« Sauver l’industrie grâce au réarmement ? Une dangereuse illusion »

Ulrike Eifler, syndicaliste allemande, membre de la direction de l'organisation politique Die Linke, nous éclaire sur les enjeux du meeting international contre la guerre qui aura lieu à Londres, le 20 juin prochain, à la suite du meeting de Paris du 5 octobre dernier.

Par la rédaction d’IO
Publié le 16 janvier 2026
Temps de lecture : 4 minutes

L’économie de guerre se développe rapidement en Allemagne et le chancelier Merz a déclaré hier que l’Allemagne assumerait la responsabilité de la sécurité et de la défense de l’Ukraine et de l’ensemble du continent européen. Quelle est la réponse du mouvement syndical en Allemagne face à cette situation et quelles en sont les conséquences ?

C’est une très bonne question et une question très difficile, car le mouvement syndical en Allemagne est en grande difficulté, en particulier les syndicats industriels, à cause de la désindustrialisation. Le secteur industriel a perdu 100 000 emplois l’année dernière, et c’était déjà le cas l’année d’avant. C’est le secteur le plus organisé pour les syndicats, c’est la force du mouvement syndical en Allemagne. Et cela signifie que les syndicats s’affaiblissent avec la désindustrialisation. C’est un gros problème.

Confrontés à ce problème, les syndicats se tournent vers le chancelier, mais aussi vers la politique actuelle. Les syndicats sont silencieux sur les questions de paix. D’autre part, certains ont un petit espoir que le secteur industriel puisse être sauvé par le réarmement, par des investissements dans le secteur de l’armement.

Je pense que c’est une illusion, parce que nous perdons beaucoup d’emplois, et que le secteur de l’armement n’est pas assez important pour compenser ces pertes d’emplois.

Mais c’est aussi très dangereux, parce que cela rend l’économie allemande dépendante du développement de la guerre, de guerres réelles ailleurs dans le monde, parce que ce secteur ne peut faire des profits que s’il y a un besoin permanent d’utiliser des armes, des bombes, des drones, etc.

C’est pourquoi je dirais que, pour le mouvement pour la paix, la question principale est d’élargir la discussion au sein du mouvement syndical sur les questions de paix. Mais la conscience des risques et des dangers est très faible dans le mouvement syndical en Allemagne en ce moment.

Peux-tu nous donner ta réaction sur ce qui s’est passé au Venezuela et les conséquences selon toi, de manière plus large, pour l’Europe et l’Allemagne ?

L’attaque des États-Unis contre le Venezuela est extrêmement préoccupante, parce qu’à mon avis Trump a créé un état de non-droit. À partir de cet état, il est possible pour lui d’envahir ou d’attaquer n’importe quel autre pays. Ces derniers jours, il a menacé de nombreux autres pays comme Cuba, la Colombie, même le Groenland. C’est vraiment préoccupant, parce que je dirais que l’ancien ordre mondial est terminé. Il y a une nouvelle vision d’un nouvel ordre mondial, et au cœur de ce nouvel ordre mondial de Trump, de Netanyahou, etc., il y a le non-droit.

Dans le mouvement pour la paix, nous avons la question des missiles américains à moyenne portée qui devraient être déployés en Allemagne cette année. Ils donnent aux États-Unis la capacité, depuis l’Allemagne, d’attaquer la Russie en moins de dix minutes. C’est extrêmement préoccupant. Cela va faire monter l’escalade et le conflit avec la Russie.

Le mouvement pacifiste allemand, ou même l’ensemble de la population et de la société, discute peu de ces missiles. Mais maintenant, nous devons élargir cette discussion, car les développements autour du Venezuela montrent que nous ne pouvons pas donner à Trump ou aux États-Unis le potentiel d’attaquer la Russie depuis l’Allemagne.

Il y a encore une chose que je voudrais ajouter : cet état de non-droit a aussi un impact non seulement au niveau des relations internationales, mais aussi au niveau interne des États. On a pu le voir ces derniers mois, en particulier en Allemagne, autour des manifestations et de la solidarité avec la Palestine, où la violence policière était très élevée. Le fait que Trump envoie l’armée dans de grandes villes montre que cet état de non-droit peut devenir un grand danger aussi pour la situation à l’intérieur de nos pays.

Ce n’est pas une coïncidence si cette attaque a visé le Venezuela. Les fondations de ce non-droit ont été posées à Gaza. Trump prend ce dont il a besoin, et le génocide à Gaza a pu se produire sans aucune conséquence pour Netanyahou, sans aucune conséquence pour Trump ou pour Merz, parce que ces pays soutiennent Netanyahou.

Il y a une nouvelle vision du non-droit, et cette vision va devenir très sanglante pour la majorité des peuples dans le monde entier. C’est pour cela que nous devons discuter de ce qui se passe au Venezuela, même au sein du mouvement syndical.

Nous parlions du mouvement syndical : qu’en est-il des forces politiques de gauche en Allemagne ? Comment réagissent-elles à cette situation ?

Je suis membre du comité directeur de Die Linke. Ce n’est pas facile. Je dirais que Die Linke, mon parti, n’est pas assez clair dans sa réaction à la crise globale de l’impérialisme.

Die Linke a adopté une bonne position sur le Venezuela en condamnant la violation du droit international, ce qui est positif. Mais sur la question de la Palestine, nous avons de gros problèmes dans le parti, parce qu’il y a deux camps : un camp pro palestinien et un camp pro israélien. La partie pro israélienne est très petite, mais elle domine l’appareil du parti.

Ce n’est donc pas facile. Mais il y a un autre parti : le Parti communiste, le DKP. Il existe toujours, même s’il est très petit, peut-être deux ou trois mille membres. Ils se sont remis de la grande crise de 1989-1990 et ils ont créé des alliances contre la guerre. L’organisation de jeunesse du Parti communiste a organisé des grèves d’élèves contre la conscription, le 5 décembre, dans plus de cent villes en Allemagne.

Et on peut voir dans la société qu’il y a une peur croissante chez les jeunes. Plus de 80 % des jeunes refusent d’aller à l’armée. Cela a à voir avec le fait qu’ils ont été politisés par le génocide qu’ils ont dû observer, puis qu’ils ont été frappés par la police lors des manifestations, et qu’on voudrait maintenant les envoyer à l’armée. Ils refusent.

Et c’est vraiment porteur d’espoir, car cela pourrait aussi avoir un impact sur mon parti, qui est très rigide.

Un dernier mot ?

C’est bien d’être ici, car nous avons besoin d’une force internationale, d’une perspective internationale. C’est très important d’échanger, de rencontrer des camarades et de partager nos expériences.