« Si c’est possible à New York, alors c’est possible ici aussi ! »

Entretien avec Diangou Traoré, co-cheffe de file de LFI Saint-Denis (93), militante associative pour la défense du logement des quartiers populaires, syndicaliste.

Rassemblement devant la sous-préfecture de Saint-Denis (93), le 7 novembre (photo correspondant).
Par la rédaction d’IO
Publié le 14 décembre 2025
Temps de lecture : 6 minutes
Informations ouvrières et l’Insoumission s’associent pour proposer des contenus. À retrouver sur les réseaux.

Bonjour Diangou, tu es à l’origine d’un collectif qui se bat pour la défense du droit des étrangers et en particulier contre les conditions d’accueil à la sous-préfecture de Saint-Denis. Tu avais été révoltée par la façon dont les choses se passaient, c’était à l’été 2024. Vous avez été plusieurs fois reçus en sous-préfecture et encore récemment, qu’est-ce que ça a donné ?

Diangou Traoré : Je dirais que le problème persiste et qu’il s’incruste même. Nous avons bien identifié les choses : le renouvellement des titres de séjour qui ne se fait plus. C’est là notre bataille aujourd’hui. D’un instant à l’autre, tu deviens automatique ment un sans-papiers et tu te retrouves clandestin.

Donc la bataille, c’est le droit au séjour pour tous, ceux qui arrivent sur le territoire et ceux qui y vivent déjà.

Le système de dématérialisation est un enfer. Personne ne comprend. Même se connecter au serveur est un problème. Et le pire, c’est quand nous alertons la sous-préfecture sur ce problème, ils nous disent qu’ils sont au courant ! C’est un cauchemar administratif qui bloque les demandeurs, donc les citoyens. Le service public aux étrangers est un des plus maltraitants.

Et pour te dire la vérité, quand on a commencé les piquets, le matin devant la sous-préfecture j’étais inquiète de ce que je voyais et de ce que mes voisins, mes collègues me disaient, mais je n’étais pas préparée !

Le droit aux étrangers a toujours été un instrument de répression, de chantage et discriminant contre les travailleurs, les familles, mais là, tu dirais que ça s’est aggravé ?

En 2024, je n’ai pas réfléchi très longtemps et je suis allée directement devant la sous-préfecture. Mais jamais je n’aurais pensé que c’était à ce point-là. Toute personne issue de l’immigration, qui travaille en France, qui cotise en France, même qui est retraitée en France… tout le monde est mis dans le même sac !

Certes, on est issus de l’immigration, mais je ne peux pas comprendre… Ce n’est pas une raison. Je te parle de personnes qui ont eu leur titre de séjour depuis X temps, qui ont leurs enfants qui sont nés sur le territoire français, qui sont grands-parents, qui ont leurs petits-enfants sur le territoire français.

Ils veulent juste renouveler leurs titres de séjour de dix ans, et ils se retrouvent face à l’administration française qui bloque. On parle de délais d’un an, de deux ans ! Entre-temps, tu perds tout. Tous tes droits à la vie normale : plus de travail, plus de chômage, plus d’APL… tu ne peux plus rien payer.

Tu ne peux plus rien faire. Ils ont mis des millions de gens en sursis.

C’est une politique intentionnelle, un système qui met ça en place ?

Pour moi, c’est une politique délibérée. Une politique violente, au niveau national, celle des macronistes. On a très bien entendu Retailleau, son discours qui disait en substance : il faut baisser le taux d’immigration légal et illégal. Donc tu fermes encore plus à l’entrée et tu transformes des personnes légales en personnes illégales.

Aujourd’hui, les choses ne se posent plus comme avant, comme pour la première génération – comme on dit –, celle de mon père. Lui est arrivé à la fin des années soixante. Il n’était pas question de naturalisation ou quoi que ce soit, à l’époque.

Limite, on est venu les chercher dans leurs pays. Ils disaient tous qu’ils retourneraient chez eux, parce qu’ils ne voulaient pas particulièrement faire leur vie en France : « Moi, je viens pour travailler. Tu me payes et après je rentre », c’était l’état d’esprit. Mon père le dit comme ça : « Jamais je n’aurais pensé que j’allais ramener ma femme et que j’allais faire des enfants ici. Mais, à l’époque, ils venaient nous chercher au pied des foyers de travailleurs pour embaucher ! Tu pouvais avoir trois, quatre boulots par jour si tu voulais. On nous suppliait presque de continuer ! Voilà comment ça se passait. »

D’ailleurs, même ça, ça nous est reproché maintenant, à nous, leurs enfants et leurs petits-enfants. Le fait qu’ils soient restés et que nous soyons nés ici.

Ce que tu dis me fait vraiment penser à la campagne de Zohran Mamdani à New York, à son discours de victoire qu’on a tous écouté ici, surtout dans une ville comme Saint-Denis qui évidemment n’a pas l’importance de New York mais qui du point de vue de ses habitants est complètement identifiée.

Évidemment ! Ce discours, je l’ai posté en story sur mes réseaux, figure-toi. Franchement, quelle fierté ! On a tous entendu ce discours de victoire.

Déjà sa campagne a été aussi la nôtre. Je veux parler des gens comme nous, issus de l’immigration. La connexion s’est faite parce que Zohran Mamdani est allé à la rencontre de tout le monde. Il a fait le tour de toutes les communautés, donc y compris les habitants de New York d’origine africaine.

Il a fait des posts qui ont recirculé partout ici : Mamdani avec les seniors, Mamdani avec les jeunes, Mamdani avec les travailleuses, Mamdani avec les Soninkés, etc. Et il faisait des posts dans toutes les langues. Ça nous a stupéfiés !

On regardait ici, à la cité, tout le monde était enthousiaste : ça parlait en soninké, les gens n’en croyaient pas leurs yeux ni leurs oreilles. En plus, c’était formidable parce que le soninké d’un anglophone, ce n’est pas le même accent que le soninké d’un francophone, donc on entendait bien que c’était authentique. C’est du jamais vu.

Il est allé rencontrer les mères de famille – parce qu’il sait très bien que ce sont elles qui font tourner la maison – et il leur a expliqué son programme. Il parlait en anglais et il y avait toujours une maman pour traduire aux autres. Et ces vidéos ont vraiment voyagé dans le monde entier.

C’est comme ça qu’il a fait, il n’a pas hésité. Il s’est adressé à la population sans exclure personne. Maintenant, je vais t’avouer une chose – on ne lui en tient pas rigueur mais il a pris en compte toutes les langues africaines sauf le lingala ! Donc, à nous de faire mieux !

À Saint-Denis, je suis convaincue qu’il faut qu’on s’inspire de ça et qu’il faut y aller à fond, parce que Mamdani, lui, il a décidé de s’adresser à tout le monde. Nous, ici c’est pareil, on doit s’adresser à tout le monde et dans toutes les langues ! C’est exactement la nouvelle France dont parle Jean-Luc Mélenchon, dont parle la France insoumise.

Tout le monde sur le même plan d’égalité.

Ce sont les travailleurs qui ont voté dans cette élection à New York. Et si c’est possible là-bas, alors c’est possible ici aussi. Et je vais aller même plus loin : si les prochaines municipales en France se passent bien, Jean-Luc Mélenchon peut être président en 2027. Ce sera la même dynamique.

Le problème des migrants, ce n’est pas une petite question. Elle traverse tous les pays dans le monde. La migration, ça n’a jamais été facile. Ils doivent partir dans des conditions, c’est choquant et quand ils arrivent, ils travaillent comme des malades, dans la précarité, la souffrance, les dangers.

Comme tu le racontais au sujet de tes parents, et des années soixante-dix, un étranger, un migrant, aujourd’hui encore, c’est un travailleur avant tout.

Ça me fait penser à une voisine du quartier quand on était plus jeunes. Elle travaillait comme femme de ménage. En arrivant en France, elle s’était syndiquée à la CGT. Elle faisait partie de cette première génération. Elle venait toujours nous saluer pour les fêtes, les événements et chaque fois elle terminait par nous dire : n’oubliez pas !

Si vous travaillez, la première chose qu’il faut faire, c’est rentrer dans un syndicat. Parce que les syndicats vont vous défendre. Ne vous laissez pas berner ! Ne restez pas les bras ballants !

Maintenant, c’est à notre tour. L’engagement, ça ne se fait pas comme ça, automatiquement. C’est pour cette raison qu’il faut absolument continuer nos combats.

Le 18 décembre, il y a la journée internationale des migrants, je vais aller manifester et je dis à tout le monde qu’il faut y participer (lire l’appel ci-dessous). On va tous s’arrêter, ce sera la « journée sans nous ».

Et on continuera les jours suivants, par tous les moyens et partout où l’on est, dans les associations, dans les collectifs, dans nos syndicats, dans nos organisations…

En particulier quand tu habites dans un quartier, c’est ça que j’aime bien dire, tu es à l’intersectionnalité de toutes les luttes. Ici, on a tous les problèmes à la fois : le travail, le logement, la scolarité, la formation, les violences policières, toute la vie est un problème.

L’immigration aujourd’hui est un fonds de commerce de l’extrême droite, alors que la plupart des immigrés, ils travaillent, et je peux te dire, ils travaillent comme des chiens ! Et les lois sur l’immigration, pour l’instant ce n’est pas l’extrême droite qui les a proposées et ceux qui les ont votées n’étaient pas tous de l’extrême droite, loin de là. Il y en a même qui se disaient de gauche. Eh bien, aujourd’hui c’est avec cette « gauche-là » qu’on ne veut plus s’allier.

Propos recueillis par Hélène Boussel

18 décembre, journée internationale des migrant·e·s :
« Une journée sans nous : si on s’arrête, tout s’arrête ! »

Appel à l’initiative de la Marche des solidarités et de plus de 400 collectifs et associations.

« Ce pays ne marche pas sans immigré·e·s. Il n’existe pas sans l’immigration et en bénéficie à tous points de vue.

Ce n’est pas l’immigration qui le détruit, ce sont les politiques menées, le racisme et l’injustice.

Le 18 décembre, à l’occasion de la journée internationale des migrant·e·s, nous appelons à en faire la démonstration.

Nous appelons à organiser, dans tous nos quartiers, nos lieux de travail, “une journée sans nous : si on s’arrête, tout s’arrête !”

Avec ou sans papiers, immigré·e·s, enfants d’immigré·e·s, de première, deuxième, troisième génération, cousin·e·s, voisin·e·s, collègues, bloqueur·se·s du 10 septembre, manifestant·e·s et grévistes du 18 septembre, nous n’irons pas à l’école, au travail, dans les commerces.

Nous manifesterons ensemble dans toutes les villes du pays :

– pour l’abrogation immédiate de la loi Darmanin et des circulaires Retailleau ;

– pour l’égalité des droits de toutes et tous, à l’école, au logement, à la santé, à la culture, au travail ;

– pour la régularisation des sans-papiers ;

– pour la fermeture des centres de rétention administrative (CRA) ;

– pour la justice sociale et la solidarité, contre le racisme et le fascisme. »