États-Unis : « Je suis la première socialiste à être élue au conseil municipal d’Atlanta »
De passage à Paris, Kelsea Bond, militante de DSA (Democratic Socialists of America) nous a fait l’amitié de répondre à nos questions, un mois après son élection au conseil municipal d’Atlanta (Géorgie, États-Unis), le même jour que l’élection de Zohran Mamdani à New York.
- Actualité internationale, DSA, Etats-Unis

Bonjour Kelsea. Pourrais-tu te présenter brièvement à nos lecteurs ?
Kelsea Bond : Le 4 novembre dernier, j’ai été la première socialiste à être élue au conseil municipal d’Atlanta. Je suis une ancienne militante syndicale, travaillant dans le domaine de la politique éducative, et organisatrice de combats dans les quartiers. Pendant plusieurs années, j’ai également été coprésidente de la section d’Atlanta de Democratic Socialists of America (Socialistes démocratiques d’Amérique [DSA]) et j’ai occupé le poste de dirigeante de la commission ouvrière nationale de la DSA.
DSA est la plus grande organisation socialiste des États-Unis, avec 90 000 membres à l’échelle nationale et 1 500 membres à Atlanta.
DSA cherche à construire le mouvement socialiste en présentant des candidats socialistes aux élections (comme moi-même et Zohran Mamdani), en développant le mouvement syndical et en créant une organisation de masse capable de construire une société et une économie par et pour la classe ouvrière.
En 2024, notre section locale DSA avait désigné notre premier candidat socialiste à la chambre des députés de l’État, Gabriel Sanchez, dans une banlieue d’Atlanta, et j’étais directrice de cette campagne. Il a été élu lui aussi. Nous avons donc désormais deux socialistes élus en Géorgie.
Félicitations pour ton élection au conseil municipal d’Atlanta ! Comment s’est passée la campagne ?
Avec la section d’Atlanta de DSA, j’ai lancé ma campagne pour les élections municipales en janvier dernier afin de représenter l’un des quartiers les plus jeunes, les plus denses et les plus à gauche du centre d’Atlanta1La ville d’Atlanta est découpée en une douzaine de circonscriptions, chacune élisant un conseiller municipal, Ndlr..
Nous avons initialement lancé notre campagne contre un candidat sortant qui s’est rapidement retiré de la course, puis nous avons remporté une victoire écrasante en novembre contre quatre autres adversaires, avec 64 % des voix.
Notre campagne a été menée en grande partie par des bénévoles. Plus de 200 militants ont frappé à 35 000 portes tout au long de la campagne et nous avons passé 100 000 appels téléphoniques aux électeurs. Une mobilisation populaire de cette ampleur n’avait jamais été vue auparavant dans une élection au conseil municipal d’Atlanta.
Quels étaient les principaux éléments du programme sur lequel tu t’es présentée ?
Notre campagne était axée sur le coût de la vie, le logement abordable, les transports publics, le climat, la défense des sans-abri et les droits des travailleurs. Atlanta présente le plus grand écart de richesse dans le pays et les coûts du logement y ont explosé depuis la pandémie de Covid.
Ma circonscription compte pour moitié des locataires et connaît une croissance très rapide, ce qui a fait exploser les coûts du logement. Elle comprend également de nombreux résidents de longue date qui sont progressivement chassés de la ville, de sorte que la question du logement et de la gentrification a trouvé un écho auprès des électeurs.
Notre campagne a également défendu le développement des transports publics, car Atlanta est très dépendante de la voiture, et notre maire a récemment abandonné ses projets de construction de métro en raison de la pression exercée par les promoteurs immobiliers et les intérêts commerciaux.
En janvier dernier, notre ville a tué un sans-abri, Cornelius Taylor, lors d’une opération de nettoyage d’un campement dans le centre-ville, ce qui a conduit à la formation d’une coalition pour demander justice pour Cornelius et pour nos autres voisins sans-abri avant la Coupe du monde de 2026.
Enfin, en 2021, Atlanta a adopté une ordonnance visant à démolir une zone boisée pour construire un centre de formation militarisé pour les policiers de 90 acres (plus de 35 hectares, Ndlr), connu sous le nom de « Cop City ». Je m’oppose depuis longtemps à ce projet et je réclame, à la place, le développement d’alternatives non violentes au maintien de l’ordre.
Mon opposition farouche à Cop City, ainsi que mon soutien sans faille à d’autres initiatives progressistes en matière de logement, de transports, de défense des sans-abri et autres, ont suscité beaucoup d’enthousiasme chez les jeunes habitants d’Atlanta qui ont soutenu ma campagne.
Comment envisages-tu ton mandat de conseillère municipale ?
Au conseil municipal, je serai l’élue la plus jeune et la plus à gauche. Comme je n’aurai qu’un petit nombre d’alliés progressistes au conseil, les sceptiques pensent que j’aurai du mal à mener à bien le programme progressiste sur lequel j’ai fait campagne.
Ma réussite dans cette fonction dépendra de ma capacité à organiser et à mobiliser mes partisans et mes électeurs autour de ces questions. C’est pourquoi j’ai l’intention d’organiser des réunions publiques, des rassemblements et d’autres événements afin d’impliquer la population dans le processus démocratique et de maintenir mon lien avec le mouvement tout au long de mon mandat.
Depuis notre victoire aux élections le mois dernier, nous avons déjà organisé une réunion publique qui a rassemblé 70 participants, et nous prévoyons de poursuivre notre travail d’organisation au cours de l’année prochaine.
Trump avait promis d’améliorer le sort des travailleurs américains, étranglés par l’inflation. Un an après son élection, qu’en est-il ? Et que fait le Parti démocrate pour s’opposer à lui ?
Effectivement, une grande partie du soutien dont Trump a bénéficié lors de sa réélection provenait d’Américains qui ont du mal à faire face au coût de la vie. Cependant, sans surprise, alors que les États-Unis continuent de voir augmenter le coût des produits alimentaires, des services liés au logement, etc., l’administration Trump n’a pas tenu ses promesses. Au contraire, elle continue de s’en prendre aux immigrants, aux travailleurs et à d’autres communautés vulnérables, et de remplir les poches des ultrariches.
Pendant ce temps, les démocrates ne font pas grand-chose pour riposter. Cela a permis à des candidats socialistes démocratiques de gagner le soutien des jeunes et des électeurs de la classe ouvrière qui ont le sentiment d’avoir été abandonnés par les deux grands partis.
Même de France, on peut voir les raids généralisés et violents de la police de l’immigration (Ice) dans les grandes villes américaines. Qu’en est-il à Atlanta et comment y résister ?
Trump a étendu et déployé l’Ice dans de nombreuses grandes villes afin de semer la division et la peur parmi les communautés d’immigrants et les classes populaires.
Afin de se préparer à d’éventuels déploiements de l’Ice dans la région métropolitaine d’Atlanta, les membres de DSA travaillent avec des organisations communautaires telles que la Glahr (Georgia Latino Association for Human Rights) pour distribuer aux communautés des documents intitulés « Connaissez vos droits », afin qu’elles connaissent leurs droits légaux si l’Ice venait à frapper à leur porte. Nous allons également ouvrir des formations pour organiser rapidement des interventions dans toute la ville en cas de raids.
Comment expliques-tu les récents succès électoraux de DSA dans de nombreuses villes américaines, à commencer par New York bien sûr ?
Le socialisme et les positions de gauche telles que la couverture médicale universelle, le Green New Deal et la libération de la Palestine sont très populaires parmi la classe ouvrière américaine, et de plus en plus parmi les jeunes.
Le problème est que les candidats socialistes sont souvent confrontés aux fonds des grandes entreprises et aux puissantes machines politiques, ce qui signifie que nous devons travailler beaucoup plus dur, avec un grand nombre de bénévoles, pour remporter les élections.
Les récents succès des sections locales du DSA à Atlanta, New York et dans de nombreuses autres villes démontrent que lorsque les socialistes parviennent à toucher les électeurs et à leur présenter une alternative positive au statu quo néolibéral, nous pouvons gagner.
De plus en plus, les échecs du Parti démocrate poussent les électeurs à rechercher de nouveaux refuges politiques, et DSA est prêt à les accueillir.
Quelle place a le combat électoral dans la politique d’ensemble de DSA ?
DSA considère la politique électorale comme un outil essentiel pour mobiliser les masses et les rallier à notre projet politique. Grâce aux campagnes électorales, nous pouvons lutter pour un changement transformateur afin d’améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière et ébranler le système capitaliste.
La classe ouvrière américaine est extrêmement isolée et fracturée. Grâce à des campagnes électorales qui touchent des milliers, voire des millions de personnes, nous pouvons diffuser le message socialiste d’une manière qui serait impossible autrement, recruter des membres pour notre mouvement et montrer ce qu’il est possible de réaliser lorsque les travailleurs s’unissent en masse pour lutter en faveur du changement.
