui sont les livres les plus importants de la Torah.

Par conséquent, l’extrême droite religieuse considère qu’elle peut légitimement revendiquer ce territoire. La Cisjordanie est donc au cœur du projet de génocide et de déplacement. Je n’exagère pas quand je dis qu’Israël se bat à Gaza en gardant un œil sur la Cisjordanie, car c’est le prix ultime.

Géographiquement, la bande de Gaza est une zone géographique limitée et marginale qui peut être facilement assiégée, tandis que la Cisjordanie est le cœur du Grand Israël, où la situation devrait être « zéro Arabe ». C’est pourquoi Israël a commencé à organiser le déplacement de population en Cisjordanie.

Le pilier de ce plan consiste à rendre la Cisjordanie invivable et impropre à la vie humaine en laissant les colons agir à leur guise, en privant les Palestiniens de leur sentiment de sécurité et en détruisant le commerce intérieur à l’aide de barrières et de checkpoints, en détruisant systématiquement et complètement le secteur agricole et animalier, ainsi qu’en comblant les puits dans le cadre d’une politique de blocus et d’appauvrissement.

En effet, le point de vue actuel de la droite israélienne est que tant que les Palestiniens jouissent d’une stabilité psychologique et économique, ils ne peuvent pas émigrer. Ils doivent donc vivre sous une oppression brutale et intense, dans l’insécurité, du blocus et de la paupérisation. Sur cette base, Israël a suspendu le versement des recettes fiscales à l’Autorité palestinienne, sur les importations qu’il perçoit aux points de passage, ce qui a entraîné une paupérisation systématique de la classe des employés et empêché les travailleurs de se rendre en Israël pour y travailler.

Un point concerne les Palestiniens de 1948. Israël s’efforce de démanteler l’identité palestinienne de la communauté palestinienne à l’intérieur du pays en démolissant des maisons, en confisquant des terres, en recourant à la répression, aux arrestations, la répression de la liberté d’expression et des manifestations de solidarité avec Gaza, ainsi que le soutien et la propagation du crime organisé parrainé par les services de sécurité israéliens et le Shabak, rendant ainsi leur vie invivable en Palestine.

En ce qui concerne les Palestiniens de Jérusalem, la situation est similaire à celle de la Cisjordanie, avec l’augmentation des colonies, la politique de blocus et d’appauvrissement pratiquée par le gouvernement israélien et la municipalité de Jérusalem, sans oublier les provocations et les agressions des colons contre les fidèles de la mosquée Al-Aqsa.

Telle est la vaste stratégie mise en place par le gouvernement israélien contre les Palestiniens partout où ils se trouvent depuis l’attaque du 7 octobre 2023.

Pour en revenir à Gaza, si Israël parvient à expulser les habitants de la ville, quelle sera selon vous la réaction du régime égyptien ?

Ce qu’Israël veut faire maintenant, c’est transformer la bande de Gaza ou la région de Rafah en un immense camp, puis faire pression sur les habitants pour les pousser vers l’Égypte et l’émigration terrestre. Je ne pense pas qu’il y aura d’émigration par bateau ou d’émigration volontaire par les aéroports.

À mon avis, cela n’arrivera pas, car tout simplement, les pays du monde refusent d’accueillir les Palestiniens de Gaza. Il ne reste donc qu’une seule option pour Israël, qui est de faire pression sur l’Égypte, sur le régime égyptien pour qu’il accepte cette migration.

Par conséquent, le fait de les regrouper de cette manière, leur séjour à Rafah et la question de la zone tampon constituent un réel danger et une atteinte à la sécurité nationale de l’Égypte, ainsi qu’au régime égyptien qui, jusqu’à présent, n’a pas bougé depuis le début de la guerre pour venir en aide à la population de Gaza ou pour ouvrir le passage de Rafah à l’aide humanitaire.

À ton avis, l’opération militaire « Gideon 2 » réussira-t-elle à briser le mouvement Hamas sur le plan militaire et politique ?

Je ne le pense pas, et c’est ce que disent les hauts responsables de l’armée israélienne. L’armée israélienne craint énormément cette campagne militaire, car elle signifie un enlisement accru d’Israël dans le bourbier de Gaza, ce qui entraînera un épuisement militaire de l’armée israélienne, une aggravation de la crise économique et un effondrement du marché du travail israélien.

Ajoutez à cela que ceux qui ont mis en place cette campagne militaire sont Yisrael Katz, ministre de la Défense, qui n’a pas servi dans l’armée depuis les années quatre-vingt et qui est décrit dans les médias hébraïques comme un ministre « fantoche », c’est-à-dire une personne vide et insignifiante qui n’a aucune dimension ni aucune idée stratégique militaire pour la guerre à Gaza.

Quel est l’avenir de cette guerre et comment va-t-elle se terminer selon vous ?

L’histoire nous a appris que les peuples ne meurent pas, qu’il y a des choses plus importantes que la vie et d’autres pires que la mort. Ce sont ces grandes lignes qui déterminent l’avenir du conflit.

À mon avis, les répercussions et les combats de cette guerre vont se poursuivre pendant sept à dix ans – dont deux années se sont déjà écoulées – et Israël, comme toutes les empires criminels, se bat avec acharnement, dans le sang et la barbarie, jusqu’à perdre la capacité, la volonté et la motivation de se battre, puis commence à s’effondrer.

Tout ce qu’Israël a fait et continue de faire dans la région, ce sont des « combats inachevés ». Gaza va se transformer en un trou noir qui absorbera la puissance d’Israël, le sang de ses soldats, sa légitimité et son économie pendant des années.

La Cisjordanie va exploser au visage de l’Autorité palestinienne « en tant qu’entité fonctionnelle » pour Israël, puis explosera au visage d’Israël. La bataille de la Cisjordanie sera déroutante pour Israël, car les combats y seront un affrontement entre deux communautés, la communauté palestinienne et la communauté des colons, et Israël lui-même ne pourra pas contrôler la violence des colons.

La guerre au Liban reprendra sous le prétexte du désarmement du Hezbollah, qui combattra avec acharnement, aux côtés des factions palestiniennes au Liban.

La guerre à venir avec l’Iran est inévitable et l’Iran y entrera la prochaine fois sous le couvert de la Chine, du Pakistan et peut-être de la Turquie, car ces trois pays considèrent que le renversement du régime iranien est une question inacceptable, mais nous y reviendrons peut-être plus tard.

L’Égypte et la Jordanie se dirigent vers des troubles internes et peut-être des révolutions populaires. La colère, la pauvreté, la corruption et le sentiment d’humiliation résultant des politiques de leurs dirigeants sont autant de barils de poudre dans l’esprit de leurs populations qui exploseront au visage d’Israël et de ceux qui la protègent.

Malgré tout ce qui se dit sur l’accord syro-israélien, celui-ci est temporaire, car le partage et l’affaiblissement de la Syrie sont une question de sécurité nationale israélienne sur laquelle Israël ne peut transiger. Tous ces changements et ces fronts interviennent dans un contexte où Israël dépend entièrement et existentiellement des États-Unis, qui sont eux-mêmes en proie à une crise interne, à une polarisation et à l’échec de Trump dans la gestion du monde occidental et à la désintégration de ses alliances avec les pays de l’Otan.

Les États-Unis sont sur le point d’entrer en conflit avec le Venezuela et la Chine, et pourraient progressivement s’impliquer dans la guerre en Ukraine. Ils ne seront donc pas en mesure de soutenir Israël. Israël pourra-t-il survivre sans le soutien américain ?

Israël veut contrôler une région dont la civilisation remonte à plus de cinq mille ans et dont la profondeur religieuse et l’idée de la nation islamique remontent à plus de mille quatre cents ans. Cette ambition semble absurde, semblable à un délire religieux messianique extrémiste qui ne peut se réaliser.

L’histoire nous a appris que l’effondrement des États est dû à l’accumulation des erreurs de leurs dirigeants, mais les dirigeants israéliens ne commettent pas d’erreurs, ils se suicident. Dans cette guerre, Israël est comme un train sur des rails qui ne peut dévier, mais qui avance tout droit sur les rails de la guerre, avec encore de nombreuses gares devant lui.

À chaque gare, il y aura des pertes, des dommages et une perte de légitimité, jusqu’à ce qu’Israël s’érode, comme toutes les puissances coloniales précédentes. Israël perd aujourd’hui les racines sur lesquelles il s’est construit, à savoir sa légitimité dans le monde occidental. Tous les libres penseurs du monde assiègent désormais Israël, et ses dirigeants, Netanyahou en tête, ont compris que le lien avec le monde occidental était rompu.

Netanyahou a déclaré dans un discours au peuple israélien qu’Israël devait construire son économie de manière autonome, qu’il était assiégé et qu’il devait être comme Sparte, mais il a oublié la sagesse des anciens « Celui qui vit par l’épée périra par l’épée ». Les derniers à soutenir Israël en Occident sont une clique de politiciens corrompus. Israël deviendra pour eux un fardeau insupportable, et il est dans la nature humaine de sauter d’un navire qui coule.

Je terminerai en disant que les luttes des peuples contre l’occupation finiront inévitablement par triompher, quelle que soit la puissance des occupants et des colons.