Avec la Libre Pensée, pour la laïcité et la séparation des Églises et de l’État
À l’approche de la célébration des 120 ans de la loi qui a séparé les Églises de l’État, nous avons rencontré Christian Eyschen, secrétaire général de la Fédération nationale de la Libre Pensée.
- Laïcité, Tribune libre et opinions

Le mois prochain, la loi de séparation des Églises et de l’État aura 120 ans. Quelles sont les actions prévues par la Libre Pensée pour cet événement ?
Christian Eyschen : Elles sont essentiellement de deux ordres, et se dérouleront dans un premier temps le 6 décembre 2025. Le matin, à la Grande Loge de France (8, rue Puteaux, 75017 Paris), il y aura un colloque autour de tables rondes, animées par les meilleurs spécialistes de la laïcité (mais pas celles et ceux invités à CNews, par exemple). Il est organisé par la Vigie de la laïcité avec notre concours plein et entier et aussi celui des associations laïques.
L’après-midi, il y aura un grand meeting laïque unitaire national et international à la salle de spectacle de la Bourse du travail (29, boulevard du Temple, 75003 Paris), où une trentaine d’associations laïques, de syndicats, d’obédiences maçonniques interviendront aux côtés d’associations de travailleurs immigrés qui expliqueront comment la laïcité est instrumentalisée par les gouvernements, la réaction et les racistes contre une partie de la population.
Du fait de ce 120e anniversaire de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État, la laïcité est en pleine actualité. Cette loi a-t-elle toujours été respectée, hier comme aujourd’hui ?
Cette loi a mis fin à une confusion totale entre le religieux et ce qui relève de l’État, c’est-à-dire ce qui relève de l’intérêt général. Elle s’inscrit dans un processus législatif qui a vu le triomphe de la liberté d’association qui consacre et organise la pleine liberté de conscience : 1884 pour les syndicats, 1901 pour les associations et partis, et 1905-1907 pour les cultes. Ce sont des libertés démocratiques profondément remises en cause par la loi « séparatisme » du 24 août 2021.
La loi de 1905, loi de liberté, n’a été réellement appliquée que de 1905 à 1914 ; la guerre et l’union sacrée, bénie par l’Église pour que les soldats aillent se faire massacrer dans les tranchées, lui a porté les premiers coups.
Ensuite, ce fut le régime de Vichy qui la démantela grandement, et à la Libération, le gouvernement de De Gaulle avec le MRP, le PS et le PCF refusa d’abolir la législation antilaïque de Pétain.
Puis la Ve République, en 1958, continua dans la même voie et prit sans cesse des dispositions la remettant en cause, en commençant – acte fondateur de la Constitution bonapartiste et gaulliste – par la loi Debré, qui voit actuellement l’enseignement privé à 95 % catholique recevoir plus de douze milliards de fonds publics par la puissance publique à tous les niveaux. Loin de rétablir les lois laïques, la « gauche » au pouvoir à partir de 1981 (PS, PCF, radicaux de gauche, etc.) continua l’aggravation des atteintes à la laïcité.
Loi de séparation, loi « séparatisme », derrière l’apparente homonymie des termes, est-ce la même chose ?
C’est exactement le contraire. Les lois de 1844, 1901, 1905 consacrent la totale liberté d’association. On se réunit librement pour des objectifs que l’on se fixe librement avec des règles que l’on décide librement. Cette liberté permet l’existence d’un million et demi d’associations dans notre pays.
Liberté d’expression, liberté d’association, liberté de conscience sont consubstantielles l’une de l’autre, elles se complètent et s’enrichissent mutuellement. C’est un tout ; remettre en cause l’une, c’est attaquer les autres et les vider de leur contenu démocratique.
La loi « séparatisme » vise à imposer un seul modèle d’association, dont la forme, le contenu, les règles, le fonctionnement, le financement sont décidés et imposés par le gouvernement. On contraint les associations à adopter une idéologie d’État qui n’ose pas dire son nom, à travers des « valeurs de la République » dont nul n’a su définir en quoi elles consistaient précisément.
Toute idéologie officielle est totalitaire, par nature et par essence, et constitue une violation de la liberté de conscience des citoyens, puisqu’on leur impose des concepts décidés par l’État.
Elle impose des critères aux associations qui doivent signer des contrats d’engagement républicain. Dans l’un d’eux, il est spécifié qu’il faut obligatoirement ne rien faire « contre l’ordre public ». Or, une grève, une manifestation, un boycott, une action de désobéissance civique sont maintenant de plus en plus considérés par le gouvernement comme des « troubles à l’ordre public » et pour cela violemment réprimés.
Si on ne s’engage pas à devenir un supplétif au maintien de l’ordre public, on n’a le droit à aucune salle publique, ni subvention. On entre bien dans un État totalitaire. Les associations, auparavant indépendantes, deviennent des subsidiaires de l’État, un corps intermédiaire qui fait partie d’un tout : l’État. C’est la doctrine de Mussolini : « Tout dans l’État, tout pour l’État, rien contre l’État. »
Où en est le mouvement laïque aujourd’hui ? Et quelle est votre action ?
Le mouvement laïque a été disloqué et s’est arrêté, car certains ont accepté la loi Debré et les lois antilaïques en refusant tout combat réel pour leur abrogation.
Après les scandales dans l’enseignement privé, les violences et crimes sexuels du clergé et la claire conscience que si on réprimait et contrôlait à outrance les écoles musulmanes, l’enseignement catholique, lui, n’était jamais contrôlé et faisait ce qu’il voulait en toute impunité, une différenciation nette s’est faite sur la loi « séparatisme ».
De plus en plus, il est apparu que celle-ci était une loi liberticide, raciste et xénophobe, et visait à une « sécularisation » forcée de l’islam dont toute présence devait disparaître dans le pays, alors que pour les autres religions l’État macroniste avait les yeux de Chimène.
La question de l’abrogation de la loi Debré et des lois antilaïques est revenue sur le devant de la scène avec force. Ce scandale devait cesser, les fonds publics ne devaient aller qu’à la seule école publique. La plupart des organisations laïques se sont donc retrouvées sur ce constat, en liaison avec leurs analyses communes sur la loi « séparatisme ». Le mouvement laïque se reconstitue donc sur un nouvel axe en revenant à ses fondamentaux : l’abrogation de la loi Debré et contre la loi « séparatisme ».
Il faut se souvenir que c’est la réaction laïque à la loi Debré en 1960 qui a engagé le processus de constitution du mouvement laïque. L’acceptation de cette loi abominable par le refus de la combattre réellement a donc débouché logiquement sur la dislocation du mouvement laïque.
Mais la résistance s’est organisée et le fait que la Libre Pensée, organisation laïque historique (la première et la plus ancienne dans ce pays), ne s’est jamais rallié aux sirènes de la « laïcité ouverte » a été un élément de cette résistance.
C’est donc naturellement que la Libre Pensée, non seulement a toute cette place dans le mouvement laïque en voie de reconstitution, mais qu’elle y agit et est reconnue comme telle. Nous avons considéré qu’il fallait en finir avec la commedia dell arte qui consistait à déclamer sur l’air des lampions « Abrogation de la loi Debré », sans jamais dire « comment », et qu’il fallait agir concrètement pour cela. La crise politique, que j’ai décrite plus haut, a permis d’ouvrir une fenêtre de tir pour agir.
Nous avons en conséquence élaboré, dans le cadre du Collectif unitaire pour la défense de l’école publique, un plan de sortie du financement public de l’enseignement privé pour l’abrogation de la loi Debré en six ans, assorti de trois propositions de loi.
Ce plan de sortie est sur la table de toutes les associations laïques. Pour la première fois depuis longtemps, l’abrogation de la loi Debré n’est plus déclamatoire, mais réelle et saisissable par tous.
Contre cela, on assiste à toutes les manœuvres possibles. Ainsi, certains nous disent aujourd’hui que pour abroger la loi, il faut d’abord bien l’appliquer !
La clarification va se faire entre tous et la Libre Pensée va y aider puissamment. C’est le sens de ce qu’elle fait le 6 décembre avec la Vigie de la laïcité, la Ligue des droits de l’homme, la Ligue de l’enseignement, l’Union rationaliste et Solidarité laïque, et toutes les autres organisations citées au début de cette interview. Le mouvement ne peut que s’amplifier et faire la jonction avec bien d’autres événements en cours.
Pour la laïcité, avec la Libre Pensée, tous à Paris le 6 décembre 2025 !
