« L’avenir du Groenland doit être décidé par la population groenlandaise elle-même »
De grandes manifestations de solidarité avec le peuple groenlandais ont eu lieu le 18 janvier au Danemark. La parole à Per Moller Jacobsen, porte-parole de la Gauche rouge, présent au meeting du 5 octobre contre la guerre et engagé pour le meeting du 20 juin à Londres.
- Actualité internationale, Groenland

Il semble que de larges secteurs de la population au Danemark soient indignés par l’agression de Trump. Comment la Gauche rouge répond-elle aux exigences de Trump et à sa menace militaire d’envahir le Groenland ?
Per Moller Jacobsen : Au Danemark, l’indignation est largement partagée, et le malaise est profond face aux menaces de Trump et à sa rhétorique ouvertement impériale concernant le Groenland. Même des personnes qui considèrent habituellement les États-Unis comme un « allié proche » sont contraintes d’affronter la réalité : cette alliance est profondément inégale et conditionnelle.

Cette colère ne s’est pas seulement exprimée dans des tribunes et des débats, mais aussi dans la rue. Hier, de grandes manifestations de solidarité avec le peuple groenlandais ont eu lieu à Copenhague, Odense, Aalborg et Aarhus. La Gauche rouge a participé à la manifestation de Copenhague, qui était l’une des plus importantes mobilisations politiques que la ville ait connues depuis plusieurs années – un signe clair que l’opposition à l’agression de Trump a mobilisé de larges pans de la société.
La Gauche rouge répond en rejetant l’ensemble du postulat qui sous-tend les exigences de Trump. Le Groenland n’est pas à vendre, n’est pas une monnaie d’échange et n’est pas un atout stratégique à négocier par-dessus la tête de sa population.
L’avenir du Groenland doit être décidé par la population groenlandaise elle-même – ni par Washington ni par Copenhague, et certainement pas sous la pression militaire.
En même temps, nous mettons en garde contre une réponse à Trump fondée sur la militarisation ou les postures nationalistes. Transformer le Groenland en base avancée d’une confrontation entre grandes puissances ne ferait qu’accroître le danger pour les personnes qui y vivent. Notre réponse est la solidarité, l’autodétermination et une rupture claire avec la logique impériale – qu’elle vienne des États-Unis ou d’ailleurs.
Des forces politiques, y compris à gauche, ont accepté l’Otan comme un prétendu facteur de paix. Que peut-on dire lorsque l’agression vient du pays qui dirige l’Otan ?
Ce moment met au jour une contradiction fondamentale qui a longtemps été ignorée. L’Otan est régulièrement présentée comme une « alliance défensive » et un garant de la paix – et pourtant, nous voyons ici la principale puissance de l’Otan menacer ouvertement d’expansion territoriale et de coercition militaire.
Lorsque l’agression vient du pays qui dirige l’Otan, l’illusion s’effondre. L’Otan n’est pas un projet de paix neutre ; c’est une alliance militaire structurée autour des intérêts stratégiques des États-Unis. Les États membres plus petits sont censés s’aligner, même lorsque ces intérêts vont directement à l’encontre du droit international, de la démocratie ou du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Pour la gauche, cela devrait être un signal d’alarme. On ne peut pas s’opposer à l’impérialisme de manière sélective. Si nous critiquons les actions de la Russie en Ukraine, nous devons être tout aussi clairs lorsque les États-Unis se comportent comme une puissance impériale envers le Groenland. Toute position de gauche qui excuse ou minimise cela parce que cela vient de « notre camp » perd toute crédibilité.
Que penses-tu des propositions de John Rees (Stop the War) pour la réunion de Londres du 20 juin ?
Je trouve que les propositions de John Rees sont à la fois politiquement claires et très opportunes. Dans son interview (à retrouver sur la chaîne YouTube d’Informations ouvrières), il souligne à juste titre que le mouvement antiguerre a été affaibli par la pression visant à s’aligner sur l’un ou l’autre bloc impérial. Son insistance sur le fait que s’opposer à la guerre doit signifier s’opposer à tous les impérialismes – et pas seulement aux ennemis officiellement désignés de l’Occident – est cruciale.
Ce que je trouve particulièrement convaincant, c’est son avertissement contre l’idée selon laquelle l’Otan pourrait être considérée comme une force défensive ou progressiste simplement parce qu’elle s’oppose à la Russie. Comme l’argumente Rees, l’Otan est une alliance impériale dirigée par les États-Unis, et son expansion, sa militarisation et ses guerres par procuration ne constituent pas un chemin vers la paix, mais une source permanente d’instabilité et d’escalade.
La situation autour du Groenland l’illustre très clairement : lorsque la principale puissance de l’Otan elle-même profère des menaces territoriales, le mythe de l’Otan comme projet de paix devient impossible à maintenir.
L’accent mis par Rees sur la reconstruction d’un mouvement antiguerre indépendant et international, ancré dans une politique de classe, est également important. La guerre n’est pas seulement une question géopolitique ; c’est une question de classe.
La militarisation détourne des ressources au détriment du bien-être social, de l’action climatique et des conditions de vie des travailleurs, tout en renforçant des tendances autoritaires à l’intérieur des pays. Un mouvement anti-guerre efficace doit donc s’opposer à l’escalade des armements, aux sanctions qui frappent les populations civiles et à la rivalité entre grandes puissances en tant que telle – plutôt que de choisir le « moindre mal » entre des impérialismes concurrents.
Si la réunion de Londres contribue à rétablir cette clarté politique et cette coordination internationale, elle peut jouer un rôle significatif dans le renforcement de la résistance à la guerre au-delà des frontières.
Repères historiques• Le Groenland – mise à part une incursion viking au Xe siècle – était peuplé d’Inuits, société de chasseurs-pêcheurs. • Au XVIIe siècle, le royaume du Danemark colonise le Groenland accompagné d’une expédition missionnaire pour christianiser les populations de « sauvages ». • Le Groenland gardera son statut de colonie jusqu’en 1953. • Dès 1867, les États-Unis qui considèrent que le Groenland appartient à l’espace des Amériques proposent au Danemark d’acheter le territoire. • En 1946, le président américain, Truman, renouvelle l’offre et propose 100 millions de dollars. • En 1953, l’île n’est plus considérée comme une colonie mais comme un territoire intégré au royaume du Danemark. Mais c’est bien d’une colonie dont il s’agit : entre 1960 et 1980, la moitié des femmes en âge de procréer sont soumises à une campagne de contraception forcée. En 1970, le taux de natalité est déjà divisé par deux. Et de nombreuses femmes doivent faire face à des complications médicales qui conduisent pour une partie d’entre elles à leur faire subir une ablation de l’utérus. Ces faits ne sont rendus publics qu’après 2020 ! Au cours de cette même période (1960-1970), le Danemark entreprend une politique de « danisation » de l’île, notamment par la destruction des villages traditionnels des Inuits et leur regroupement dans des villes artificielles. Le sentiment indépendantiste grandit dans le pays et conduira même à imposer au gouvernement danois un référendum sur la participation à la Communauté économique européenne (CEE) du Groenland qui aboutira au retrait du territoire de la CEE. Lors des différentes élections, les partis indépendantistes enregistrent des scores non négligeables. La richesse du sous-sol du Groenland en matières premières, en pétrole, en gaz, en minerais rares suscite les convoitises des uns et des autres. Face aux menaces de Trump de conquérir le Groenland par l’achat ou par la force, le Danemark soutenu par les pays de l’Union européenne s’y opposent au nom de la souveraineté… du Danemark. Dans les manifestations qui ont eu lieu au Groenland ces derniers jours, a été entendu ce mot d’ordre : « ni Danois ni Américains, Groenlandais ! » Actuellement colonie du Danemark et menacé de devenir colonie américaine, il faut réaffirmer que c’est au peuple du Groenland de pouvoir décider souveraineté de son avenir et de décider de l’indépendance de leur pays. M. L. |
